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Nous ne jouerons pas aux dés – ( RC )


Je sais qu’il y a cette bête,
– je ne peux nommer -,
Je la maintiens prisonnière.
Je la porte en moi,
comme si je l’avais engendrée
( ainsi la pomme qu’une larve habite
et qui va lentement se développer).

image Laurent Meynier:  nature morte de sucrerie avec vanité, 2010

Elle attend le moment favorable
pour me tuer,
serpent invisible
que j’ai nourri
et élevé.
J’espère qu’elle ne grandira pas trop vite
et me laissera le temps de la dénoncer.

Quant à vouloir déjouer
les signes du destin,
gravés dans ma main,
je ne suis pas capable
d’éviter le déclin inéluctable:
cette bête,
nul pourra l’extirper.

Pas la peine de lui tenir tête:
je peux toujours m’en moquer
faire comme si elle n’existait pas:
— rira bien qui rira le dernier.
Nous ne jouerons pas aux dés.
Quand elle aura triomphé
je ne serai plus là pour le constater:

Je n’aurai plus aucune chance:
il est couru d’avance
que je perde la partie:
je porte en moi ma mort :
de la branche se détachera le fruit
qui retournera à sa terre
indulgente et nourricière.

D’après un texte de Lucie Taïeb:

On porte en soi la mort comme un fruit qui mûrit, paraît-il, mais on ne veut pas, pour autant, qu’elle parvienne à maturité.

On préfère qu’elle ne grandisse pas, alors on ne bouge pas, de peur d’accélérer le processus.

Mais, il y a, dans cette immobilité, quelque chose qui ronge, véritablement : un épuisement prématuré des forces, un déclin impassible, une image qui vous fascine et vous empêche de fuir, comme la bête piégée par l’éclat des phares, stoppée net au milieu de la voie, et que le véhicule n’évitera pas


Bernard Vidal – Zeus


Zeus

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Zeus a dans ses mains tous les dés et toutes les cartes
S’il n’était le dieu suprême
Cela ne s’appellerait-il pas tricher
Zeus a créé le monde et l’humanité en six jours
Il a ouvert toutes les portes Il peut toutes les fermer
Pourquoi s’ennuyait-il au point qu’il ait besoin de régner
Tout puissant sur des êtres infimes
Quel est ce dieu suprême qui a besoin de créer
Quel est ce dieu suprême qui a besoin de repos
Et de tricher


Eugene Durif – L’étreinte, le temps- 09


Peinture-collage: P Picasso, nature morte à la bouteille et aux dés - 1914

 

.Soudain dans le rire,

le coeur au bord des lèvres,

éclat recroquevillé.

(Dés lancés jamais ne retombèrent,

pour jouer  l’  innocence

en simulacre)

 

Vire-volte de lace défaite, douceur aiguë, approcher la semblance.

Le visage s efface, le vrai au miroir, plus pâle.

Ce si peu de corps, legs abandonne.

 


Edith Södergran – je vis un arbre


Terre a ciel, présente  des auteurs  peu connus , mais  de qualité,  dont  je fais  l’écho ici avec Edith Södergran  auteure  finlandaise  du début  du XXè siècle.

 

(Finlande, 1892-1923)


 

Source


Jag såg ett träd…
Jag såg ett träd som var större än alla
andra
och hängde fullt av oåtkomliga kottar ;
jag såg en stor kyrka med öppna
dörrar
och alla som kommo ut voro bleka och
starka
och färdiga att dö ;
jag såg en kvinna som leende och
sminkad
kastade tärning om sin lycka
och såg att hon förlorade.
En krets var dragen kring dessa ting
den ingen överträder.


Je vis un arbre…
Je vis un arbre qui était plus haut que
tous les autres
et qui était lourd de fruits inaccessibles ;
je vis une cathédrale aux portes ouvertes
et tous ceux qui sortaient étaient pâles
et forts
et prêts à mourir ;
je vis une femme qui, souriante
et maquillée
jouait son bonheur aux dés
et je vis qu’elle perdait.
Un cercle était tracé autour de ces choses
que personne ne franchit.

Max Jacob: – vie et marée


 

 

 

Vie et marée

Quelquefois, je ne sais quelle clarté . nous faisait
entrevoir le sommet d’une vague et parfois aussi le bruit
de nos instruments ne couvrait pas le vacarme de l’océan  qui se rapprochait.

La nuit de la ville était entourée de  mer.

Ta voix avait l’inflexion d’une voix d’enfer et le piano  n’était plus qu’une ombre sonore.

 

 

Alors toi, calme, dans  ta vareuse rouge, tu me touchas  l’épaule du bout de ton
archet, comme l’émotion du Déluge m’arrêtait.

« Reprenons! » dis-tu.
O vie 1 ô douleur! ô souffrances d’éternels
recommencements !
que de fois lorsque l’Océan des  nécessités m’assiégeait !
que de fois ai-je dit, dominant  des chagrins trop réels ! hélas!

« Reprenons! » et ma  volonté était comme la villa si terrible cette nuit-là.
Les nuits n’ont pour moi que des marées d’équinoxe.

——–

Max JACOB« Le Cornet à dés »
(Gallimard)
Bibliothèque des Arts Décoratifs       Échelle de sensations