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C’est juste le hasard, qui m’a placé là – ( RC )


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Je n’ai qu’à ouvrir les yeux,
après la nuit,

pour me lancer dans l’aventure,
– car j’ai tout oublié d’avant – ,
                        et chaque matin
est un nouvel apprentissage,
          une nouvelle enfance.

C’est avec elle, que je dois progresser,
apprendre à marcher .

J’essaie de reconnaître les choses,
qui se penchent sur moi,
                          je leur donne des noms,
qui semblent venir d’une autre langue,
          et ne sais qu’en faire.

C’est juste le hasard,
qui m’a placé là .


RC  –  janv  2018


Une ville dont je connais les artères – ( RC )


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C’est une ville dont je connais les artères,
je les ai parcourues, en tout sens,
il y a longtemps,
et je trouvais mes repères ,
devenus familiers,
à la façon d’un jeu de pistes.

Je suis retourné,
dans ma ville natale,
les places ont bien le même nom,
mais les immeubles n’ont plus le même aspect,
leur aspect est devenu froid,
débordant de béton et de verre.

Les rues ont le même tracé,
mais je ne les reconnais plus .
Elles ont perdu leur familiarité,
leur intimité.
Elles sont des lieux de passage,
et pourraient être ailleurs.

L’ailleurs s’est importé,
décalqué, en quelque sorte
sur les quartiers, que je traversais à pied.
La ville que je connaissais
s’est dissoute peu à peu, comme un souvenir
auquel je n’accède plus.

Elle n’a de nom que géographique .
La ville de mon enfance
avait son charme désuet,
ses rues encombrées,
mais je pouvais lui parler.
Mais si je le fais aujourd’hui, personne ne répond.


RC  – janv 2017


Novalis – O Mère, celui qui t’a vue


 

XIV

Sculpture  Vierge à l’enfant, Musée Unterlinden  Colmar

O Mère, celui qui t’a vue

pour toujours échappe à l’Enfer.

Il souffre d’être loin de toi,

il t’aime d’amour éternel,

et le souvenir de tes grâces

donne des ailes à son âme. (…)

Tu sais, ô Reine bien-aimée,

que je suis à toi tout entier.

N’ai-je pas, depuis tant d’années,

joui de tes faveurs secrètes ?

A peine éclos à la lumière,

j’ai bu le lait de ton sein bienheureux.

Mille fois tu m’es apparue ;

je t’adorais d’un cœur d’enfant ;

ton Enfant me tendait ses mains

pour mieux me reconnaître un jour.

Tu souriais avec tendresse,

tu m’embrassais — instants divins !

Il est bien loin, ce paradis.

A présent, le chagrin m’accable.

J’ai longtemps erré, triste et las.

T’ai-je donc si fort offensée ?

Humble comme un enfant, je m’attache à ta robe :

éveille-moi de ce rêve angoissant.

Si l’enfant seul peut voir ta face

et compter sur ton sûr appui,

délivre-moi des liens de l’âge,

fais de moi ton petit enfant.

L’amour et la foi de l’enfance

Depuis cet âge d’or restent vivants en moi.

NOVALIS « Cantiques »


Franck Venaille – Face tragique, corps menacé, rebelle à jamais


 

 

 

sc  M Claire  -   viel - miroir.jpg

 

A jamais différent de ceux pourvus de tout.

Croyant pourtant à semblables chimères en d’
identiques rêveries conservées de l’enfance.

Il fredonne et cela donne ce léger clapotis
dans sa pensée, bleuté toutefois, pareil à cet
alcool trop amer que, frissonnant, l’on boit.

Tout juste un homme fait de sa propre mort
qui apprivoise les moineaux ceux-là gris de
douleur compagnons modestes de chambrée.

L’égal des grands soleils, du midi formidable,
de cette lame à vif qui perce le couchant.

Face tragique, corps menacé, rebelle à jamais.


