voir l'art autrement – en relation avec les textes

Articles tagués “corps

Jacques Roman – lettera amorosa – 04


Sa parole n’a de légitimité qu’à ne jamais te passer sous silence,
qu’à jeter encore ta pierre dans le jardin de la loi.

Je l’avoue : terrorisé devant qui te renie.
Une telle terreur que toute ma chair se fait l’écho d’un hurlement à la vie à la fin duquel…
est-ce laissé pour mort ? Terreur encore quand, le proférant à haute voix,
ton nom lui-même me précipite dans ma bouche : si l’imposture y
était éternellement tapie ? Si ma langue ne travaillait qu’à embaumer une charogne ?


Non ! Je l’entends ce corps aimant infernal comme forcené qui là-haut agite ma langue et dit que son corps est ton corps. Malheur à qui n’a pu voir le cul de son dieu !
C’est d’être pénétrés de toi jusqu’à la moelle que les amants se crient je t’aime
et c’est lancer de poignards sur la cible du temps tandis que la roue tourne.
Sur le plancher d’un bal de campagne dressé au soleil, un jour d’été, près d’un
étang, à mes yeux un être a pris tes traits. Je ne quitterai pas le bal sans fin.
Tandis que là-bas la mort seule reste au bord de la piste, quelqu’un rit
aux larmes d’aimer dans le brouillard, amour, ton ombre même.
Il est temps que j’expédie cette lettre. Il fait nuit et jour à la fois.
Je prononce ton nom. J’ouvre la bouche, s’unissent un instant mes lèvres
et s’élance le souffle aux entrailles du silence. Au secret de la fièvre,
braise m’offre un temps brûlant. Je recommence, je recommence.


LETTERA AMOROSA


Le baiser de la femme araignée – ( RC )


peinture  » woman » W De Kooning

C’est une femme aux mille ressources,
qui vit au sein de la peinture,
sous les couches de couleur…
Nous prend-elle dans sa toile,
nous enrobant de caresses drues,
où virevoltent les pinceaux ?
De la plage, la sérénité
des jours d’été semble s’éloigner.
Nous serons à notre tour
ce corps fragmenté
se débattant sous les vernis
et les baisers
de la femme araignée…

( réponse à un écrit de Louba Astoria sur Wilhem DeKooning )


Glissements du cœur en marche – ( RC )


photo et montage RC

Attention , surtout , aux glissements
du cœur en marche:
il pourrait se détacher
dans la vitrine transparente
de mon corps translucide,
et offrir ses pulsations
au tout venant.
Je suis le carrosse fixe
placé juste devant,
emporté par la course circulaire
du manège enchanté.
Je reste à distance égale
de ton petit cheval,
alors que tout se brouile
autour de moi:
la place où les arbres
défilent autour de nous,
les visages flous,
les réverbères aux éclats dorés.
C’est un cinéma permanent
que rien ne semble arrêter,
les murs se courbent,
– mais bien loin
de l’étoile que je suis,
celle de ton regard
quand tu te tournes vers moi,
effrayée encore
par le mouvement des astres,
et le sang bleu
de mon corps transparent…


Dominique Grandmont – le spectacle n’aura pas lieu IV


photo Sabine Weiss

Quelque chose de trop
vrai dans ton sourire j’essaie
de rester de ne voir
qu’un genou le coude
le creux d’une veine
ou rien ceux qui restent
savent tout moi j’essaie
de ne pas voir mais je ne peux pas
non plus partir quelque chose
a lieu qui n’a pas de nom qui n’a pas
besoin de nom tout un corps là-bas comme
les mots d’une chanson
et qui se redresse
sans même écouter la musique continue toute seule dans un café

