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Adbdellatif Laâbi – Mon cher double


peinture:   Zoran Mušič– Double portrait : Ida Barbarigo et Zoran Mušič  1981

Mon double
une vieille connaissance
que je fréquente avec modération
C’est un sans-gêne
qui joue de ma timidité
et sait mettre à profit
mes distractions
Il est l’ombre
qui me suit ou me précède
en singeant ma démarche
Il s’immisce jusque dans mes rêves
et parle couramment
la langue de mes démons
Malgré notre grande intimité
il me reste étranger
Je ne le hais ni ne l’aime
car après tout
il est mon double
la preuve par défaut
de mon existence

Avec lui
je perds mon humour
qui paraît-il
réjouit mes amis
Fustiger la bêtise
la sienne y comprise
et tous les jours que diable fait
n’est donné
qu’à une poignée d’élus
Pourtant
et c’est là que réside mon orgueil
je pense que ma candidature
n’est pas usurpée
J’ai découvert cette propension
sur le tard
et suis navré de la voir réduite
à la portion congrue
à cause d’une ombre
fantasmée si ça se trouve
Alors que faire ?
comme disait le camarade Lénine

Cultiver mon unicité ?
Cela ne me ressemble pas
Consulter ?
Rien à faire
Me mettre en chasse de mes sosies
les attraper au filet tel un négrier
et les enfermer dans une cale ?
Non
je n’ai pas cette agressivité
Écrire des petits poèmes
sur les fleurs et les papillons
ou d’autres bien blancs et potelés
pour célébrer le nombril de la langue ?
Très peu pour moi
quand les cornes du taureau
m’écorchent les mains
et que le souffle de la bête
me brûle le visage
Autant crier à mon double
en agitant devant lui la muleta :
Toro
viens chercher !


Anna Akhmatova – Les fleurs du rendez-vous manqué


peinture: autoportrait de Modersohn-Becker, avec une branche de camélias 1907

 
Autour  du  cou  un  fin  rosaire,
Des mains  cachées  dans un manchon,
Des yeux distraits et  sans  colère
Qui  jamais plus ne pleureront.

Un visage  qui  semble  pâle,
A cause  du  satin  lilas;
Jusqu’aux  sourcils mêmes, s’étale
Ma  frange  qui  ne boucle pas  .

La  démarche est  lente, incertaine ,
Et  n’a rien  du  vol  d’un  oiseau,
Comme  si le parquet  de chêne
Etait  sous mes pieds un radeau.

La  bouche  entrouverte  et  chagrine,
Je  suis  tout  près  de  suffoquer,
Et  frissonnent  sur ma poitrine
Les  fleurs   du  rendez-vous  manqué.

(1921)