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Danilo Kis – Le cirque de famille – Le jeu


LE JEU

L’homme regarde par le trou de la serrure et pense Ce n’est pas lui ; ce n’est pas Andréas. Il reste plié en deux, pensant

Ce n’est pas Andréas. Il s’obstine, immobile, même lorsqu’il commence à avoir mal aux reins. Il est grand et son menton touche presque ses genoux.

Mais il ne bouge pas. Il ne fait même pas un geste quand ses yeux se mettent à pleurer derrière ses verres de lunettes, lui brouillant la vue. De la chambre souffle un courant d’air froid par le trou de la serrure, comme par un couloir. Mais il ne bouge pas. Le verre de ses lunettes effleure un instant la serrure et il recule un peu la tête.
Il faut que je montre ça à Maria, pense-t-il méchamment, sans être conscient de le penser ni d’y mettre de la méchanceté.

Il faut que je montre à Maria Max Ahasvérus, le marchand de plume. Il ne sait pas pourquoi, mais il a besoin de l’humilier. Et cela va l’humilier, pense-t-il avec plaisir. Il faut que je montre à Maria le cheminement souterrain et mystérieux du sang. Qu’Andréas, en fait, n’est pas son Petit Garçon Blond (comme elle le croit), mais son
sang à lui, le petit-fils de Max l’Errant.

Et cela lui fera mal. Il triomphe à l’avance et se réjouit déjà de la voir souffrir en
secret, incapable de réfuter, ne serait-ce que dans son cœur et en silence, ce qu’il lui prouverait en lui montrant son Petit Garçon Blond, son Andréas, en train de faire le boniment à la clientèle en allant d’un portrait à l’autre, comme s’il errait à travers les siècles. Et cela lui fera mal, à Maria.

Voilà pourquoi il n’arrive pas à se détacher du trou de la serrure, pourquoi il recule cet instant de plaisir qui est là, tout près, à sa portée. Mais il ne veut pas, il ne peut pas encore tendre la main et prendre le plaisir de la voir souffrir.

Voilà pourquoi il remet à plus tard. Il attend que l’instant mûrisse de lui-même et tombe dans la boue, comme une prune mûre. Voilà pourquoi il ne veut pas appeler tout de suite Maria, mais continue obstinément à regarder par le trou de la serrure où souffle, comme par un couloir, un courant d’air froid venu de très loin, hors du temps. Et tout au bout de ce couloir, dans une perspective lointaine et trouble, comme au crépuscule, il est là, Max Ahasvérus, le marchand de plume, et il vante sa   marchandise, habilement, en bon Juif.

C’est à lui que l’homme pense, à lui seul, car il le voit, là.

Mais il n’oublie pas un seul instant qu’il doit montrer tout cela à Maria, et que cela lui fera mal. Voilà pourquoi il ne l’appelle pas tout de suite. Il attend que l’instant mûrisse de lui-même et tombe, comme une prune, pour l’écraser et le fouler aux pieds.

L’enfant (cependant) est tout seul dans la chambre. Il sent ses mains s’engourdir de froid et il y a un bon moment déjà qu’il a envie d’aller se réchauffer dans la cuisine. Mais il n’arrive pas à se décider. Ici, personne ne le voit, mais là-bas, dans la cuisine, sous le regard des adultes, il ne pourrait pas jouer comme ça. Peut-être, pourtant, ne l’en empêcheraient- ils pas, ils ne lui feraient sûrement aucun reproche (surtout pas sa mère), car ce jeu, il le sent, n’est pas dangereux (qu’est- ce donc à côté d’une allumette craquée dans la grange ou de crachats lancés au visage des passants). Mais c’est quand même un drôle de jeu. Qui ne serait pas venu à l’idée d’Anna.
Voilà pourquoi il s’obstine à tenir sur son épaule un gros oreiller qu’il a pris sur le lit et, arpentant la chambre, soi-disant courbé sous le poids, il va d’un portrait à l’autre (il y a là quelque chose de mal, il le sent) en marmonnant.

À côté de la machine à coudre, devant la fenêtre, sur le plancher lavé à grande eau, gisent ses jouets abandonnés : soldats de plomb, billes d’argile et de verre…

Mais pour l’instant, il est occupé à un jeu dont il ignore encore le nom. « Madame, voulez-vous de la plume de cygne toute blanche ? » chuchote-t-il en s’inclinant, les yeux fixés sur le sourire énigmatique de Mona Lisa, au-dessus du lit d’Anna. Sur son visage se lit une déception sincère.