le spectacle n’aura pas lieu a été publié aux éditions messidor


Amina Saïd – Tous les présages sont faux


montage RC

Tous les présages sont faux

ni les traces des oiseaux

ni la direction de leur vol

ne traduiront jamais la pensée des dieux

et sur l’autel de leur propre démesure

de longs couteaux de silence sacrifient nos passions

croyant partager le pain du monde

c’est ton corps que tu rompais

il s’en écoulait un peu de cendre

dont jalonner les sentiers orphelins

la vie est un voyage avec une mort à chaque escale


Michel Hubert – paysage de chutes


8-

Paysages de chutes

paysages extrêmes à suivre du doigt d’un torrent/jet la pliure rétinienne

Alarme
-hors ce bruit de fondation qu’on coule dans sa gorge béante-alarme
du plus profond de l’être rompant soudain l’intime indifférence
(sans excuse
à quoi tiendrait encore sur le triangle
de houle
l’assiette blanche du bassin ?
déjà ne fait-elle pas la roue
de ses dix doigts

comme pour relever jusqu’au dernier créneau
la brume froufroutante de ses mousselines ?)
ah ! quelles marées d’équinoxe
aux aines de la mer
ne cédèrent pas à ce violent divorce
du bonheur
en limite du désirable des algues
dans un dernier mouvement de l’aube ?

Mais elle
l’affileuse d’ombre
soumise aux neiges dans son corps
-abstraction progressive et diffuse
d’une inguérissable pâleur
que je croyais voir fluer

de la nuit du sexe dans mes mains-
plutôt que de condescendre à sa métamorphose
en telle image multiforme
de l’Arche fabuleuse
préférera briser sa lame fine
d’arme blanche
sur la couleur trop faste de mon sang
la délivrance ne porte plus seulement
sur l’infini
qui infuse la montagne des douleurs
au-delà de tout lieu signifiant
demain

et si jamais l’inconnu dans son corps se cherche au jour des liens du sang
-comme ces forêts que traverse
en d’impulsifs mouvements
de leurs branches
la mystérieuse matière d’ombre-tout faire pour que ses mains déjà refermées sur leur vrac de cendres
s’embrasent encore une fois -ô prodige des légendes-dans la bouche-même d’intouchables cracheurs de feu

Plus au sud du rêve
ah pas qu’un soleil plus au sud du rêve :
certes
rien n’est si simple
aussi simple
que la géométrie bleue
d’un ciel andalou
c’est d’Arcos a Ronda pourtant dans la Serrania que l’homme sculpté dans les troncs d’oliviers se tord en ombre des mille scolioses du sud

( extrait de « captif d’un homme  » )


T’offrir des fleurs de charbon – ( RC )


Attends que les volets soient clos,
nous entrerons dans une enceinte
au silence plein,
comme une grotte profonde
dont je ne connais pas le chemin.

Mes yeux ignoreront tout de la lumière;
il n’y aura plus de mots
juste la présence de ton corps
et de ton haleine .

Je choisirai un paysage
aux nuages anthracite,
une plaine débarrassée de ses montagnes vertes ;

je me pencherai alors pour t’offrir
des fleurs de charbon ,
de celles qui conservent un peu d’espoir
et brillent dans le noir
sans qu’on les voie.


Repeindre Saint-Sébastien – ( RC )


Encre de Françoise Petrovitch ( exposition à Landerneau )

Une surface, mais une profondeur,
comme celle de l’eau,
différente et pourtant semblable ,
dissimulée sous les reflets.

Est-ce l’enveloppe,
la fragilité de la peau
qui nous maintient
de chair ?

Cible des flèches
mon corps sera mon âme
que rien ne distingue,
cachée sous son manteau clair.

J’effacerai les cicatrices
et la peau, comme l’eau
se refermera sur elle-même
sans laisser de traces.

Les flèches tomberont toutes seules :
je repeindrai les blessures
avec un peu de peinture
j’enlèverai la douleur

détachant Saint-Sébastien
du poids de son corps
et de l’attraction terrestre
en trouvant la juste couleur.

Voilà que les pinceaux annulent
la trace des blessures,
la peau refermée
sous ton regard incrédule.

La torsion de son être
échappe aux passions,
du moins, celles que l’on connaît
et sous sa surface, le corps renaît.

