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Constantin Cavafis – La première marche –


Photomontage RC



A Théocrite un jour
vint se plaindre le jeune poète Eumène :
« Cela fait maintenant deux ans que j’écris 
et en tout, je n’ai composé qu’une idylle.
C‘est la seule achevée de mes oeuvres.
Hélas, comme il est élevé, je le vois bien, 
le grand escalier de la Poésie; 
et de la première marche où je suis, jamais 
je n’arriverai à monter, malheureux de moi ».

Et Théocrite de dire: « Semblables propos 
sont déplacés et blasphématoires.Même si tu n’es 
parvenu que sur la première marche, il te faut 
en éprouver du bonheur et de la fierté.
Ce n’est pas rien d’en être arrivé là; 
du peu que tu as fait, la gloire est immense.
Car cette première marche, à elle seule, 
éloigne beaucoup du monde ordinaire.
Pour poser le pied sur cette marche, 
il te faut être de plein droit 
citoyen de la cité des idées.
Et dans cette cité-là, il est difficile 
et rare de se voir inscrit parmi les citoyens.
Sur la place se trouvent de grands Juges
qu’aucun escroc ne saurait tromper.
Ce n’est pas rien d’en être arrivé là;
du peu que tu as fait, immense est la gloire.»


En attendant les Barbares

et autres poèmes

Poésie Gallimard


Constantin Cavafis – Reviens –


Nathan Oliveira – (Head and shape II) –
Reviens souvent me prendre,
sensation bien-aimée, reviens me prendre —
quand la mémoire du corps se réveille,
et qu’un désir ancien tressaille dans le sang;
quand les lèvres et la peau se souviennent,
et que les mains ont de nouveau l’impression 
de toucher.

Reviens souvent me prendre,la nuit, 
à l’heure où les lèvres et la peau 
se souviennent...


En attendant les barbares

et autres poèmes

traduit du grec et présenté par Dominique Grandmont

Poésie Gallimard


Constantin Cavafis – Devant la maison –


Henri Rousseau – Une banlieue
Hier, en marchant dans un faubourg 
éloigné, je suis passé devant la maison 
que je fréquentais quand j’étais très jeune.
C’est là qu’Éros s’était emparé de mon corps 
avec sa délicieuse vigueur.

                             Et hier,
quand j’ai emprunté cette vieille rue,
aussitôt les trottoirs, les magasins, les pierres,
se sont retrouvés embellis par l’enchantement de l’amour,
jusqu'aux murs, balcons et fenêtres;
il n’y avait plus rien de sordide.

Et comme je restais là, en train de regarder la porte, 
comme je restais à m’attarder devant la maison, 
mon être tout entier libérait en retour 
l'émotion d’un plaisir qui s’était conservé intact. 





En attendant les barbares

et autres poèmes

Poésie Gallimard


Constantin Cavafis – Pourquoi nous être ainsi rassemblés…?


 

« Qu’attendons-nous, rassemblés sur l’agora?
On dit que les Barbares seront là aujourd’hui.

Pourquoi cette léthargie, au Sénat?
Pourquoi les sénateurs restent-ils sans légiférer?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui.
À quoi bon faire des lois à présent?
Ce sont les Barbares qui bientôt les feront.

Pourquoi notre empereur s’est-il levé si tôt?
Pourquoi se tient-il devant la plus grande porte de la ville,
solennel, assis sur son trône, coiffé de sa couronne?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que notre empereur attend d’accueillir
leur chef. Il a même préparé un parchemin
à lui remettre, où sont conférés
nombreux titres et nombreuses dignités.

Pourquoi nos deux consuls et nos préteurs sont-ils
sortis aujourd’hui, vêtus de leurs toges rouges et brodées?
Pourquoi ces bracelets sertis d’améthystes,
ces bagues où étincellent des émeraudes polies?
Pourquoi aujourd’hui ces cannes précieuses
finement ciselées d’or et d’argent?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que pareilles choses éblouissent les Barbares.

Pourquoi nos habiles rhéteurs ne viennent-ils pas à l’ordinaire prononcer leurs discours et dire leurs mots?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que l’éloquence et les harangues les ennuient.

Pourquoi ce trouble, cette subite
inquiétude? – Comme les visages sont graves!
Pourquoi places et rues si vite désertées?
Pourquoi chacun repart-il chez lui le visage soucieux?

Parce que la nuit est tombée et que les Barbares ne sont pas venus
et certains qui arrivent des frontières
disent qu’il n’y a plus de Barbares.

Et maintenant qu’allons-nous devenir, sans barbares  ?

Ces gens-là, en un sens, apportaient une solution.

traduit du grec par Marguerite Yourcenar et Constantin Dimaras