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Leon Felipe – Je m’en vais car la terre le pain et la lumière ne sont plus à moi


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Je reviendrai demain avec le coursier du Vent.
Je reviendrai.

Et à mon retour, c’est vous qui partirez :
Vous, les percepteurs d’impôts sur le chiffre d’affaires de la mort, les centurions en embuscade
sous la grande ogive de la porte, les constructeurs de cercueils qui
disent toujours, quand ils mesurent le corps jaune de ceux qui s’en vont, avec le ruban d’un mètre et demi des tailleurs : Que les morts grandissent !
Oh oui ! Les morts grandissent. Leur dernier costume leur est trop petit pour leur dernière toilette.
Ils grandissent.

Et à peine sont-ils enterrés qu’ils brisent les planches de pin et les catafalques d’acier ;
ils grandissent après dans la tombe, hors de la boîte, ils ouvrent la terre comme les graines de seigle
et puis, sous le soleil et la pluie, dans l’air, dégagés,
et sans racines, ils grandissent, ils continuent à grandir.

Je m’en vais grandir avec les morts.

Je reviendrai demain avec le coursier du Vent.
Je reviendrai. Et je reviendrai grandi ! Alors vous qui êtes en train de partir
vous ne me connaîtrez pas. Mais quand nous nous croiserons
sur le pont, je vous dirai avec la main :
Adieu, percepteurs d’impôts sur le chiffre d’affaires,
centurions,
fossoyeurs !…
Allez ! à grandir, à grandir,
à la terre de nouveau…
à l’eau,
au soleil,
au Vent… au Vent…
Encore une fois au Vent !


Tomas Tranströmer – Cartes postales noires


gravure: Hirano Naoya

gravure: Hirano Naoya

I,
L’agenda est rempli d’un avenir incertain.
Le câble fredonne un refrain apatride.
Chutes de neige dans l’océan de plomb. Des ombres
se battent sur le quai.
 
II,
Il arrive au milieu de la vie que la mort vienne
prendre nos mesures. Cette visite
s’oublie et la vie continue. Mais le costume
se coud à notre insu.
 
Baltiques, Le castor astral et les Ecrits des forges, 1989

Prisonnier de la petite condition ( RC )


 

 

 

peinture perso.  Détail

peinture perso   1998. Détail

Prisonnier  de la petite condition,
De ma fatigue, l’essence de la vie
Je rayonne moins  qu’un cheval au galop,
Et moins encore qu’un train,
Un assemblage de mécaniques,
qui ne pose aucune question,
Ainsi se délimite
Le contour des choses,
Le rayon d’action,
Ce qui est à portée  de mains,
Ou de geste.

Je me rappelle, comment la base des arbustes
Est taillée régulièrement
Dès lors que les chèvres  s’en chargent
Pas plus loin que ce que permet
L’extension maximale  de leur corps,
Et de même
Ayant rassemblé mes esprits
Mes idées  éparpillées,
Utilisant le jour,
Comme le permettent mes forces,
Je  délimite un espace

En empiétant sur la nuit,
Qui fuit de temps à autres,
Mais si peu,
La cellule mobile
Que je tapisse
De couleurs
Et de songes
Matériellement , peu définie,
Mais qui reste
Comme un costume
A ma mesure.

RC-  23 mars 2013

 


Dis-moi, de l’existence … ( RC )


photo perso:  coq "de garde", chez un guérisseur .  Burkina Faso dec 2011

photo perso: coq « de garde », chez un guérisseur .    Burkina Faso          dec 2011

Dis moi, de l’existence, la réalité.
Hors de nous , pays habités,
L’écharpe de l’horizon, ceinte de brume
Continue, mer , océan, écumes

La poignée de mondes,  qui restreint
Que tire d’ailes, les atteint
Et que les vies  pressent
Sous le soleil ardent, paressent..

Si la sphère habitée est transparence
Où faut-il que mon regard  s’élance ?
Vois -tu de l’autre côté de la terre
Les chemins et routes de poussière ?

Les grandes étendues et la course
des étoiles… disparue la Grande Ourse
L’au delà d’une vision, sans pourtant qu’elle ne se voile
Un quart de cercle, porté vers l’australe.

Vois, la planète , d’un autre costume
Autres peuples, autres  coutumes
Les nôtres, en pays lointain n’ont plus cours
Aujourd’hui est un autre jour

Qu’une aube nouvelle  fusionne
les espaces  d’une  vie, et résonne
en nous, autant les vaisseaux  s’enchevêtrent
Et bat, au coeur, le sang de notre être

Il se voit circuler d’autre façon, étourdi
Sans forcer l’envers, sans  interdit…
Le continent des ailleurs, ailleurs improbables,
Modèle le visage des hommes — en  terre  arable.

RC  – 8 janvier 2013

 


Figures rougies du musée de cire ( RC )


Kate & William au musée Mme Tussaud de New York

Kate & William  au musée Mme  Tussaud, transformé  par mes soins...

Kate & William au musée Mme Tussaud,                                transformé par mes soins…

Les figures  rougies
Du musée de cire
En habits  d’époque
Transpirent de drame

Comme des bougies
Portées de souvenirs
Et de soliloques
Ramollies aux flammes

Les regards humides
Des célébrités
Aux sourires figés
En bal costumé

N’échangent que du vide
Pour l’éternité,
— Présence obligée,
….  salons enfumés.

Ministres et présidents,
Gouvernants du monde
Côtoient tous, en vrac,
Stars et gens  d’église…

Ramollissent lentement
Aussi bien ils fondent,
Se retrouvent en flaques
Sur la moquette  grise.