RC

voir d’autres reproductions des encres de Françoise Petrovitch, sur des sites,

et ici même, avec ce choix , que j’ai voulu représentatif…


Ara Alexandre Shishmanian – Fenêtre avec esseulement


photo Jack.B retouchée par mes soins…

Parfois c’est comme si on marchait à même le ciel
comme si l’asphalte lui-même s’égarait quelque part
derrière le couchant,
chaque pas est un pari – tu ne l’achèves qu’après l’avoir gagné
pour rien – et précisément rien que pour personne
c’est pourquoi peut-être nous nous consolons toujours
avec les tunnels – avec un monde souterrain
toute cette terre est un corps formé d’autres corps
qui se dévorent les uns les autres
la terre est en fait le monstre absolu –
seul le vide, que nous ne rencontrons jamais,
bien que nous le portions profondément enfoui en nous-mêmes,
est encore plus monstrueux –
une sorte d’ailes-paupières – je regardais pendant le vol –
seul le rien…

( il s’agit de la 1ère partie d’un texte que l’on peut retrouver sur ce site , avec la version originale en langue roumaine )


Jean-Michel Maulpoix – le bleu ne fait pas de bruit


peinture: Richard Diebenkorn – Ocean Park 129

Le bleu ne fait pas de bruit.

C’est une couleur timide, sans arrière-pensée, présage, ni projet, qui ne se jette pas
brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l’attire à soi,
l’apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu’en elle il s’enfonce et
se noie sans se rendre compte de rien.

Le bleu est une couleur propice à la disparition.

Une couleur où mourir, une couleur qui délivre, la couleur même de l’âme après qu’elle
s’est déshabillée du corps, après qu’a giclé tout le sang et que se sont vidées les
viscères, les poches de toutes sortes, déménageant une fois pour toutes le mobilier de
ses pensées.

Indéfiniment, le bleu s’évade.

Ce n’est pas, à vrai dire, une couleur. Plutôt une tonalité, un climat, une résonance
spéciale de l’air. Un empilement de clarté, une teinte qui naît du vide ajouté au vide, aussi
changeante et transparente dans la tête de l’homme que dans les cieux.

L’air que nous respirons, l’apparence de vide sur laquelle remuent nos figures, l’espace
que nous traversons n’est rien d’autre que ce bleu terrestre, invisible tant il est proche et
fait corps avec nous, habillant nos gestes et nos voix. Présent jusque dans la chambre,
tous volets tirés et toutes lampes éteintes, insensible vêtement de notre vie.

Jean-Michel Maulpoix. extrait du livre » Une histoire de bleu »


A qui l’on prête son âme … – ( RC )


Cours et stages de sculpture modelage

Il a prêté son âme à son corps,
et d’une masse inerte,
a favorisé son essor..

De la fraîcheur de la courbe des jambes
à celle de la poitrine,
il n’y a qu’un cercle qui les rejoint,
presque clos.

Il a enfoncé ses doigts
dans la lumière,
et la tension des muscles,
dociles comme le sont
ses épaules et sa cambrure.

Il appuie sur la bouche,
et la modèle avec une spatule,
et la voila qui sourit
de son visage de glaise !

Il faudra bien la lester
d’un lourd socle aux pieds,
pour qu’elle reste à sa place.

Elle ne s’en plaindra pas .


Béatrice Douvre – Feu qui ose


Yves Klein, ‘Peinture de feu sans titre (F 80)’, 1961

 

peinture au feu : Yves Klein

Feu qui ose
Achève
Ce peu de bois mouillé
Par l’orage et délivre
Précède-moi, qui ose, précède-moi ,espère
Mars et les affections même sans souvenir
Vois c’est déjà la splendeur
Bleue des trèfles, des pensées
Demeure
Pour celle enfin dont les seuls auront tremblé les yeux
Une dernière fois le dernier passager
Ose
Flamme soudain la sueur
Debout qui saigne
Et la grande odeur du froid
La haute arche de neige
Est-ce enfin le vrai cœur au-delà d’âme et corps
L’ébauche d’un soleil beau d’hiver ascendant ?


Rituel – ( RC )


Dissection de l'appareil respiratoire du lapin - YouTube

 

Le poids de l’histoire
se referme dans un soir
où son corps s’offre au sacrifice,
bientôt, tas d’immondices.

Le prêtre accomplit sa fonction,
après quelques génuflexions
pointe son couteau
à la jonction des peaux .

Une rapide entaille,
une fontaine ruisselante,
( pendant que tout le monde chante ) ;
>        recueillons le sang avant qu’il ne caille…!