C’était sa dernière chance.Tant de clients  ont déjà refusé. Et ce vieillard (avec un drôle de chapeau et ne longue pipe sous son bec-de-lièvre) qui pend au-dessus du lit de son père, et cette vieille dame distinguée (avec un nez crochu et de drôles de chaussures à boucle), et tous, les uns après les autres, et maintenant cette belle femme au sourire si mystérieux et si ambigu ; tantôt on croirait qu’elle va tout acheter, tantôt qu’elle refuse avec un léger mépris. L’enfant se tient devant elle, humilié — et amoureux. Il attend sa réponse tout en pensant : ce n’est pas un métier pour moi. Je  donnerais bien à cette dame toute ma marchandise pour ses beaux yeux, pour son sourire, et ce serait la ruine. Eh bien, tant pis, ruinons-nous, pense-t-il, alors que ses yeux brillent avec douceur. Tant pis, je vais tout lui donner, qu’elle puisse dormir dans le lit doux et moelleux.
Puis, brusquement, à voix haute : « Madame Mona Lisa, voilà pour vous, de la part d’un jeune et modeste commerçant, un cadeau pour votre literie… Vous avez payé de votre
sourire, Madame. » II s’incline et rougit pour de bon, bien qu’il sache que tout cela n’est que jeu et comédie, mais il a honte de sa galanterie encore maladroite et de s’être ainsi trahi lui-même, car lorsqu’on joue au commerçant, on doit essayer de vendre sa marchandise au meilleur prix, et non faire faillite pour un sourire.

L’homme regarde par le trou de la serrure. Et il voit son père défunt, Max Ahasvérus.

Ce n’est pas un revenant, c’est Max Ahasvérus, le marchand de plume, en personne. Il vient de loin, de très loin. L’homme se tait. Il sent sa vue se brouiller. Par le trou de la serrure souffle, comme par un couloir, un fort courant d’air. Max a trouvé une cliente :

« Frau, wünschen Sie feiner ganzfeder? » dit Max avec une courbette espiègle en enlevant le sac de son épaule.

L’homme se tait.

« Madame Mona Lisa, dit Max, c’est la plus belle plume de toute la région. C’est celle du cygne de Léda. Voulez-vous de la pure plume de cygne ? » Puis, voyant sur le visage de la cliente un sourire, un sourire à peine perceptible qui est à la fois mépris et tendresse, mais qui promet bien peu, il remet son sac sur l’épaule et dit en s’inclinant :

« Adios, senorita, vous le regretterez. » Alors l’homme sursaute. Ses mains, qui étaient jusque-là calmement croisées dans son dos, se mettent tout à coup à dire quelque chose que sa femme ne voit pas, car elle lui tourne le dos. Pourtant, Edouard ne peut décoller son œil du trou de la serrure. Il se redresse brusquement et s’essuie les yeux avec son mouchoir, sans enlever ses lunettes. « Maria, dit-il à voix basse, devine qui est dans la chambre ?

Regarde, mais fais doucement. » La femme se retourne, sans lâcher la bouilloire que lèche la
flamme violette du réchaud à gaz. « Qui, Edouard, qui ? »
Elle voit ses prunelles tendues derrière ses lunettes.

« Qui ? Qui ? Regarde ! » crie-t-il avec colère. Puis il se laisse tomber avec lassitude sur une chaise et allume une cigarette. Elle enlève la bouilloire de la flamme. On voit que ses mains tremblent.

La porte gémit et l’enfant sursauta. La femme le surprit un oreiller dans les bras. À part lui, il n’y avait personne dans la pièce. « Andi, dit-elle sans pouvoir contrôler le tremblement de sa voix, qu’est-ce que tu fais dans cette pièce glaciale ? Tu as les mains gelées. »

« Rien, dit-il, je joue. »

« Laisse cet oreiller », dit-elle.

« Mais, maman, je joue justement avec l’oreiller », répondit l’enfant. Puis il mit l’oreiller sur son épaule et se campa devant elle. « Madame, voulez-vous de la belle plume de cygne? », dit-il en souriant et en s’inclinant. La femme se taisait. Le sourire s’éteignit alors sur le visage de l’enfant (oui, il le savait, il le sentait, il y avait quelque chose de mal dans ce jeu). Elle lui arracha l’oreiller des mains et le jeta sur le lit.

Puis elle se dirigea vers la porte et, là, s’arrêta, clouée par le regard de l’homme. Lâchant la main de l’enfant, elle passa rapidement à côté de lui.

