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la fuite éperdue du langage – ( RC )


photo Susanne Derève

Ici ce sont des mots
accrochés aux poteaux.
Ils balbutient,
aux orgues du couchant,
et peut-être que le concertiste
a pris les devants
avec mille et une variations,
du cor nu
qui délaisse les bois
pour résonner, ingénu
sous d’autres climats
d’autres lois .

Et ce sont celles de la ville
qui indiquent au passage
la fuite éperdue du langage
emporté par la symphonie urbaine.
Lire ce récit comme une partition
serait bien chose vaine :
Jusqu’aujourd’hui on n’a jamais pu
en faire un poème
à portée de rue :
un cor nu
n’est pas ce corps nu
allongé sur un piano
qui tenterait de lire les mots
accrochés aux poteaux.


Claude Delmas – extrèmes climats – extr 02


peinture: Fritz Katz - (peintre américain)

Maintenant, appuyé contre le siège arrière  de la motocyclette,

à l’intérieur de la  Brasserie Anteimo  qu’un alignement de fauteuils et de tables prolonge sur le trottoir.

 

Avant de le quitter pour aller s’informer auprès des croupiers de la salle de jeu des possibilités d’accès à la ville insurgée, le sous-officier sergent,

familier de l’endroit, lui a confié qu’aux premières heures de la journée les pensionnaires de la Brasserie, à tour de rôle,

descendent au rez-de-chaussée pour mettre à profit l’attente que leur impose l’unique salle de bains de l’établissement.

 

En effet la plupart d’entre elles, accoudées au comptoir, sont en bigoudis et en peignoir.

Une fille, à l’écart de ses compagnes, croque des cacahuètes juchée sur un tabouret.Jambes haut croisées — ses pieds sont nus, les souliers à talons pointus abandonnés sous le tabouret —

les coudes fixés au rebord métallique du comptoir, elle débarrasse les fruits de leurs cosses en les roulant entre les doigts d’une main

(du trottoir à deux mètres d’elle Miguel Roman entend leur craquement),

puis, plutôt que de les porter à sa bouche, elle va les chercher dans le creux de sa main avec une inclinaison de la tête

qui découvre sa gorge et donne à l’étoffé de soie des frémissements dont il attend à chacun de ses gestes

qu’ils fassent enfin s’ouvrir le peignoir; mais l’indolence et la fatigue du visage tempèrent ce qu’a de provocant l’attitude.

Les cosses de cacahuètes sont répandues au pied du tabouret, ajoutant en cet endroit précis à la saleté matinale du lieu.