Elle a le temps d’ imaginer son cadavre
ouvert en son milieu,
révélant des secrets inavouables,
dans ce cimetière graisseux .

Quelques livres de chair,
qui se lisent à l’envers,
ouvert,         le sachet de viande animale
– un nu on ne peut plus intégral –

où tout apparaît à découvert:
les muscles et leurs attaches,
la viande qui se relâche
les cartilages bleutés, les os et les viscères.

Le rituel ne tolère        aucun remords
l’action s’est déroulée sans repentir,
            on pourra bientôt lire l’avenir
                                      à travers la mort !

Fi du corps et de ces éléments inutiles ! ;
——–>      il faut aller à l’essentiel,
c’est un instant de grâce subtile
     ( on bénit son âme montée au ciel ).

Célébrons la Puissance Divine !
que Sa volonté s’accomplisse !
soit béni aussi,    son sang         pour la fertilité
les récoltes abondantes,             et la fécondité !

D’habitude ce sont des animaux
sacrifiés pour la science :
là, elle a donné son corps en pleine conscience,
il n’est pas l’heure d’états d’âme sentimentaux…

Allons ! Allons !             le temps presse!
…        on attend que les suivants
arrivent ,                 modestes et resplendissants
( une dizaine suffira avant la Messe ! ).

RC- dec 2019


Jacques Dupin – une forêt nous précède


tree-nature-forest-snow-winter-light-0-pxhere.com.jpg

source photo: pxhere

 

 

Une forêt nous précède
et nous tient lieu de corps
et modifie les figures et dresse
la grille
d’un supplice spacieux
où l’on se regarde mourir
avec des forces inépuisables
mourir revenir
à la pensée de son reflux compact
comme s’écrit l’effraction, le soleil
toujours au coeur et à l’orée
de grands arbres transparents


Transporter une partie du monde – ( RC )


Un filet d’encre te relie à ta terre
même au fin fond des mers.

Ce dessin inscrit à même la peau,
tu ne vas pas le cacher :
Tu transportes une partie du monde:
un tatouage de Bretagne, un angelot
en haut du bras
( landes et rochers
te suivent partout où tu vas ):
c’est aussi bien qu’une mappemonde .

Pour ceux qui ne connaissent pas la géographie
tu vas leur indiquer aussi.
chaque partie du corps
qui représente une région
chère à ton coeur,
– on voit que tu as parcouru la France
et que tes errances
t’ont conduit à maints endroits
que tu peux montrer du doigt -.

C’est sans doute mieux que le prénom
du chanteur passé de mode
dont il faut qu’on s’accommode
comme un blason
ou celui de la petite amie
depuis longtemps tombé dans l’oubli,
ou encore le dessin du lion rugissant
qui t’accompagne par tous les temps.

Ta peau a connu les tempêtes
malgré les ans, les tatouages survivent:
ils ont la mémoire abusive
tout à fait tenace
que tu arbores
avec fierté et audace
sur tout ton corps
à l’exception de la tête.

Si on t’examine
de la tête aux pieds
tu pourras sortir le certificat d’origine
quand on voudra te contrôler…
Produit garanti certifié
par lieu de naissance
mis en évidence….
…peut être rapatrié

( même sans carte d’identité )

tattoo pieds monde

 

RC –  mars 2020


Francesca-Yvonne Caroutch – espace du désir


partrice+giorda.jpg

peinture: Patrice Giorda

 

Espace idéal
espace du désir qui
au-delà de l’assouvissement
demeure pur désir
c’est-à-dire volonté des étoiles

Jubilation de la graine sur le point de germer
Ascèse des voyages dans l’énergie à l’état brut
L’esprit et le cœur pris dans les glaces
enfin tressaillent de concert

Voici alors le prince
ni ours ni dieu
qui saura éveiller la belle au plomb dormant

Car notre mercure est terre humide et torride
le verger notre corps
et notre corps un cosmos .


Danielle Bassez – Celle qui est vue


Femme âgée regardant par la fenêtre Photo Premium

Les fenêtres la regardent. Les fenêtres
alignées, tout au long du trottoir d’en face,
leurs rideaux opaques comme des paupières,
et derrière ces paupières, des yeux.
A trois pas de sa maison, chaque après-midi,
les femmes se réunissent, entre voisines.

