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Edmond Jabès – comment, de la sagesse, conserver toute la jeunesse?


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portrait F Hodler

 

« Il ne faut jamais laisser réfléchir les malades
— écrivait ironiquement un sage.
« Pour eux, la maladie prime sur tout le reste.
Et c’est le contraire de la sagesse.
« Un malade n’a-t-il pas, récemment, sombré
dans la démence à force de se croire, réellement, malade?
« C’est qu’il souffrait, sans le savoir, d’une autre maladie. »

On ne meurt que d’une mort : celle à laquelle on ne s’attendait pas.
Une flamme ne suffit point à la gloire de l’incendie.

Il s’aperçut, en vieillissant, qu’une question,
pour lui, prenait, chaque jour, plus d’importance: comment ne pas vieillir?
Mais il se trompait de question, celle qu’il
aurait dû se poser est la suivante : comment, de la sagesse, conserver toute la jeunesse?

Le rien est plus audacieux que le tout.

 


Edmond Jabès – angoisse d’une seule fin ( 01 )


peinture   Aquarelle   Emil Nolde

peinture                   Aquarelle              Emil Nolde

Être encore où l’on n’est plus
que cet « encore » à vivre.

Les mots de l’amitié précèdent,
toujours, l’amitié comme si
celle-ci, pour se manifester,
attendait d’être annoncée.

I.
Nous ne pouvons avoir une image
de nous-mêmes.
En avons-nous une d’autrui?
Sans doute, mais nous ne savons, jamais, hélas, si elle est la bonne.

Voir, comme on dirait « au revoir » à un
étranger, en le regardant partir.
Ce qui passe éclaire le passage.
Ce qui demeure, l’annule.

Ouvre mon nom.
Ouvre le livre.

Le bonheur que l’on éprouve à aimer n’est pas, forcément, lié à un amour heureux. Il est besoin d’amour.

Dans le miroir de ma salle de bain, je vis apparaître un visage qui aurait pu être le mien mais dont il me semblait découvrir, pour la première fois, les traits.

Visage d’un autre et, cependant, si familier.
Groupant mes souvenirs, je retrouvais, à travers lui, l’homme avec lequel on me
confond mais dont je suis seul à savoir que, de tout temps, il fut, pour moi, un étranger. Brusquement, le visage disparut et le miroir,
ayant perdu sa raison d’être, ne refléta plus que le pan de mur, lisse et blanc, qui lui faisait face.
Page de verre et page de pierre, dialoguant
entre elles, solitaires et complices.
Le livre n’a point d’origine.

Jeune est le monde au regard de l’éternité et
si vieux, au regard de l’instant.

Demande-t-on à une île qui elle est?
La mer la flatte et l’étourdit.
Un jour, elle l’engloutira.

Fixée à rien. Fixée à l’eau.


Edmond Jabès – Chanson de l’étranger


art: dessin:          K Malevitch

Je suis à la recherche
d’un homme que je ne connais pas,
qui jamais ne fut tant moi-même
que depuis que je le cherche.

A-t-il mes yeux, mes mains
et toutes ces pensées pareilles
aux épaves de ce temps?

Saison des mille naufrages,
la mer cesse d’être la mer,
devenue l’eau glacée des tombes.

Mais, plus loin, qui sait plus loin ?
Une fillette chante à reculons
et règne la nuit sur les arbres,
bergère au milieu des moutons.

Arrachez la soif au grain de sel
qu’aucune boisson ne désaltère.
Avec les pierres, un monde se ronge
d’être, comme moi, de nulle part.

I’am looking to
a man I’m not familiar with,
which was never as my own
since I’m looking for him.

Does he have my eyes, my hands
and all these thoughts like mine
to the wrecks of this time?

Season of thousand shipwrecks,
the sea ceases to be the sea,
become iced water of the tombs.

But, further, who knows further?
A young girl sings , going backwards
on the trees  ,and reigns in the night ,
shepherdess among the sheep.

Tear thirst from the grain of salt
That not any drink will quench.
A world corrodes with the stones,
to be, like me, out of nowhere.

Edmond Jabès


Edmond Jabès – Chanson de l’étranger


photo empruntée à "Japon fin de siècle": colporteur

 

 

Chanson de l’étranger

 

Je suis à la recherche d’un homme que je ne connais pas,

qui jamais ne fut tant moi-même

que depuis que je le cherche. A-t-il mes yeux, mes mains

et toutes ces pensées pareilles

aux épaves de ce temps ?

 

Saison des mille naufrages,

la mer cesse d’être la mer,

devenue l’eau glacée des tombes.

Mais, plus loin, qui sait plus loin ?

 

Une fillette chante à reculons et règne la nuit sur les arbres,

bergère au milieu des moutons.

Arrachez la soif au grain de sel

qu’aucune boisson ne désaltère.

Avec les pierres, un monde se ronge

d’être, comme moi, de nulle part.

 

Chansons pour le repas de l’ogre (1943-1945)

 


Edmond Jabès – le sucre est liquide le long des branches et le soleil rond comme une bille.


 

Sculpture - Strioga à Palanga ( Lituanie). Photo perso

 

 

 

La petite fille a posé sa tête
contre la poitrine velue du printemps.
Ses cheveux en sont parfumés;
ses doigts tressent la tige frêle de nos rêves.
Qui fait encore défaut à l’appel?
Ce jour est interdit.
Pour elle,
le sucre est liquide le long des branches
et le soleil rond comme une bille.

(Edmond Jabès)