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Histoire de rangement – ( RC )


 

 

 

 

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brookenshaden favorites  :  Homunculus Stock

 

Parfois, je ne sais plus vraiment où je suis rangé.
On me retrouve dans les endroits les plus divers

( dernièrement sur une étagère ),
…y pendait un tissu frangé .

Autrement, ce fut une fois avec les assiettes,
dans le buffet de la salle à manger :

mais ma vie devait être en danger,
car voisinaient les verres aux multiples facettes.

La bibliothèque m’accueille dans les rayonnages,
généralement c’est en été,

les portes restent fermées,
et j’ai mon lit de pages.

Mais mon corps est en plusieurs parties ,
car tout cela manque de place

( certainement pas assez d’espace
pour y installer un lit ).

Cette histoire de rangement
n’est pas le premier de mon souci ,

je me découpe, je me déplie
tout à fait naturellement .

Des fois il n’y a qu’un pied, qu’une main
qui s’égare par erreur.

Je n’ai pas essayé le congélateur :
ce n’est pas un endroit très sain

on y côtoie de la viande en sachets
des légumes et du pain durci :

je ne fréquente pas ces lieux ci ;
on dira que je ne suis pas prêt….

Il me faut un minimum d’air
pour que je subsiste quand même :

c’est ça le petit problème
de ma présence sur terre.

J’ai égaré mes poumons , mais je respire:
et même tiré en multiples exemplaires,

je sais qu’il ne faut pas trop s’en faire :
…….          comme situation, il y a pire…


RC – aout 2018


Maurice Fickelson – le solitaire


LE SOLITAIRE

Quand vient le soir, le bruit des pas du Solitaire se fait entendre et résonne le long des rues déjà désertes. C’est un quartier paisible de retraités cossus. Peu de commerces : des antiquaires, deux librairies dont l’une dent aussi un rayon de musique. Les retraités achètent beaucoup de livres ; ils en lisent quelques-uns. Ils ne sortent que pour leur journal du matin et pour leur promenade de l’après-midi qui leur donne l’occasion de voir ce qu’il y a de nouveau dans les boutiques : une règle qu’ils s’imposent, une obligation à laquelle ils se soumettent ; le confort les retient chez eux. Ils ont des nids douillets ; des installations coûteuses de télévision multimédia et de haute fidélité ; des congélateurs, de volumineux congélateurs. On leur livre tout ce qu’il faut à domicile.

Ils suivent des régimes et font de la gymnastique ; dans l’ensemble, ils se portent bien. Les enfants viennent les voir le dimanche. Le reste de la semaine,

ils classent leurs disques et leurs cassettes ; ils n’aiment pas la musique, la musique qu’ils achètent, mais ils aiment bien faire des classements. Le soir, s’ils osaient, ils regarderaient la télévision ; mais il y a les voisins, et ils n’osent pas ; c’est une question de standing culturel.

Alors, ils lisent. Ils se couchent tôt avec un bon livre et s’endorment en lisant. Les pas du Solitaire traversent la nuit et résonnent le long des rues.

Quelqu’un s’éveille et dit : « C’est encore le Solitaire. Ne peut-il s’empêcher de nous réveiller au milieu de la nuit et de nous priver d’un bon sommeil mérité par une vie de labeur ? Mais il marche quand les autres dorment, et son pas est arrogant sur le pavé de nos rues. »

Le Solitaire l’entend et s’arrête. Il regarde les volets fermés. Il ne savait pas. Il ne rencontrait jamais personne. Il ne pensait pas gêner. Arrogant, lui ?

Pourquoi irait-il troubler le sommeil des autres ?

Si seulement il avait une raison de marcher. Autrefois, peut-être. Peut-être… Et il repart dans le doute, d’un pas plus lent, presque sans bruit. L’alignement des réverbères paraît tirer devant lui la rue interminablement vers le haut d’une colline.

Après quelques minutes, il se sent mieux. Il se dit que s’il marche assez longtemps, il finira par se trouver une raison de continuer.

 

-M Fickelson,         extrait de  « pratique de la mélancolie » – Gallimard, 1995