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Francis VILLAIN – son grand couteau de nuit


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sculpture  – bronze  nuragique  ( Sardaigne ) musée de Sassari

 

Il s’est approché lentement
Avec son grand poignard en peau de nuit
Il a pris, il a pris tout son temps
Avec son grand poignard en peau d’ennui
Il a reniflé dans le vent
Avec son grand sourire de trop de nuit
Il a souri de toutes ses dents
Pour laisser t’approcher lentement
Il a pris tout, tout son temps
De son flanc a délogé une lame de fer
Avec son grand couteau en peau de fer
Il s’est mis à tuer le temps
Il avait froid dans ses grands vents
Il avait de la poule à chair
Il était nu, nu comme un ver
Avec sa lame en peau de fer
Avec son grand couteau de nuit
Il ne savait vraiment pas quoi faire
Il faisait froid,       il est parti.


Paul Celan – Toute la vie


photo Jerry Uelsman

photo :         Jerry N.Uelsmann

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

les soleils des demi-sommeils sont bleus comme

tes cheveux une heure avant le jour.

Eux aussi poussent vite comme l’herbe sur la tombe d’un oiseau

Eux aussi sont attachés par le jeu, que nous jouiions comme un rêve sur les bateaux de la joie.

Aux falaises crayeuses du temps les poignards aussi les rencontrent.

les soleils des sommeils profonds sont plus bleus : comme ta boucle

ne le fut qu’une fois ;

je m’attardais comme un vent de nuit sur le sein à vendre de ta sœur

tes cheveux pendaient sur l’arbre d’en dessous, mais tu n’étais pas là.

Nous étions le monde, et toi tu étais un arbuste devant les portes.

Les soleils de la mort sont blancs comme les cheveux de notre enfant :

Il s’éleva des eaux montantes, quand tu dressas une tente sur la dune.

Il sortit le couteau du bonheur aux yeux éteints.


Patricia Grange – Ennui en estampe chinoise


peinture chinoise            atelier churchill

Ennui en estampe chinoise

C’est une goutte
De peinture grise
Qui coule le long
D’une feuille de vie
Au bord du même
Pinceau
Sans jamais
S’arrêter
Sans rien dessiner.
C’est une larme
De froid
Qui roule
Eternellement.
C’est un vide
Palpable.
C’est le café noir
De l’obscurité
Que l’on coupe
Au couteau.
C’est l’absence
De couleurs
D’odeurs
De sons
Où tous les sens
S’éteignent
Comme des étoiles
Jetées dans l’eau
Avec un frisson de râle.

(Patricia Grange)

– Patricia Grange est à l’origine  de son site poétique   » les jardins de Mariposa »


Barbara Köhler – Gedicht


Nakamuro Haruka extrait du magazine Photo 456

Barbara Köhler – Gedicht   Poème

Je me nomme « tu » parce que l’écart
s’amincit entre nous comme peau
contre peau nous ne sommes plus
différents séparés, mais un
et l’autre : la frontière
c’est la blessure, le gué :
une plaie ouverte tu me nommes
« je » lequel de nous deux dit
vois ce couteau
incise, sers-toi

traduit par Sylviane Dupuis  ( citée pour sa propre créati n quelques  articles plus avant)

aussi dans: Versschmuggel / Mots de passe. Gedichte / Poème


Kiell Espmark — BELA BARTOK CONTRE LE TROISIEME REICH


Kiell Espmark   est un auteur  que j’ai  découvert  dans un recueil  des éditions de la Différence:  anthologie de 12 auteurs, peu connus, mais au style passionant…

textes  recueillis par Jean-Clarence Lambert              1989

 

BELA BARTOK CONTRE LE TROISIEME REICH

 

 

Vous n’avez pas de cartes de rationnement ?

Ici en France il y a disette.

Deux tickets pour respirer

et trois pour regarder. — II le sait bien, il est

partout chez lui, sur cet absurde continent.

Chaque rue est une ligne de sa main.

Il fallait le chercher ici à Nîmes juste au moment de quitter l’Europe. Juste au point de rupture.

Une interview sans question ni réponse.

Sa table est deux mètres plus loin,

à une distance infranchissable.

Lui-même est un silence de 49 kg

avec une flamme pour regard.

Il pose sa fourchette et son couteau

sur le petit squelette du poisson

et lève sa dernière gorgée de Perrier pour…

Mais se ravise.

Morceau d’absurdité :

au coin veille une Citroën imaginaire avec deux hommes, le feutre rabattu :

ils morcellent en mots el fraîcheur

Ce soir d’octobre provençal.

tout ce qu’ils touchent devient abstrait. Lui-même

il est qu’un numéro. Signe particulier : non aryen volontaire ;

exigeant d’être lui aussi compris parmi les musiciens dégénérés est signée par un juif.

Mais quelques mesures d’un quatuor à cordes

peuvent-elles arrêter un char d’assaut ?

L’inquiétude des policiers les trahit : ils ne sont pas sûrs.

Ce qui compte, c’est maintenant les signaux qui lui viennent d’un village de Slovaquie du Nord :

incessant grincement qui siffle.

Connaissant le code, il les reçoit, tendu.

Il n’a même pas reposé son verre. Son oreille,

incroyable amplificateur, perçoit chaque feuille

qui tombe sur la place là-bas. Des voix

crépitantes entourent sa table.

Pour les hommes dans la voiture,

c’est une douleur éloignée qui jaillit

fendue en signes et grincements de dents,

incompréhensible mais maniable.

Il est pris d’une rage frêle :

ce sont des non-hommes, leur langue est division.

Dans l’homme ils séparent l’humain

de ce qu’ils appellent l’homme.

Ils séparent l’aigre fumée

du mot <; solution ».

Alors, tout devient possible.

Aussi longtemps qu’une rue en Hongrie portera

le nom de la Bête, qu’on ne mette

aucune plaque à ma mémoire,

qu’aucune Place du Marché ne prenne mon nom.

La Place. Signaux frénétiques. Venant de la boue

et du ciel, une vie sans voie

avec des conquérants étrangers à demeure,

Jusque dans l’église du village

où ils ont traîné l’otage. L’assemblée divisée

entre l’impalpable douleur dedans

et les appels muets dehors sur la place.

Tout rassemblement interdit. Nul désespéré n’a le droit d’exister pour un antre. Déchirés entre une communauté abstraite et les fragments épars d’un chant introverti. épaules contre épaules en chantant.

II les connaît si bien. Depuis des décennies

il conserve chaque voix. chaque ton sur des rouleaux

de cire. traces de la fraternisation des peuples

à travers les barbelés crépitants —

rythmes qui naissent de rythmes lointains.

villages qui vont de villages en villages.

Ces voix dispersées, ces voix d’au-delà des voix

savent ce qui s’est passé sur la Place : quelque chose déjà

incompréhensible. Et voici qu’ils le cherchent.

Une ouverture en quart-de-tons grinçants

pour une partition illimitée.

Je dois quitter l’Europe. La seule façon de prononcer Europe.

Ici à Nîmes il se fait tard.

Le soir se divise entre le mot « soir »

et l’incompréhensible obscurité qui tombe.

Seul celui qui s’en va

peut arriver ici.

Il est en chemin.

Mais l’absurdité l’attrape

de ses non mains. Il est partagé

entre l’errance d’un désespoir abstrait

et la rude musique qui demeure, non écrite.

Des années peuvent passer avant qu’elle ne le rejoigne.

Il est en chemin et pas encore en chemin.