Patricia Fort – Dans ma valise


David Lisboa    boite en valise.jpgpeinture  David Lisboa  » boîte en valise »

 

Dans ma valise il y a…
Vos prénoms et le mien
Qui se tiennent par la main
Nos nuits de bohémiens
Des contes et fleurettes
Des rires sous couette
Des sax et des rôles
Bad pas t’es pas drôle
Des boucles bleues
Des cernes sous les yeux
Nicolaï qui s’enjaille
Et nos voix qui s’éraillent
Une écharpe de ciel
Qui me sied à merveille
Des clés de portail
Ma mémoire qui défaille
L’or des blés
La blancheur de l’été
Une corde de guitare
Mais non il n’est pas tard
Le grenier de la France
Et celui de mon enfance
Une madeleine et un marcel
Des souvenirs en dentelle
Un décapsuleur
Des biscuits et du beurre
Une espadrille orpheline
Nos doutes en sourdine
Cinq chemins au levant
Le soleil au couchant
Un sentier pour nos pas
Avec des pierres çà et là
Valentino et des abeilles
Nos bouches groseille
Nos cœurs à l’unisson
Des rimes , des chansons
Une petite fille oubliée
En jupe plissée
Queue de cheval
Des amours qui se font la malle.
Dans ma valise bien rangée
Un voyage immobile
Une parenthèse, une île
Vos vies là, devant
La mienne qui attend. »

© Patricia Fort. – Artenay 17 juillet 2013.


Benjamin Fondane – faubourg d’orties


469.JPGMontage perso – RC   2014

 

Ce n’était pas de l’étonnement, mais peut-être

une sordide angoisse

qui m’avait fait pousser dans ce faubourg d’orties

juste au moment où l’on y ramassait le ciel.

Je n’y avais jamais été que je sache

je ne pouvais savoir s’il existait vraiment

en avais-je rêvé ?

mais je savais maison par maison tous les noms

des habitants et leurs commerces,

le nom des gosses et ceux de leurs anges gardiens

– je m’y intéressais surtout

à une femme enceinte qui devait loger là

ou à quelque émigrant revenu d’Amérique –

– je n’étais pas fixé…

il s’attachait à eux je ne sais quelle idée

qu’il me fallait tirer au clair

de trésor enfoui, d’enfances fabuleuses,

de meurtres impunis

et d’une fin du monde absolument MODERNE.


Paul Bergèse – Au gré des galets


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Au repos de la plage
les galets apaisés
tendent leurs joues
à la caresse de la vague.

Couleurs soleil ,
les galets du Verdon,
portent encor des odeurs
des goûts et des musiques.
Souvenirs d’enfance.

Neige, vent, pluie, soleil ,
torrent , rivière et plage.
Combien de souvenirs
dans la vie du galet ?
Mais son visage lisse
est toujours impassible.

Une aventure vibre
au profond du galet.
Musique de fontaine
où s’abreuve un poème.

 

et avec un lien sur ce texte  écrit  en,  2014


M2L – Roses des sables


desert roses -

photo-  montage  perso

 
Entendez-vous les flots de larmes dans le désert ?
Roses des sables qui fleurissaient à la nuit,
Mon rêve à la rosée du matin s’est enfui.
Vous me laissez ainsi,
Meurtri,
Flétri.
Sans vie.

Baignez-vous dans l’eau de mes douleurs amères.
Les yeux vers l’infini, effeuillant les années,
Je flotte sur les larmes de l’ espérance envolée.
Et moi qui reste ainsi,
Meurtri,
Flétri.
Sans vie.

Je suis misérable, sans arme, à découvert !
Roses des sables qui dansaient la lune venue,
Je ne puis revivre les joies de l’enfance perdue
Vous me laissez ainsi,
Meurtri,
Flétri.
Sans vie.

Roses des sables, vieillissant le cœur ouvert
J’ai tant espéré d’une vie remplie d’éternité.
Fleurs du désert, j’embrasse la fatalité
Et comprends aujourd’hui
Le cœur meurtri,
Flétri,
Ce qu’est, à l’aube de ma nuit, le sens de la vie.

Ecoutez le chant des regrets dans le désert.

———

Sand Roses
~ © M2L

Do you hear floods of tears in the desert ?
Sand roses that flourished in the night,
My dream in the morning dew ran away.
You let me so,
Bruised,
Withered.
Without life.

Take bath in the water of my bitter pain.
Eyes toward infinity, picking off years,
I float on the tears of expectancies flown away.
And me which thus remains,
Bruised,
Withered.
Without life.

I am miserable, unarmed, uncovered!
Sand roses that danced at moon coming
I can not relive the joys of childhood lost
You let me so,
Bruised,
Withered.
Without life.