« Tu as vu Max Ahasvérus ?» La question tomba comme une prune mûre dans la boue.

« Oui, Edouard, oui. Je l’ai vu. Il m’a proposé de la plume de cygne. Madame, voulez-vous de la belle plume de cygne ? »

« II était une fois un roi », commença la mère après la prière du soir. « Et alors ? » demanda l’enfant en se frottant les yeux pour chasser le sommeil (mais il savait que, comme toujours, l’histoire l’endormirait et que ses efforts

seraient inutiles). « II se maria avec une Gitane… » « Pourquoi ? » demanda-t-il.

« La Gitane était belle, la plus belle femme de tout le royaume. Un jour, ils eurent un fils qui devait succéder à son père sur le trône.

Alors le roi, tout heureux d’avoir un héritier, ordonna qu’on tue la Gitane, car si on apprenait qu’elle était la mère de son enfant, le futur héritier devrait renoncer au trône. Ainsi, le prince ne sut jamais qui était sa mère.

Par bonheur, il ressemblait à son père, et personne ne pouvait deviner dans la couleur de sa peau la nuance un peu plus sombre due au sang gitan. »

« Je ne comprends pas », dit l’enfant, «i Ce n’est pas important. Écoute la suite », dit sa mère en regrettant un peu d’avoir commencé cette histoire.

Mais elle ne pouvait plus s’arrêter, et pas seulement à cause de l’enfant. « II fut élevé par le  meilleurs maîtres et les plus grands sages du royaume. Le roi était satisfait et heureux. » Là, elle aurait pu s’arrêter, car elle ne savait pas elle-même comment finir l’histoire.

Ce serait dur pour l’enfant. Mais quand elle entendit le « Et alors? » de son fils (habitué à son art des coups de théâtre), elle poursuivit, avant même d’avoir imaginé une fin.

« Un jour, le roi jeta un coup d’œil dans la chambre de son fils pour voir si le prince s’était endormi. » « Et alors ? » Elle hésita un peu et continua. « Et il trouva l’enfant, tenant un oreiller de velours et de soie, en train de mendier devant le portrait de sa mère.  »

Un croûton de pain, s’il vous plaît, puissante reine (elle imitait maintenant l’accent des Gitans), et un bout de chiffon pour cacher ma nudité…  » Comme un fou, le roi se précipita dans la chambre et empoigna son fils.

Que^ fais-tu là, prince? » demanda le père. « Je mendie, Père « , répondit le prince.  » J’en ai assez de mes jouets et de mes chevaux, et aussi de mes faucons; alors, je joue au
mendiant.  » »

Elle parlait de plus en plus doucement et, finalement, elle se tut. L’enfant s’était endormi. Elle éteignit la lampe et s’éloigna sur la pointe des pieds.

« II a tué aussi son fils ? » entendit-elle dans le noir et elle sursauta. Elle revint sur ses pas pour caresser l’enfant.

Non », chuchota-t-elle sans allumer la lumière. « Non. »


Danilo Kis – le château illuminé de soleil


art: bijou celtique

LE CHÂTEAU ILLUMINÉ DE SOLEIL

Mandarine, la plus belle vache du village, s’est perdue.
Et lui, il doit la retrouver à tout prix, quitte à la chercher toute
la nuit. Monsieur Molnàr ne lui pardonnerait pas :
Mandarine est la meilleure vache de monsieur Molnàr. C’est pour ça
qu’il va devoir fouiller tout le bois, et même plus loin s’il le
faut. Il demandera à Virâg de prendre avec ses vaches celles
de monsieur Molnàr et de lui dire : « Mandarine s’est perdue.
On dirait qu’elle s’est envolée. » Et de lui dire aussi : « Andi
demande à monsieur Molnàr de ne pas se fâcher contre lui. Il
fera tout pour retrouver Mandarine, car il sait que Mandarine
est pleine et que c’est la meilleure vache du village. Mais
voilà, on dirait qu’elle s’est envolée. » Et de lui dire enfin :

« Andi vous fait dire que s’il ne retrouve pas Mandarine d’ici
demain matin, qu’on ne l’attende pas. Il s’en ira au bout du
monde, il ne reviendra plus jamais au village. Que monsieur
Molnàr ne se fâche pas. » Et qu’on dise à sa mère, madame
Sâm, de ne pas pleurer. « Andi est parti au bout du monde
parce qu’il a perdu Mandarine. » Mais qu’on le lui dise avec
précaution, autrement.sa mère pourrait mourir, sous le coup.
Il vaut donc mieux qu’on lui dise seulement : « Andi a perdu
Mandarine. Il ne reviendra pas avant de l’avoir retrouvée. »
Oui, c’est ce qu’il dira à Virâg. Lui, il a toujours aidé Viràg
quand il perdait une vache.

