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Bien au-delà des yeux – ( RC )


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photographe non identifié

 

J’ai failli rencontrer

celle  qui n’a pas de voix,

autres que quelques traces

électroniques,

 –

semées sur le clavier,

toujours en majuscules

laissées en marge

d’un jeu de lettres .

 –

J’imagine la Brésilienne

campée sur de solides guibolles,

et des mèches folles

s’échappant  du chapeau.

 –

Il y a du vent

hier et aujourd’hui.

Il aurait emporté ses paroles,

et son accent chantant.

 –

C’est une inconnue

qui observe au loin,

son amie s’éloigner:

devenant un tout petit point

 –

Cette fois : elle est sans voix.

Ce n’est pas à cause du vent  :

elle ne se retourne pas,

a laissé mon image aussi, s’effacer.

 –

La plage n’est pas belle;

l’azur a déserté le ciel,

les parasols sont repliés,

peut-être l’été n’a-t-il jamais existé.

 –

Il suffirait d’aller voir

de l’autre côté.

( Par la mer,  quand elle se calme

on le peut . )

 –

C’est l’immensité qui tangue,

mais sans doute au-delà

  •  et l’imagination se perd

bien au-delà des yeux.

Et de la baie de Rio.

 

RC – fev 2017

 

 

 

 


Max Jacob – Un chapeau d’instituteur


André Utter

peinture:       Suzanne Valadon

 

Du large je ne reconnais pas ma maison sur la falaise :
on l’a passée au lait de chaux.

Du bourg je ne reconnais pas ma maison sur la falaise :
on a mis de l’ardoise au lieu de chaume.

Du sentier je ne reconnais pas ma maison sur la falaise :
on a mis une grille en fer.

Et du coup mon cœur se fond,
il y a un lit de ville à la place du lit clos.

Je partirai sans vous regarder, Marie,
car sûrement vous avez des paillettes sur votre robe au lieu de broderie,
et une coiffe de poupée sur vos cheveux, effrontée !

Adieu, Marie, il y a une odeur de pipe dans la maison
et un chapeau d’instituteur sur la table.

Max JACOB « Poèmes de Morven le Gaélique » (Gallimard)


Camille Loty Malebranche – Le café


photo: Tom Arndt

Il boit, frissonne au fantasme fumant, matinier,
Sable la source d’aube en sa tasse-rosée
Voyage sur la vague d’un nectar
Et se fout du foutre des ivresses de sang de la terre violée, soleil scalpé où hiberne le ciel,
Se moque des hommes-fauves et chapeaux de fer !
Il vide sa tasse ! Le café est son coin, sa boisson !
Et il en offre à tout venant ; si vous avez le cœur dans la lumière du chant,
La grande tasse de café torréfié, liquéfié, est offerte à vos lèvres !
Il boit et offre le pur café noir du percolateur,
Sirote l’amour, se désaltère d’amitié
Le café est son coin favori, sa boisson favorite !
Et avec ses amis, il se tonifie du café du matin qui réveille pour le jour et pour l’action,
Il vide, vide des tasses d’entrain, laissant aux sans cœur, le marc du superflu,
Mésalliances des vices et des vertus ! Car sur la chair vive, personne sans personnages,
De l’amitié rouge dans le vrai, belle à la vie, perçante dans la vigie, blanche en la pureté, emmétrope en ses diaprures d’Argos et d’âme
Il s’excite du philtre, au filtre du coeur en ses azurs, et par le pur café tonique qui garde éveillé le veilleur,
Puisqu’il aime le fort et le pur,
Il dédaigne les cafés crème !


Bassam Hajjar – Mets une girafe dans un bol, un poisson dans un jardin


peinture             Petite Lap   de Cat Painting

METS UNE GIRAFE DANS UN BOL,
UN POISSON DANS UN JARDIN

Habitons-nous dans le nuage bleu
que Marwa dessine à côté de mon nom ?

Quand le fracas se rapproche de la fenêtre
quand les meubles s’accroupissent dans les coins
ou que les rideaux prennent peur,
ni le nuage ne pleut,
ni mon nom n’embellit le monde.

Alors toi ma fille, dors,
et quand je somnolerai un peu
Je te promets de rêver de toi
de vider mon crâne de sa lourde quincaillerie
et de penser au nuage bleu
a la maison
au seuil

aux fruits qui ressemblent aux papillons
aux papillons qui ressemblent aux fruits
Uniquement quand tu les dessines.

Je te demande alors :
pourquoi ne dessines-tu pas le monde entier
pour qu’il lui soit donné de ressembler à quelque chose ?

Mets une girafe dans un bol
un poisson dans un jardin
mets un oiseau et un rhinocéros dans la même cage
et crois qu’ils vont s’aimer
parce que tu le veux ainsi
avec l’entêtement qui te fait considérer le sommeil
comme de fausses vacances.

Mets, quand tu dessines mon visage,
un peu de fatigue sur mes traits
une seule ligne sur mon front
pour que je considère que je suis au milieu de la vie
et non à la fin.

Mets une lueur de la couleur de ton choix

pour que la sécheresse ne s’attarde pas dans mes yeux
mets de l’eau en quantité
pour qu’il me reste deux mains énergiques
des moustaches
et un coeur rabougri, tant le vide fait siffler ma poitrine.

N’oublie pas les lits pour dormir
les bouches pour sourire
et un peu de larmes
seulement
pour nous rappeler de temps en temps
avant de l’oublier
comment un homme pleure comme une femme

comment une femme pleure comme une femme
comment ils pleurent, tant les pleurs les rassemblent.

Habitons-nous dans la petite boîte

que tu meubles avec des bouts de papier

des allumettes et des cuillers ?