Sand roses, aging open heart
I so hoped a life filled with eternity.
Desert flowers, I embrace the fatality
And understand today
The bruised heart,
Withered,
What is, at the dawn of my night, the meaning of life.

Hear the song of regrets in the desert.

—-

voir le blog  de M2L « Vertige  de l’oiseau »


Agnes Schnell – Rêves chagrinés


 

 

 

Afficher l'image d'origine

gravure:  Raoul Ubac:  lisières  du devenir

 
On pensait jouir de l’infime
ombre d’un oiseau
chaîne rongée des barques
chuchotis des herbes
sous la caresse du fleuve…
En nos ravins et gravats
en nos lisières floues
la voix jaillissait
et berçante   nous dominait.
Il y a de toi à moi
des pierres que l’on traîne
et le sable toujours irritant.
Il y a la lumière
le tumulte de l’ignition
et la faim houleuse.
Nous sommes soudain
déplacés       destitués
tels des insectes évidés
un jour de pierre humide
et d’enfance éteinte.


Max Pons – Pierre de caresse


photo: rocher modelé  ( Sardaigne )

Pierre de caresse
Pierre maternelle
Baignée de patience aquatique
Poisson immobile
La nage des eaux t’a modelé.

Tu ouvres tes yeux de taupe secondaire
Quand le carrier jette à la lumière
Tes cents millions d’années
De reclus
La pluie te rend la mémoire
De l’eau première
Et le soleil te redonne
À l’enfance du feu

Le roc s’est ouvert
Cette carrière
Devient chair,
Ici
On se perpétue

Roc bleui à force
De regarder le ciel
Rôti à coups de grand soleil
Tu portes ta charge d’homme
Une tour éblouie du blanc
De la carrière.

[…]


Thomas Pontillo – Dans la nuit ( extrait de Incantations )


gravure: Jean Bilquin

gravure: Jean Bilquin

Dans la nuit qu’aucun passant n’arraisonne,
vivre est déjà un chien errant,
parmi les roses de la colère
quelques visages s’ouvrent à l’éblouissant chaos.

Dans la nuit qu’aucun mot n’interroge,
j’entends mes jardins d’enfance écarter l’hiver de leurs branches,
mais où vont nos amis perdus,
vers quelles contrées, pour quel tourment ?

Dans la nuit qu’aucun arbre ne console
il y a un homme agenouillé dans ses paroles,
il mêle le passé au présent et c’est toujours
le même orage à ses tempes.


Les veilles, les poings serrés – ( RC )


peinture: István Sándorfi - sweet home

peinture:             István Sándorfi          –            sweet home

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tu tournes la tête,  vers  des espaces  si éloignés, encore  ,
Qu’on ne peut les  sentir, les toucher.

Ce sont des veilles  de pensées, comme on veillerait le  défunt.
Tout s’est tu, et              même les coups de fouet des éclairs,

Dans le ciel chaviré,              n’atteignent plus ce théâtre.
…       Les lumières  se sont  éteintes.

Un courant d’air sournois est arrivé .
Un éteignoir, où les chandelles  n’ont plus pu respirer  .

La parole  est emportée.
–         Elle ne peut plus t’atteindre .

Même l’espace  des rêves  semble inaccessible .
Pour que tu entendes,   il faudrait que nous retournions,

jusqu’aux marges  de l’enfance…      desserrions les poings,
Pour que l’ombre,      peu à peu,              s’en échappe    …

RC –  nov  2014

 

( texte  créé à partir  d’une lecture  de Ile Eniger )

 


Emily Dickinson – Nous avons tout appris de l’Amour


di148bl

Nous avons Tout appris de l’Amour
L’Alphabet – les Mots –
Un Chapitre – tout le Livre grandiose –
Puis – la Révélation s’est refermée –

Mais dans les yeux de l’Autre
Chacun contemplait une Ignorance –
Plus Divine que celle de l’Enfance
Et chacun redevenu Enfant, pour l’autre –

A tenté d’exposer ce que
Ni l’un ni l’autre – ne comprenait –
Quel dommage, que la Sagesse soit si vaste –
Et la Vérité – si variée !