RC  –  27  décembre  2012


Caméléon (RC)


Caméléon

Des colonies de fourmis          se suivent
C’est à peine si on dirait qu’elles bougent
Même celles à tête rouge
Sagement alignées,          – point de rétives.

Sous les vents désignés par la rose
Pucerons aux entrelacs des épines
Sous l’oeil de la grande assassine
Allongée, et qui prend la pose…

Voila , Messieurs, la reine des amantes
Celle assoiffée de globules
Vous copule , aux ciseaux des mandibules
C’est une verte, et lente,             une mante

Religieuse,         en sa prière
Immobile, en arrêt sur l’image
Compte de ses maris, le carnage
Derrière le rideau de lierre

 

L’épeire ma voisine, aux pattes, à poils
Fournit de fin tissage, son spectacle
D’une géométrie apparemment sans obstacle
A cueillir les mouches , en son étoile

Le tout bien considéré, … je m’habille en insecte
Je suis immobile, comme feuille verte
Et attend, la coulée des heures, la gueule ouverte
Punaises et moucherons, dont je m’    délecte

Je suis le caméléon,         à langue agile
Peint de branches et feuillages
Nouveau costume et d’habillages
Sans grand besoin                d’ustensiles

Je me promène, déguisé à ma guise
En lenteurs de promeneur
Et         toujours en couleurs,
Des insectes, multipliant les prises.

RC-   6 juin 2012

 


Véronique Bizot… mon couronnement 01


peinture: Jim Dine

Je suis allé jusqu’au salon avec mes souliers à la main,

où j’ai trouvé un homme en manteau de cuir. Le pantalon aussi semblait en cuir, et à l’intérieur de tout ce cuir, c’était bien mon fils. Il y a longtemps que je ne l’avais vu, je le connais mal, mais je l’ai parfaitement reconnu et je me suis avancé dans la pièce.

Il m’a regardé des pieds à la tête, comme je suppose que j’avais dû le faire en le voyant, et il a eu ce sourire hérité de sa mère qui fait se déporter sa bouche mince en un rapide tressaillement latéral.

Je me suis assis pour enfiler mes souliers, que j’ai entrepris de lacer en me demandant ce qu’il venait faire là, dans quel pétrin il s’était fichu, puis j’ai voulu me relever, mais ça m’a pris plus de temps que prévu, il m’a fallu l’aide de mon fils, et quand j’ai été debout, sa main tenant fermement mon bras, un vertige m’a pris et j’ai bien failli appeler Mme Ambrunaz. Mon fils me dépassait d’une bonne tête, ce qui n’était pas le cas la dernière fois que je l’ai vu, et ce n’est certainement pas qu’il avait grandi, n’est-ce pas, on ne grandit plus à soixante ans. De près, il faisait largement son âge.

Que de perturbations, ai-je pensé. Eh bien, ai-je dit, te voilà, et je me suis rassis.

Ne fais pas attention au désordre, ai-je ajouté comme il regardait autour de lui, puis je me suis rappelé qu’il était brocanteur, du moins l’était-il aux dernières nouvelles. Tu tombes bien, ai-je encore ajouté, figure-toi que je viens tout juste de commencer à déblayer mes placards.

Si quelque chose de ce fourbi t’intéresse, emporte-le donc, personnellement je n’ai besoin que de ce fauteuil dans lequel je suis assis, pas question de me séparer de ce fauteuil, ni de ce petit tabouret où il m’arrive d’allonger les jambes. Le reste est à toi. Tu as salué Mme Ambrunaz ?

Papa, a dit mon fils, et j’ai pratiquement sursauté de m’entendre appeler papa par cet homme vieillissant, mais il est un fait que mon fils a toujours agi de façon imprévue, aussi ai-je affecté de n’avoir pas entendu. J’hésitais maintenant à lui demander ce qu’il était venu faire, et donc à m’attirer des reproches sur mon insensibilité, etc.

Mon fils m’a constamment tout reproché et tout ce qu’il m’a reproché, il l’a entassé dans le sac de mon insensibilité, après quoi il s’en est allé vivre sa vie, flanqué de ce sac plein de mon insensibilité. Dieu sait où il s’en est débarrassé et si même il s’en est débarrassé ; à le voir, rien ne dit qu’il l’ait fait. Un enfant aimable, puis un esprit prometteur et pour finir, ce déluge de ressentiment.

Toujours la même histoire, semble-t-il. Mme Ambrunaz est entrée au salon avec un plateau encombré de boissons que mon fils, s’avançant vers elle, lui a retiré des mains, ce qui m’a fait réaliser combien elle est devenue vieille, elle aussi, maigre silhouette persistant cependant à venir chaque jour effectuer ces quelques dérisoires tâches domestiques qui donnent un semblant de maintien à tout.

Il doit s’acheter un costume neuf, a-t-elle déclaré en me désignant du menton, puis elle a quitté la pièce et mon fils a voulu savoir pourquoi il me fallait un costume neuf.

Et pourquoi donc te faut-il un costume neuf? a-t-il demandé après s’être assis, sans doute soulagé de l’anodine tournure que prenaient les choses.

Allons-y pour cette conversation, ai-je pensé, et je l’ai informé de mon couronnement, ainsi que du contenu inexploitable de ma penderie, à la suite de quoi il est apparu qu’il n’avait rien de plus urgent que de m’accompagner dans un magasin et nous avons mis nos manteaux.

extrait  de « mon couronnement »–   un roman  au ton très particulier,voir la critique  de Télérama

remarquable  petit ouvrage  paru  chez  Actes/sud