Et puis arrive ta fille, jolie comme une poupée,

pour nous apprendre comment les poupées sont heureuses
sans parler
délicates, sans que personne ne leur manque.

Puis tu fermes la porte,

tandis que l’homme se souvient qu’il est un homme

et la femme qu’elle est une femme,

ils se souviennent qu’ils s’éloignent ensemble

chacun tout seul,

vers une obscurité redoutable.

Mets une étagère pour la lampe
une patère pour mon manteau ou mon chapeau
mets une nuit tiède après chaque jour
et des voyageurs
qui ne manquent pas leurs rendez-vous
ni de frapper à la porte

et de t’entendre courir

et jubiler derrière la porte.

(Paris, fin décembre 1986)

extrait  de  « tu me survivras »   Actes/sud


Conte d’élections, sur rimes en O ( RC )


Enluminure: la tempête apaisée

 


Roi et prince sont dans un château –
Autour du château – des douves remplies d’eau –
Des nuages éclatent – nous dit la météo –
Ce qui veut dire – il ne fait pas beau –
On pourra constater qu’il pleut à seaux –

Roi et prince tombent alors dans les flots –
Point de barque qui passe – ni de bateau –
Couronne roule par le fond – avec ses émaux –
Si un des deux survit ( ou sauvera sa peau ) –
Flotteront des plumes – celles d’un beau chapeau –

Canards ou canetons suivent – ou autres animaux –
Le vol des vautours ,             voire des corbeaux –
Sous l’oeil étonné , de nombreux badeaux –
…. Succession oblige – se présentent hobereaux –
Ducs, barons,                – Sarko et généraux –

Chacun à brandir son propre drapeau –
Et même ,          la faucille et le marteau –
On a toujours besoin de nouveaux héros –
Pour repartir de zéro –
Ne se voient pas de la cuirasse,    les défauts –

Nouveau roi, nouveau prince –         portés haut –
– Tu parles d’un cadeau ! –
Du grain ou de l’ivraie,    savoir le vrai du faux –
Peu importe qui revêt l’hermine à son manteau –
On peut toujours promettre l’eldorado

>             Tout ça c’est du pipeau
Il y a des princes et des vassaux
Plutôt que d’être égaux, c’est la parade des égo
Petit peuple se contente d’une chemise, ou d’un maillot –
( car point trop n’en faut )

RC   –  26 décembre 2012 –  juin  2016


Richard Brautigan -Il y a des vieilles folles dans le bus d’Amérique de nos jours


peinture:            Charles Demuth      1916

 

 

 

 

 

 

Richard Brautigan, « Il y a des vieilles folles dans le bus d’Amérique de nos jours »
À l’instant même, il y en a une, assise derrière moi. Elle porte un vieux chapeau décoré de fruits en plastique, et ses yeux zigzaguent à toute allure dans son visage comme des mouches sur des fruits.
L’homme qui est assis à côté d’elle fait semblant d’être mort.
La vieille femme lui parle et le souffle verbal ininterrompu qui sort de sa bouche évoque la frénésie des pistes de bowling, un samedi soir, avec des millions de quilles qui lui tombent des dents.
L’homme qui est assis près d’elle est un vieux Chinois tout petit, et qui porte des vêtements d’adolescent. Sa veste, son pantalon, ses chaussures et sa casquette son ceux d’un garçon de quinze ans. J’ai vu des tas de vieux chinois habillés comme des adolescents. Ça doit faire drôle quand ils vont s’acheter des vêtements dans les magasins.
Le Chinois s’est recroquevillé contre la fenêtre, et on ne peut même pas dire s’il respire. Elle s’en fiche pas mal de savoir s’il est mort ou vivant.
Il était vivant quand elle est venue s’asseoir à côté de lui et qu’elle s’est mise à lui parler de ses enfants qui sont devenus des bons à rien, son mari qui est alcoolique, et la fuite dans le toit de la foutue bagnole qu’il ne trouve même pas le moyen de réparer puisqu’il est toujours saoul – le salaud – et elle, elle est trop fatiguée pour faire quoi que ce soit parce qu ‘elle travaille toute la journée dans un café – et je dois être la serveuse la plus vieille du monde – et ses pieds ne le supportent plus, et son fils est en taule, et sa fille vit avec un chauffeur de camion alcoolique et ils ont trois mioches qui fichent la pagaille dans la maison, et elle aimerait avoir un poste de télévision parce qu’elle ne peut plus écouter la radio.
Elle a cessé d’écouter la radio il y a dix ans, parce qu’elle n’arrivait pas à trouver d’émissions. Il n’y a plus que de la musique et des informations maintenant – et je n’aime pas la musique, et je ne comprends pas les informations – et elle s’en fiche pas mal de savoir si ce putain de Chinetoque est mort ou vivant.
Elle a mangé de la cuisine chinoise il y a vingt-trois ans à Sacramento, et elle a eu la chiasse pendant cinq jours, et tout ce qu’elle voit, c’est une oreille en face de sa bouche.
L’oreille ressemble à un petit cornet jaune, mort.

 


Fernand Rigot – Dimanche matin


 

 

 

 

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provenant de la maison de la Poésie – Wallonie Bruxelles

 

Dimanche matin

J’ admire la femme aux yeux glauques
-Où les reflets se meuvent en rectangles,-
Qui promène une tarte à bout d’ ongles,
Dans ce tram au roulement rauque.

Les parois avec les rayons jonglent,
-Les rayons qu’ en tremblant laissent passer les vitres;
Il fait bon : je me vautre
Sur les coussins, coincé dans un angle.

Mais il faut descendre, et je cingle
Vers un autre palais roulant
En me disant que la dame aux bas blancs
Sous son chapeau en souvenir m’ épingle