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Ismaël Kadare – la locomotive


La locomotive (extrait)

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Dans le calme de la mer, près des vagues
Ta jeunesse au milieu des flammes te revient en mémoire.
D’un bout de l’Europe à l’autre.
D’un front à un autre front,
En fonçant au travers des sifflets, des sirènes et des larmes
D’un sombre horizon à un sombre horizon,
Tu allais toujours plus loin au-devant des jours et des nuits,
En jetant des cris perçants d’oiseau de proie,
En sonnant de la trompette guerrière,
Dans des paysages, des ruines, des reflets de feu.
Dans les villes, dont tu prenais les fils,
A travers des milliers de mains et de pleurs,
Tu te propulsais vers l’avant,
Tu ululais
Dans le désert des séparations.
Derrière toi
Tu laissais en écho à l’espace,
La tristesse des rails.

Sous les nuages, la pluie, les alertes, sous les avions
Tu traînais, terrible,

Des divisions, encore des divisions,
Des divisions d’hommes,
Des corps d’armée de rêves,
A grand-peine, en jetant des étincelles, en haletant,
Car ils étaient lourds.
Trop lourds,
Les corps d’armée des rêves.
Quelquefois,
Sous la pluie monotone,
Au milieu des décombres
Tu rentrais à vide du front
Avec seulement les âmes des soldats
Plus lourdes
Que les canons, les chars, que les soldats eux-mêmes,
Plus encore que les rêves.

Tu rentrais tristement
Et ton hurlement était plus déchirant,
Et tu ressemblais tout à fait à un noir mouvement,
Portefaix terrible de la guerre,
Locomotive de la mort.

 

 

Ismaîl KADARE in « La nouvelle poésie albanaise »

 

voir aussi sur le thème de la déportation  « trains sans retour »


Thomas Pontillo – Il suffirait qu’un peu de ciel


gravure: Alechinsky

gravure sur bois :   P Alechinsky

 

 

 

extrait de Ce qu’ a dit la beauté

 

 

 

 

 

Il suffirait qu’un peu de ciel
appelle d’une voix d’eau ou de vent
pour que l’air ouvre des portes battantes
vers la mer nourrie de larmes,
pour que tout se révèle,
troué d’étoiles éblouies et de joie.

 

Mais les oiseaux se sont tus,
le ciel est noir et vide,
les décombres s’entassent près de nos murs,
plus personne n’ouvre les yeux,
car la chair nous a quittés.

à lire  parmi beaucoup  de très  beaux  textes  de Thomas Pontillo, visibles ici


Paul Celan – Siberien


extrait du blog  très  fourni et riche en littératures passionantes…de brigetoun

SIBERIEN

Arcs de prières – tu

ne t’y joignais pas, c’étaient,

tu le penses, les tiennes.

 

Le cygne-corbeau était suspendu

devant les premières étoiles :

fente des paupières dévorée,

se tenait un visage – aussi

sous cette ombre.

 

Petite, dans le vent de glace

oubliée, petite

clochette

avec ton

caillou blanc dans la bouche.

 

Moi aussi,

j’ai la pierre aux couleurs-de-mille-ans

dans la gorge, la pierre du coeur,

à moi aussi,

il me vient du vert de gris

sur la lèvre.

 

À travers les champs de décombres, ici,

par la mer de laîches, aujourd’hui,

elle passe, notre

route de bronze.

Je suis couché là et te parle,

un doigt

écorché vif.

Paul Celan

« La rose de personne »

Éditions Corti