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Gema Gorga – Le livre des procès-verbaux – ( 39 )


image graphique numérique  création perso

                          image graphique numérique       – création perso

 

39.

L’inertie est une étrange propriété de la matière. Quand tu pars, par exemple, l’air conserve la chaleur du corps pendant un moment, tout comme le sable conserve pendant la nuit la tiédeur triste du soleil. Quand tu pars, pour prendre le même exemple, mes mains conservent le souvenir de la caresse quoiqu’il n’y ait plus de peau à caresser, simplement le squelette du souvenir qui se décompose dans le vide de l’escalier. Quand tu pars tu laisses encore un toi invisible attaché aux plus petites choses : peut-être un cheveu sur la taie d’oreiller, un regard enfoui dans les bretelles du désir, une trace de salive aux commissures du divan, une molécule de tendresse dans le bac à douche. Ce n’est pas difficile de te trouver : l’amour me sert de loupe.
La inèrcia és una estranya propietat de la matèria. Quan marxes,
per exemple, l’aire conserva l’escalfor del teu cos durant una
estona, així com la sorra guarda tota la nit la tebior trista del sol.
Quan marxes, per continuar amb el mateix exemple, les meves
mans persisteixen en la carícia, malgrat que ja no hi ha pell per
acariciar, només la carcanada del record descomponent-se al buit
de l’escala. Quan marxes, deixes enrere un tu invisible adherit a
les coses més petites: potser un cabell a la coixinera, una mirada
que s’ha entortolligat amb els tirants del desig, una crosteta de
saliva a les comissures del sofà, una molècula de tendresa al plat
de la dutxa. No és difícil trobar-te: l’amor em fa de lupa.

Erica Jong – Tapisserie (à licorne)


dessin - bestiaire oriental: licorne  chinoise

dessin –         bestiaire oriental:       licorne chinoise   ( plutôt que de mettre la « dame à la licorne)

L’objet de notre quête
évidemment n’existait pas
cette tapisserie intitulée Matin
sous les nuées tissées de haute laine
où des oiseaux invraisemblables
très incroyablement célébraient par leurs chants
des fables.

Un papillon de nuit parmi les dents du lion
yodlait comme le rossignol de Keats
et les trochées chantaient parmi les iambes,
tandis qu’en fraise frisotée et gilet de brocart
tu penchais ton sourire
sur l’herbe revêtue de sa soie de soleil,
où couchée dans les flots de ruchés en folie
je pressais sur le sol une oreille attentive,
dans l’espoir d’entendre, au galop des sabots,
la licorne éveiller les échos de la terre.

Elle parut, environnée d’un incendie
de broderies de feu, regard d’agathe,
corne d’ivoire et d’infâme légende,
hennissant haut des concerti baroques
et croyant l’avoir capturée pour de vrai,
nous festoyâmes de vin blanc et de brioche
en échangeant devant témoins
d’impossibles serments.

La suite, vous la connaissez:
dans l’humidité vénéneuse et spongieuse du soir,
où les amants se tournent et retournent,
toussent et se tiennent discours
épaissis de sommeil,
dans la longue nuit d’hiver du mariage
sans bruit la licorne s’enfuit
et, tel un cauchemar d’insomniaque, l’amour
finalement n’est plus
qu’un moindre mal.

Parfois elle revient, caracolant
parmi les sombres tapisseries de la nuit,
arrachant bras, jambes et literies
et menus écheveaux de poil et de cheveu.
mais pas plus que ne survit l’esprit de la quête,
nous ne reconnaissons la bête,
ou bien alors nous lui donnons
un autre nom.

Erica Jong