Elles parlent d’elle. Ou bien, le matin, sur le coup
de dix heures, elles s’accrochent par grappes,
en allant faire les courses. Les lunettes brillent,
le rouge à lèvres est mis de frais, les langues
moulinent les nouvelles en étirant des filets de salive.

Elle aussi jadis faisait partie du cercle des bouches bavardes.
Elle est celle dont on parle, désormais, l’absente, qui fait tourner la ronde
des mots.
Celle qu’on observe du dehors, dont on épie la conduite.
A-t-elle ouvert ses volets ? Est-elle sortie ?
Elle s’échappe parfois, échevelée, à peine vêtue, si c’est pas malheureux,
une femme si soignée. Pour voir si elle est là, il faut regarder par la vitre
de sa salle à manger, à travers la dentelle du rideau.

D’ordinaire, on l’aperçoit, assise sur une chaise, dans sa cuisine.
Ou bien dans son fauteuil, au coin de la fenêtre, avec sa Nénette
installée sur la tablette du radiateur, l’affût des voitures.
Si elle ne répond pas, quand on sonne, c’est qu’elle dort.

Après le repas, elle fait la sieste.
Il faut lui laisser le temps de descendre l’escalier.
Récemment, on a vu deux messieurs entrer chez elle, on ne sait pas qui c’est,
ils ont mangé des gâteaux, il y avait des miettes…
De la maison opposée, on embrasse toute la façade, le portail de la remise,  la porte d’entrée, les fenêtres : des dents dans un masque.

De là, quand il s’y rend en visite,  il la voit sans être vu, telle qu’il voudrait la voir longtemps,
sans qu’elle le sache, comme dans un film dont tout aurait disparu,
le son, le contexte, sauf ce bout d’image,
ou comme dans ce souvenir qui fait mal : elle, sur le pas de la porte
quand il partait, serrant son châle vieux rose sur sa poitrine, sa silhouette tendue en avant pour l’apercevoir encore, s’amenuisant dans le rétroviseur, agitant la main jusqu’au dernier instant.

Un film qu’il pourrait repasser, indéfiniment, il s’installerait derrière le rideau.
Mais la porte ne s’ouvre plus. Ou rarement.
– Il y a peu, dit sa voisine, elle est sortie, elle a marché
jusqu’au coin de la rue. J’ai cru qu’elle se sauvait.
Et puis non. Elle s’est penchée pour voir.
Elle regardait si le boulanger était ouvert.
Et elle est revenue sur ses pas. Lentement, toute courbée…
Je ne me rendais pas compte.
D’ordinaire je la vois chez elle, dans son fauteuil.

J’ai pensé : “C’est une vieille femme.”

Son corps. Accroché des deux mains à la barre de douche,
incurvé de plus en plus en plus à mesure que l’eau tombait,
ruisselait sur son dos blanc et lisse. Les deux fesses maigres,
les jambes aux genoux ployés, et le devant, tourné vers le mur,
étagé en rondeurs qui dévalaient sous le gant.

A force de discours, il avait réussi à la convaincre de confier sa tête
aux soins de l’aide-ménagère, son crâne, qu elle avait jaune
sous ses cheveux.
Depuis longtemps déjà, elle peinait à lever
les bras. Mais surtout, par une sorte de lointaine tradition,
elle répugnait aux lavages. Il y fallait des conditions exceptionnelles :
“Fait-y ben assez chaud ?
Fait-y soleil dans la cour ?
” Elle usait, abusait des poudres et des nuages de laque, se refusait
à tout secours, à “leurs » méthodes modernes, à “leurs” rouleaux,
à “leurs » séchoirs, qui lui faisaient les cheveux fous, après ça, prétendait-elle, elle ne pouvait plus se peigner.

Elle protestait : “Je suis ben encore capable, quand même…!”

La femme l’avait peu à peu poussée vers la douche.
L’installation s’était faite non sans peine.
Lui, pendant ce temps, montait quatre à quatre dans sa chambre,
en redescendait, les bras chargés de serviettes, de linge propre.
La porte de la salle d’eau, trop exiguë, était restée ouverte.
Du couloir, il l’aperçut.