-(poème 531)

extrait du site de ladySil: « passionément , Emilie D. » où ceux qui cherchent de la « matière », pour lire cette poétesse, n’auront  que l’embarras du choix…

photo: Vivan Sassen

photo: Vivian Sassen

-En voici le texte  original

We learned the Whole of Love —

We learned the Whole of Love —
The Alphabet — the Words —
A Chapter — then the mighty Book —
Then — Revelation closed —But in Each Other’s eyes
An Ignorance beheld —
Diviner than the Childhood’s —
And each to each, a Child —Attempted to expound
What neither — understood —
Alas, that Wisdom is so large —
And Truth — so manifold!

Murièle Modely – ( En ) quête


photo Mahafsoun ( deviantart )


Je glisse
Le soleil me cuit les cuisses
J’ai fermé les yeux pour profiter
De la dureté du sol
Et du mordant du jaune

Je suis petite fille
En jupe courte
A l’instant précis
De mon innocence

Je tombe
L’ombre a remplacé le chaud
Le froid revient avec les mots,
Je suis vieille et la moquette
N’est pas un lit pour ma fatigue

Je suis coupable d’enfance
C’est le malaise d’être ici
Et d’être aussi ailleurs
Enfant, j’ai toujours su
Qu’on me pardonnait tout
Qu’on ne m’excusait rien

Je dégringole
Par bouffées dans la triste réalité
Je suis une vieille femme allongée sur le sol
Dans le salon, sur la moquette
Il est quatre heures, je ne fais rien
Les voisins de leur fenêtre
Voient ma folie et mon chagrin

Car je cherche un passé,
Une jeunesse, un improbable équilibre
J’ai vieilli mais je n’ai pas grandi
J’ai cent ans et cinq ans, soit
Un géant sur des jambes de nain

 

Un texte  qui peut être retrouvé  dans le site « écrits vains », parmi 8 autres  de M Modely

 


Li-Young Lee – Attends le soir


gravure:  Edward Munch

gravure:        Edward Munch

 

Attends le soir.

Après, tu seras seul.

Attends que le terrain de jeu soit vide.

Puis appelles tes compagnons d’enfance:

Celui qui ferme les yeux

et fait semblant d’être invisible.

 

Celui à qui tu as dit tous les secrets.

Celui qui a fait tout un monde d’une cachette.

Et n’oublies pas celui qui écoutait en silence

tandis que tu te demandais à haute voix:

L’univers est un miroir vide?     Un arbre en fleurs?

Est –ce que c’est l’univers du sommeil d’une femme?

 

Attends dernier bleu du ciel

(La couleur de ta nostalgie).

Alors tu connais  la réponse.

Attends le premier or de l’air           ( cette couleur de l’Amen).

Alors tu iras espionner la progression des  pieds nus du vent.

Tu te rappèleras cette histoire , au début

avec cet enfant qui s’égare dans les bois.

 

Sa recherche se passe dans l’ombre grandissante

De l’horloge.

Et le visage derrière le visage de l’horloge

n’est pas le visage de son père.

Et les mains derrière les aiguilles de l’horloge

ne sont pas les mains de sa mère.

Cà a toujours  commencé quand tu as répondu

aux noms que  votre père et mère t’ont donné.

 

Bientôt, ces noms se déplaceront avec les feuilles.

Ensuite,tu pourras changer de place avec le vent.

Alors tu te souviendras de ta vie

comme d’un livre aux chandelles,

chaque page étant  lue par la lumière de leur propre combustion.

 

 

( tentative  de traduction:   RC  )


Puits de la mémoire – ( RC )


photo Dina Bova

photo Dina Bova

Voila que je me penche
Sur le bord de ce qui entaille
La mémoire.

Ici le soleil ne se reflète pas,
Car le miroir des eaux,
Est si loin de la surface,

Que même se perdent les traces,
De notre enfance, de nos premiers pas.
– L’envers de notre destin.

J’ai beau tester la distance,
En lançant quelque objet,
Le bruit de l’impact s’absente,

Comme si le temps même
Se perdait dans l’écart
Des défaites de la conscience.

Me penchant au-dessus
De ce puits de mémoire,
Que rien n’éclaire,

Et dont je ne peux percevoir que la nuit,
…..         Aux rives de l’oubli,
Elle prend possession      de tout .