Mais qu’est-ce qu’il dira à monsieur Molnàr s’il retrouve
Mandarine et qu’il la ramène très tard, en pleine nuit,
comme la dernière fois? Il lui expliquera que Mandarine
broutait tout près des autres vaches, et que, tout à coup, elle
a disparu, comme si elle s’était envolée.

« C’est comme ça que tu gardes les vaches ? » lui dira
monsieur Molnàr. « Dis, c’est comme ça que tu gardes les
vaches ? Qu’est-ce que tu fabriques dans le bois, hein ? »

« Rien, monsieur Molnàr », répondra-t-il. « Je sais que
Mandarine est pleine et je ne la laisse pas s’éloigner des
autres vaches. Mais, voilà, on dirait qu’elle s’est envolée. »
C’est ce qu’il lui dira s’il la retrouve.

À cet instant, l’enfant crut entendre des branches craquer dans les fourrés et il s’arrêta, essoufflé.
« Mandarine ! Mandarine ! »
II tendit l’oreille en retenant sa respiration.
Il entendit au loin la trompe d’un berger. Il se rendit compte que

l’obscurité avait envahi la forêt et que bientôt il ne pourrait plus distinguer le chemin.

«Dingo, dit l’enfant, où est Mandarine? Dis, où est
Mandarine ? »

Le chien se tenait devant lui et le regardait, attentif.
« Dingo, qu’est-ce qu’on va faire? » dit l’enfant.
Pendant qu’il parlait au chien, il le regardait droit dans les yeux et le chien le comprenait. Il remua la queue et gémit en inclinant la tête.

« Si on ne retrouve pas bientôt Mandarine, on ne rentrera pas chez monsieur

Molnàr », continua l’enfant pour le chien qui courait devant lui en gémissant.

Ils suivaient un sentier étroit et broussailleux en direction du Chêne Royal.

« Et tu viendras avec moi, dit l’enfant. Monsieur Berki ne
se fâchera pas trop, si je t’emmène. Il sait que tu es avec moi
et que tu ne manqueras de rien. Imagine un peu que tu
m’abandonnes! Imagine qu’un beau jour tu rentres au
village et que tu aboies devant la maison. Ils diraient tous :

 » Visiblement, Andi ne reviendra plus.  » Bien sûr, ils ne le
diraient pas tout fort, devant maman et Anna. Mais ils le
penseraient tous, si un jour tu revenais seul au village. »
Le chien s’arrêta et flaira quelque chose.

« Mon Dieu, dit l’enfant, aidez-moi à retrouver Mandarine. »

Dingo gémit et l’enfant comprit qu’il s’agissait d’une piste
de lièvre ou d’une tanière de renard. Il pouvait à peine distinguer le chien qui traversait les fourrés en gémissant.

« C’est pour ça qu’on va partir ensemble, toi et moi. Car imagine que tu reviennes seul :

maman et Anna, monsieur Berki et tous les autres sont devant toi et ils te demandent
avec un air de reproche :  » Dingo, où est Andi ?  » Maman
verrait tout de suite à ta tête que je suis mort et elle
s’effondrerait, tandis qu’Anna s’arracherait les cheveux.
Monsieur Berki, notre cousin, les consolerait en disant :

