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Jean Tardieu – nuages


UN MOÏSE barbu qui naissait des nuages
tandis qu’au ras du sol j’écoutais étendu,
m’a demandé mon nom ma naissance et mon âge.
Ses blancs cheveux flottaient, sur la nuit répandus.
Or, comme épouvanté, je songeais à répondre,
voici que le Moïse, environné de sombres
lances, et transpercé par des flèches sans nombre,
mourut, devint cheval, puis chien, puis chevelure,
puis rideau s’entr’ouvrant sur l’abîme qui rit…
Brillant rieur du ciel, ta lance est douce et dure.
Ris de nous ! Tu nous vois, paysans amaigris,
labourer, pour semer, quand notre mort est mûre,
je ne sais dans quels champs, nos nerfs et nos esprits.
L’homme naît sous un astre et ne meurt nulle part ;
il naît ici, nommé, citoyen, riche ou non :
il meurt sans attributs, sans patrie et sans nom,
et, pieux, le tombeau simule un faux départ.
ô vous qui rechargez sur ma tête vos foudres,
blancs vaisseaux emportés vers quels deux vers quels ports
vous, Moïses barbus, corps de brume et de poudre
qui mourez l’un dans l’autre ainsi que des accords,
destins légers qu’un souffle a pu coudre et découdre,
nuages, saviez-vous le secret de ma mort ?

1926


Philippe Delaveau – Instants d’éternité faillible


 

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Ignorant que tes hautes étoiles
avaient tremblé leur dû.
Pas un autre sanglot. Pas une brise
pour effleurer les branches,
susciter la présence des prés et des collines.
Avec courage tes lampes dans la tempête
auront lutté comme là-bas hublots et feux
du vaisseau qui oscille, se couche et sombre
fort de sa morgue et de ses cheminées.
Maintenant si je me tourne vers l’arrière
c’est pour te voir périr dans le brouillard
avec ma vie, sans un reproche.
J’aimais ces maisons qui m’ont quitté
et ces vignes qui tordaient les poignets
maigres de la douleur. La hache
qui tout à coup tranche le nœud de cordes
est plus aiguë que le croc du lion.
Aussi intraitable fut à l’entrée du désert Alexandre,
qui ignorait doute et détresse. Mais mon empire,
je le construis en soustrayant, en dispersant
les ombres et les morts.
Bientôt j’ausculterai les lignes
gravées sur la cire des paumes
pour réfuter l’arrêt sévère des destins.
Rivières et forêts, vitraux et pierres,
écoles et maisons, les sons ancrés aux souvenirs
avaient donné très tôt l’exemple.

Les oiseaux libres nous quittent dès l’automne
pour de lointains soleils que rien ne saurait abolir.
Seuls les visages sont restés dans le cadre des noms
– des cadres propres, certes, mais sans dorure.
(Infinis brefs avec leurs ombres).