Etirées, foncées par l’eau, les longues mèches grises pendaient
de part et d’autre de son visage, laissaient à découvert le sommet de son crâne,
étoile rose quasi obscène tant elle ressemblait à une peau de bébé
dans ce nid de poils blancs. Elle avait quitté d’abord la combinaison.

Puis la chemise, dite américaine.
Ne resta bientôt que la culotte trempée, qui faisait un tortillon au bas dos reins.
Finalement, la culotte était tombée.
Elle était nue.
La femme lavait son vieux corps, lui passait le gant entre les fesses.
Elle consentait :
– Vous faites pas mal d’y aller, je peux plus y arriver.

La femme soulevait les seins, l’un après l’autre, comme des choses indifférentes,
détachées de sa personne, pour laver dessous.
Il se souvenait des seins devant l’évier, quand il était petit, à un âge
où elle le jugeait sans doute incapable de rien voir.

Avec l’oncle, il cassait des noix sur la table de la cuisine pendant
qu’elle faisait sa toilette, et l’oncle, gêné d’avoir surpris un regard en coulisse,
avait fait observer que sa femme, elle avait des sacrés loloches.

Maintenant, les loloches, la femme les maniait, les soulevait, pour un peu c’est comme si lui-même les avait eus dans les mains, avec leur espèce de fluidité et leur poids, guère plus allongés que dans le temps, ou du moins, dans le temps, lui semblaient-ils déjà incroyablement volumineux et longs.

Souvent, il avait observé ce corps à la dérobée, sa taille courte, son nez busqué,son teint rouge. Elle était ronde, elle était drôle, elle suait pendant les repas.
Et il s’était promis de ne jamais lui ressembler.
Les gènes dont il ne voulait pas s’étaient tous réunis du même côté,
et il était de l’autre branche, cultivé hors-sol, au bout d’un fil.

Et puis : ses propres mains s’étaient tavelées ; la peau plissait sur ses bras, se desquamait au soleil ; son ventre bedonnait.
Il riait, ne pouvait y croire. Mais sa jeunesse avait un dehors qui ne lui ressemblait plus.

Le rire passait sur ses dents et lui faisait mal.
Et plus d’une fois il s’était tenu à genoux, contre sa jambe,
pour l’aider à enfiler ses bas, le nez sur ce qui vieillit, sur la peau écailleuse de sa cheville, il avait pris dans la paume la corne rugueuse de son talon.
S’était escrimé sur la lanière de sa chaussure.
Au-dessus, la voix s’exclamait :– Te voilà qui grisonnes, dis donc ! Ça te fait quel âge ?

Elle se reposait maintenant au soleil, belle, propre.
Triait dans la boîte de carton les bigoudis qu’elle mettrait à point nommé, les cheveux ni trop humides ni trop secs. L’épreuve était passée.
L’aide-ménagère vaquait au lavage des peignes et des brosses.
Il taillait les arbustes de la cour, tirait à sa demande l’oranger
hors de la buanderie. Il avait encore assez de force pour ça.


Renée Vivien – Lucidité


DLRLrwLWAAE5zeC.jpg

L’art délicat du vice occupe tes loisirs,
Et tu sais réveiller la chaleur des désirs
Auxquels ton corps perfide et souple se dérobe.
L’odeur du lit se mêle aux parfums de ta robe.
Ton charme blond ressemble à la fadeur du miel.
Tu n’aimes que le faux et l’artificiel,
La musique des mots et des murmures mièvres.
Ton baiser se détourne et glisse sur les lèvres.
Tes yeux sont des hivers pâlement étoilés.
Les deuils suivent tes pas en mornes défilés.
Ton geste est un reflet, ta parole est une ombre.
Ton corps s’est amolli sous des baisers sans nombre,
Et ton âme est flétrie et ton corps est usé.
Languissant et lascif, ton frôlement rusé
Ignore la beauté loyale de l’étreinte.
Tu mens comme l’on aime, et, sous ta douceur feinte,
On sent le rampement du reptile attentif.
Au fond de l’ombre, elle une mer sans récif,
Les tombeaux sont encor moins impurs que ta couche…
O Femme ! Je le sais, mais j’ai soif de ta bouche !