 » Mais enfin, madame Sâm, ne soyez pas ridicule. Qui vous
dit, réfléchissez un peu, qu’il est arrivé un malheur à Andi ?
Dingo est revenu tout simplement parce qu’il a faim ou parce
que Andi l’a chassé.  » C’est ce que dirait monsieur Berki, sans
se fâcher, car il serait lui-même persuadé que je suis mort, ou
que j’ai été capturé par des bandits de grand chemin, ou
que les loups m’ont dévoré, ou encore que je suis prisonnier
de la fée des bois. Mais il ferait semblant de ne pas penser à
tout cela à cause de ma mère et d’Anna… Mais, au fond,
qu’est-ce qu’il penserait de toi, hein ? Devant tout le monde,
il ne te dirait rien, mais une fois seul avec toi, il te regarderait
avec mépris, peut-être même qu’il te cracherait au museau
pour m’avoir abandonné. Je sais bien que tu n’oserais jamais
le faire, mais j’en parle, comme ça. Tu te souviens de ce livre,
L’homme, le cheval, le chien, que j’ai lu l’automne dernier ? Tu
te souviens sûrement, je le lisais pendant qu’on gardait les
vaches le long de la Voie Romaine. Après, je l’ai raconté à
tout le monde, à Virâg, et à Latsi Tôt, et à Bêla Hermann, à
tout le monde. Eh bien, tu te souviens comme ils étaient
fidèles les uns aux autres ; rappelle-toi. Le Far West tout
entier ne pouvait rien contre eux… Et si les loups nous
attaquaient ? Tu peux tenir tête au moins à deux loups, non ?
Et moi ? A ton avis, combien de loups peuvent abattre Andi et
Dingo s’ils restent tous les deux dans la forêt ? Et si on est
capturé par des bandits de grand chemin ? Tu me déferas
mes liens pendant leur sommeil. Après, ce sera facile. Ils
seront endormis, et moi, j’attraperai un pistolet. Non, deux
pistolets. Un dans chaque main. Tu crois que je ne sais pas
tirer? Tu n’en doutes pas, j’espère. Et après, on les conduira
à la police. Tout le monde sera bien étonné et on nous
interrogera longuement. Puis ils feront venir maman et
madame Rigô, la maîtresse. Maman aura très peur, car

lorsqu’on l’appellera à la police, elle pensera qu’on m’a
retrouvé mort ou que j’ai commis un crime horrible. Mais ils
la féliciteront et ils lui diront que j’ai arrêté les brigands les
plus dangereux et les plus cruels, contre qui on avait lancé un
mandat d’arrêt, sans pouvoir les capturer depuis des années.
Puis ils lui donneront la récompense. Une énorme somme
d’argent. Il faudrait des jours et des jours pour la compter.
Mais une telle somme, on ne la donne pas aux enfants, même
s’ils ont désarmé les plus dangereux bandits de grand
chemin. Madame Rigô sera là pour compter l’argent, et
pour qu’on lui explique que, d’après la loi, elle doit rayer
toutes mes absences. Et le lendemain, à l’école, elle dira :

 » Andi, lève-toi.  » Latsi et Virâg croiront que la maîtresse va
me demander d’aller chercher au jardin les verges pour me
battre. Mais au lieu de cela, elle dira :  » Mes enfants, Andréas
Sâm, élève de notre école, a capturé la plus dangereuse
bande de brigands.  » Bien sûr, elle dira qu’il a été aidé par
son chien, appelé Dingo. Et Julia Szabô pleurera d’émotion,
à l’idée de ce qui aurait pu m’arriver. »

II parlait tout haut. Hormis le chien, personne ne pouvait
l’entendre. Il faisait déjà sombre dans la forêt, seul au-dessus
des hautes branches apparaissait le ciel bleu nuit. L’enfant,
derrière le chien, traversait les fourrés, protégeant son visage
de ses mains. De ses pieds nus, il foulait la mousse et les
feuilles mortes, écrasant au passage le bois sec qui craquait
sous ses pas. II parlait tout haut, car la forêt s’était mise à
frémir de mille rumeurs et l’enfant avait l’impression d’être
à jamais perdu. Il n’entendait plus nulle part la voix des
bergers, les meuglements lointains des vaches s’étaient tus
depuis longtemps. Maintenant, Viràg avait sûrement rentré
les vaches de monsieur Molnàr et il lui avait probablement
raconté ce qui lui était passé par la tête, car ils n’avaient pas
eu le temps de se mettre d’accord. Il lui aura sûrement
raconté le pire, le traître. Comme il l’avait trahi l’année
passée, lorsque lui, Andi, avait monté Chocolatine. Monsieur
Molnàr l’avait su et il l’avait menacé de le renvoyer.

Ce Virâg aurait sûrement la bonne idée de tout raconter : qu’ils
gardaient les vaches dans le Bois du Comte, qu’ils avaient
fait un feu et que lui, Andi, leur avait raconté à tous Le
Capitaine de la Cloche d’Argent. Ensuite, lorsqu’ils avaient

voulu rassembler les vaches, car le soleil commençait à
descendre et les bergers de Baksa et de Csesztreg étaient déjà
rentrés, Andi avait remarqué qu’il manquait Mandarine. Et
maintenant monsieur Molnàr allait sûrement demander à
Virâg depuis combien de temps Andi n’avait pas regardé où
étaient les vaches. Et ce balourd de Virâg, ce Tsigane, il était
capable de lui raconter comment ce jour-là ils s’étaient mis
d’accord, Bêla Hermann, dit « B », et lui, Andi, pour que
« B » lui garde ses vaches, ou plutôt celles de monsieur
Molnàr : ainsi Andi pourrait terminer Le Capitaine de la
Cloche d’Argent et le leur raconter. Et voilà, Virâg allait tout
dévoiler. Quand « B » lui avait dit qu’il avait perdu Mandarine,

