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Wisława Szymborska – De la mort, sans exagérer


peinture: Edward Munch la mort

 

 

 

Elle ne comprend rien aux plaisanteries,
ni aux étoiles, ni aux ponts,
ni au tissage, ni aux mines, ni à la pâtisserie.

Elle se mêle de nos projets et de nos agendas,
elle a son dernier mot
hors sujet.

Elle ne sait même pas faire
ce qui directement se rapporte à son art :
ni creuser une tombe,
ni bricoler un cercueil,
ni nettoyer après.

Toute à sa tuerie,
elle le fait gauchement
sans méthode ni doigté
comme si sur chacun de nous elle faisait ses gammes.

Plus d’un triomphe sans doute,
mais combien de défaites,
de coups pour rien,
d’expériences à recommencer.

Parfois, elle manque de force
pour frapper une mouche au vol.
Et plus d’une chenille
peut la prendre de vitesse.

Tous ces bulbes, gousses,
antennes, palmes et branchies,
plumages nuptiaux et fourrures d’hiver,
attestent du retard
dans son veule travail.

La mauvaise foi ne saurait suffire,
ni même nos coups de main en guerres et révolutions,
du moins pour l’instant.

Des coeurs battent dans les oeufs.
Les squelettes des bébés croissent.
Les graines en arrivent aux premières feuilles.
et parfois même, aux arbres immenses sur l’horizon.

Quiconque prétend qu’elle est omnipotente
est la preuve vivante
qu’il n’en est rien.

Il n’est point de vie qui,
même un court instant,
ne soit immortelle.

La mort
est toujours en retard de cet instant précis.

En vain agite-t-elle la poignée
de la porte invisible.
Le peu que nous ayons pu
demeure irréversible.

***

Wisława Szymborska  Les Gens sur le pont (Ludzie na moście, 1986)


Abdelmadjdid Kaouah – Le sel


lac de cratère de Kelimutu_ Indonésie

Le sel

Voilà j’ai atteint la rive noire

Là où le rêve n’a plus de miroir

Ni force pour traîner ses fourmis

Ses dérisoires mensonges et

Ses petites lâchetés en guise

De destin

La rive noire où il n’est plus de Mahatma

Ni de seigneur hautain

Pour répandre les épreuves

Le soleil  se lève et se couche

Et la bouche essuie la bave des jours

Le sel est amer sur la table

Et en guise de vie nous redessinons

Les cerceaux boiteux de notre enfance

Voilà la rive noire

Est atteinte par petites brassées

A la cadence d’un survivant

La rive noire

C’est avant toute une saison

La saison mentale de tes premiers poèmes

Te voici à nouveau livré aux feuilles d’automne

La couronne des défaites

Le frémissement d’une chair envoûtée

Et tu sais que rien ne sert de se lamenter

Au seuil d’un nouvel avatar

Le bruit seul s’absente

Et tu ne sais si le chemin t’attend

Pour t’accompagner ou pour effacer

Les traces de ton destin

Ainsi l’automne s’abat

Sur toi comme une proie

ABDELMADJID KAOUAH

c’est à cet auteur  que Rabah Belamri faisait écho dans « poésie mise à nu »


retraits d’hier en hivers (RC)


 

 

 

Le manteau gelé              de la falaise d’eau
Mur de pâte bleutée,                  – un rideau
Au griffes du temps, la chape appesantie
Immobilise la source,  –        déjà ralentie

La lave de froid,       suspend les instants
De vie ruisselante, jusqu’aux printemps
Et la congèle,                 – directe assassine
En coulures blanches, jusqu’aux racines

Que même l’astre – de passage – épanoui
Ne parvient pas          à les rendre à la vie
Se heurte et rebondit sur les cristaux
Tranchants       comme  des couteaux

Il faudrait       changer d’hémisphère
Ou refaire                un tour de la terre
D’un coup de baguette  –             magie
Et libérer tout à coup –           l’énergie

Laisser de côté                     le manteau de glace
Faire  que semaines                          –  se passent
Que d’airs nouveaux,                     la vie se dope
Qu’entre  feuilles mortes,les herbes  développent

Un timide tapis ,            duvet de bonheur
Etoilé de fleurs – , mouvements,couleurs
Et que reprenne      les insectes, la course
Des bourgeons                        et des sources

–                     C’est bientôt  chose faite
L’hiver, en rétréci, détale sa défaite
Accompagné      d’accords musicaux
Du refrain     des  chants des oiseaux

 

inspiré  de  « sous le manteau  d’hiver »   (JoBougon)