____________(Études et préludes, 1901)

 


Quelque chose d’indéfinissable – ( RC )


3454613917_a9af31bbff Sorge il sole_L.jpg     

                   Il y a quelque chose d’indéfinissable,

lorsque ta voix s’empare des mots
et les projette,             haut dans le ciel,
un ciel
qui ne semble être fait    que pour toi.

Et les voilà qui redescendent doucement,
      – ainsi ces graines de pissenlit, légères,
               celles en forme de parachute –
qui s’allient avec le vent    pour se poser
                        comme des fleurs de neige.

Lorsque se forgent des lignes,
      chaque flocon trouve sa place,
      rejoignant leurs semblables
portés par une onde calme
naissant en toi.

        Il y a quelque chose d’indéfinissable,
une évidence qui s’offre
comme les notes dessinent le chant
         ravissant l’oreille de celui,
               prêt à les entendre .

       C’est un cadeau que l’on reçoit,
évident comme l’accord
entre le silence et la musique,
         émanation discrète
         du corps et de l’âme .

         Le poème est une constellation,
et les mots,  des étoiles
qu’un fil invisible relie :
     toi seule en maîtrise ces atomes,
                qui restent insaisissables .

 


RC – mai 2019


L’homme qui marche – ( RC )


expo  A Giacometti-  musée Maillol     l'homme qui marche    14.JPG

photo perso – Alberto Giacometti: l’homme  qui marche ( son ombre).

exposition au musée Maillol – Paris  2018

Vois cette silhouette
découpée dans la solitude.

D’un pas décidé, elle progresse
vers quelque chose qu’on ne voit pas.

On ne sait si elle avance
ou reste sur place :

Il y a ce corps projeté en avant,
ce pas tendu ,et pourtant

les pieds englués au sol,
entre futur et immobilité .

RC- mai 2019


Lucie Taïeb – s’éveiller


Résultat de recherche d'images pour "edvard munch st cloud"

Edward Munch – nuit à St Cloud

 

en Normandie s’éveiller la nuit ne pas être éveillé ne pas savoir se réveiller
seul, dans un lit différent dans une configuration différente des ombres et du noir et
d’une voix qu’on ne se connaît pas dire dans la nuit au corps qui devrait être là
« j’ai peur » puis frôler du dos de la main non ce corps ami mais le mur et
reconnaître le crépi savoir, alors, quel est ce lit et pourquoi seul
se rendormir.


Ahmed Kalouaz – sur le livre de la mer


peinture  Richard Diebenkorn  – Ocean Park  1984

 

 

Sur le livre de la mer
il y a des surprises
sorties de la beauté des verbes.

Il y a
l’écriture du toucher,
la consonne de langue,
l’encrier de salive
où les plumes sont d’oie.

Il y a
l’écriture des corps
faite de mots nouveaux,
des langues de voyelle
pour des lettres
qui ne partent jamais.


Aucune conclusion – ( RC )


 

 

Ristretto (les petits matins ordinaires) 15762087416.jpg

 

Je ne tire  aucune  conclusion,

des lendemains qui s’annoncent .
Ils ont  le côté gris des réveils après la cuite.
J’ai du mal à rassembler quelques idées,
à déceler le vrai du faux
dans ce qui passe à la radio .
Il y a un horizon bouché
par des barres d’immeubles .
Le corps semble peser plusieurs tonnes:
J’ai du mal à le rendre concret .

La matière s’oppose à moi, inerte
comme le grand réfrigérateur blanc
qui me barre la route .
Il va falloir que je le contourne .
Je pense à tous ceux
qui ont pris des chemins de traverse ,
les parfaits anonymes
convoqués à heure fixe au bureau
( et ceux qui ont sauté par la fenêtre … )

RC  –  juin  2018


Histoire de rangement – ( RC )


 

 

 

 

020 Homunculus Stock.jpg

brookenshaden favorites  :  Homunculus Stock

 

Parfois, je ne sais plus vraiment où je suis rangé.
On me retrouve dans les endroits les plus divers

( dernièrement sur une étagère ),
…y pendait un tissu frangé .