Andi s’était contenté d’envoyer le chien à sa recherche et avait continué sa lecture là où il l’avait arrêtée : au moment où la Métisse entrait dans la cabine du bateau et déclarait à
Alexandre Hywenth qu’elle allait s’empoisonner, par jalousie. Elle tenait une petite pilule blanche au creux de la main et ses yeux brillaient de l’éclat de la mer Caspienne…

« Et qu’est-ce qu’on ferait », dit l’enfant tout haut, en
s’adressant au chien dont il suivait les gémissements presque
à l’aveuglette, « qu’est-ce qu’on ferait si la fée des bois nous
ensorcelait ? Tu vois, c’est bien que tu sois avec moi. D’après
ce que je sais, ni les fées des bois ni les sorcières n’ont le
pouvoir d’ensorceler les chiens. Aussi, dès qu’on apercevra le
château, tu resteras en arrière, pour observer ce qui se passe.
Ne t’étonne pas, nous pouvons tomber d’un instant à l’autre
sur ce château. Mais surtout, n’aie pas peur. Si c’est un beau
château ancien, comme celui du Comte, derrière le Chêne
Royal, et s’il est illuminé, ce sera le château de la fée des bois.
Tu penses que je vais m’enfuir? Pas du tout. Peut-être que
c est elle qui a emmené Mandarine pour que je vienne la
chercher et que je tombe dans ses filets. Lorsque je l’apercevrai,

je ferai semblant de ne pas savoir que c’est la fée des
bois. Je lui dirai simplement bonjour, poliment, et je lui
demanderai :  » Mademoiselle n’aurait-elle pas aperçu une
vache pleine, couleur de mandarine ? » Ce à quoi, ne t’étonne
pas, elle se contentera de sourire, pour me séduire. Puis elle
s éloignera vers le château, comme si elle était intimidée. Tu
sais comment je la reconnaîtrai sans faute ? Elle sera tout en
blanc, comme vêtue de soie, ou plutôt de quelque chose d’encore plus léger et plus transparent. Car les fées sont toujours habillées en blanc. Je ferai comme si je ne remarquais rien,

je la remercierai bien et je continuerai mon
chemin, si je le peux. Si je me réveille, ce n’était qu’un rêve.
Si je ne me réveille pas et si je ne peux pas m’en aller, cela
veut dire que je suis ensorcelé. Je resterai alors chez elle
quelque temps, et il ne faudra pas te fâcher. Tu rentreras au
village et tu essayeras d’expliquer à ma mère et à monsieur
Berki que je ne suis pas mort — qu’une fée m’a ensorcelé.
Qu’ils ne s’inquiètent pas. Je resterai là-bas une année, peut-
être deux. Et tu sais, Dingo, c’est très dangereux. On y risque
sa tête. Personne n’en est jamais revenu. Ou bien parce qu’ils
s’y plaisaient tellement qu’ils avaient effacé tout autre
souvenir de leur mémoire, ou bien parce qu’ils ont été
châtiés. Mais moi, je m’enfuirai. Je suis malin. Je ne sais pas
encore comment, mais je m’enfuirai. À cause de maman. Elle
saura que je ne suis pas mort, et elle m’attendra. Mais toi,
Dingo, surtout n’aie pas peur quand tu verras le château tout
illuminé. »

II fit soudain plus clair. Devant eux, la forêt semblait

embrasée par un incendie. L’enfant et le chien s’arrêtèrent
un instant.

« On a retrouvé ta Mandarine, dit Viràg. Ce sont les
bergers de Baksa qui l’ont ramenée. Ils l’ont reconnue. »

Au milieu de la clairière, dans l’éclat du couchant, se tenait
Mandarine, écarlate comme une cerise.

« C’est la plus belle vache du village, dit l’enfant, c’est pour
ça qu’ils l’ont reconnue. »

II regretta tout à coup qu’on ait retrouvé la vache. Il pensa
que Viràg pourrait quand même tout raconter à monsieur
Molnàr. Et lui, il serait peut-être resté dans le château trois
années entières.