Autrement, ce fut une fois avec les assiettes,
dans le buffet de la salle à manger :

mais ma vie devait être en danger,
car voisinaient les verres aux multiples facettes.

La bibliothèque m’accueille dans les rayonnages,
généralement c’est en été,

les portes restent fermées,
et j’ai mon lit de pages.

Mais mon corps est en plusieurs parties ,
car tout cela manque de place

( certainement pas assez d’espace
pour y installer un lit ).

Cette histoire de rangement
n’est pas le premier de mon souci ,

je me découpe, je me déplie
tout à fait naturellement .

Des fois il n’y a qu’un pied, qu’une main
qui s’égare par erreur.

Je n’ai pas essayé le congélateur :
ce n’est pas un endroit très sain

on y côtoie de la viande en sachets
des légumes et du pain durci :

je ne fréquente pas ces lieux ci ;
on dira que je ne suis pas prêt….

Il me faut un minimum d’air
pour que je subsiste quand même :

c’est ça le petit problème
de ma présence sur terre.

J’ai égaré mes poumons , mais je respire:
et même tiré en multiples exemplaires,

je sais qu’il ne faut pas trop s’en faire :
…….          comme situation, il y a pire…


RC – aout 2018


Cristina Alziati – mon arbre


 

EC5C0E60-6737-4A7B-9C8F-49427BF6B37C.JPG

photo LPC

 


Je suis venue vers toi cette nuit.
Mais j’avais été déjà dans la pleine
lumière sur les champs où tu es endormi,

déjà j’étais le corps immense
sous ton ombre, inter ligna silvarum,
des herbes immobiles tremblées,      mon arbre …

 

 

texte tiré du site  » une autre poésie italienne »


Frédéric Clément – Deux et déjà …


cpl 02-.jpg

dessin – aquarelle  persos   2011

 

Dans la pénombre où l’on devineDe lents mouvements de poitrine

Aux souffles courts à peine audibles

On sent une peur indicible

 

La peur de n’être plus jamais les mêmes

La peur d’aimer sans être aimé

La peur impossible à nier…

La peur… Impossible à nier

 

Est-ce que c’est ainsi la première fois

Les perles d’eau, la peur du froid

La première peau contre sa peau

L’étrange effroi mêlé de chaud ?

 

Deux et déjà si peu de mots

Deux, et déjà seuls à nouveau        

 

Il est encore hésitant

Elle, immobile, elle attend

On dirait que le temps se froisse

Que leur corps est pris dans la glace

 

Leur corps qui n’est plus tout à fait le même

Leur corps orphelin désormais

De tous les rêves qu’ils ont faits

Leur corps et l’impasse où il est…

Leur corps… Et l’impasse où il est

 

Est-ce que c’est ainsi la première fois

Les perles d’eau, la peur du froid

La première peau contre sa peau

L’étrange effroi mêlé de chaud ?

 

Deux et déjà si peu de mots

Deux, et déjà seuls à nouveau .

 

le texte de cet auteur ( parmi d’autres) , est visible sur ce site


Je ne sais exactement où mon corps penche – ( RC )


Jitka Válová  01.jpg

dessin:  Jitka Válová

 

Je ne sais pas exactement où mon corps penche :
et c’est sur des rives
aussi lointaines que je fréquente,        solitaire,
que va ma préférence
les pieds décollés de la terre .

C’est un univers fantastique,
où je doute fort qu’on me suive :
il y a les démons qu’on dérange ,
des corps aux formes étranges ,
– quelque peu fantomatiques

des arbres comme des mains larges
surgis d’une autre atmosphère ,
que l’on devine bien plus légère ;
j’en parcours la marge,
mais je suis incapable de la décrire,

ou bien,            si j’essayais de le faire,
vous auriez du mal à le comprendre :
il faudrait faire le parcours à l’envers
et tout désapprendre
pour traverser la glace du sommeil,

…un voyage au long cours,
offrant de singuliers détours
entre des nuits de soleils
qu’on ne peut même pas imaginer
avant de les avoir traversées.

RC – oct 2018