– Il faut que j’invente le jour,       et
La matière dont je serai fait,     peut-être

Demain.

RC-  8 novembre 2013

avec une citation qui rejoint le sens du texte ci-dessus;

« Ce n’est pas tout de naître, il faut encore naître une seconde fois à soi-même et au monde »——— Le ravissement :  in Le cantique des cantiques


Exils – ( RC )


dessin : PinguinFreak ( deviantart)

Exils

C’est par centaines, que je peux nommer
Montagnes,  plaines, fleuves et déserts
Qui se sont succédé, remplacés
Au long de ma longue marche,            l’exil,
La route qui m’éloigne de mon enfance
Mais dont jamais la pensée ne s’efface.

Mes pieds foulent une terre autre
Et ma tête un vent qui n’a de commun qu’être vent
Comme la langue des peuples que je ne comprends pas
Que je ne comprends plus
Est-ce que les kilomètres, la distance accumulée
Font que je transporte un mur avec moi ?

Il a fallu que je parte
Que j’arrache mes racines
Pour espérer vivre en dehors de la guerre
De la peur et de la famine,
Vers ces lointains,                           si loins
Qu’il serait d’un oubli facile
Mon beau pays d’exil…

Je ne l’ai pas renié
Mais il me renierait
Si je pouvais un jour
De nouveau ressentir la rencontre
De mon soleil se heurtant aux toits  ,

de mon village d’enfance
Dont j’emporte les images,
– Seulement les images – ,   au fond
De ma mémoire .


Je suis celui qui a fui,
Pour un monde facile
Je suis celui qui a trahi
Ma langue, mes origines
Ma vie, même ,
Et mon pays
Où jamais, je ne retournerai


RC   – 19 juin 2012

Une réalité hélas  d’actualité –  décrite sans complaisance, par exemple  dans le livre  de Laurent Gaudé   « Eldorado »   ( Actes/sud )


Li-Young Lee – Oreiller


 

art: détail de peinture de  Peter Vanderlyn  1730

art:     détail de peinture  de           Peter Vanderlyn       1730

 

 

 

Oreiller

Rien
que je ne puisse trouver là-dessous.
Des voix dans les arbres.
Les pages manquantes de la mer.
Tout
sauf le sommeil.

Et la nuit est une rivière
reliant les rivages du dire
à ceux de l’écoute.
Une forteresse
inviolée,
indéfendue.

Rien
qui ne puisse y être contenu :
fontaines obstruées
de boue et de feuilles,
habitacles de l’enfance.

Et la nuit commence
avec les doigts de ma mère
délaissant les fils noués
et dénoués
pour effleurer les motifs de notre histoire
à vif.

La nuit est l’ombre allongée
des mains de mon père
réglant l’horloge
pour la ressusciter.
Ou alors celle
de la pendule disloquée,
et des chiffres qui s’envolent.

Rien qui n’y ait trouvé sa place :
plumes élimées,
chaussures orphelines,
un alphabet en miettes.
Tout
sauf le sommeil.

Et la nuit commence
avec la première décapitation
du jasmin.
Son parfum captif débarrassé enfin
de la parure du deuil.


Pillow

There’s nothing I can’t find under there.
Voices in the trees.
The missing pages of the sea.
Everything but sleep.

And night is a river
bridging the speaking
and the listening banks.
A fortress,
undefended and
inviolate.

There’s nothing that
won’t fit under it :
fountains clogged with
mud and leaves.
The houses of my chilhood.

And night begins when
my mother’s fingers
let go of the thread
they have been tying and
untying
to touch toward our
fraying story’s hem.

Night is the shadow of
my father’s hands
setting the clock for
resurrection.
Or is it the clock
unraveled, the numbers
flown ?


Alain Mabanckou – Le livre de Boris


photographe non identifié

                         photographe non identifié

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Livre de Boris
Est ton pays
Celui qui t’ouvre les portes
Sans fouiner dans la besace
De tes songes

Est ton pays
Celui qui t’indique où
Mettre tes songes en lieu sûr

Nul ne naît en terre étrangère
L’espace appartient à l’homme
Dont le sort est d’errer

Ne me demande pas mon pays d’origine
Regarde dans mes yeux baissés
La fêlure des horizons

… Qui t’a parlé du mot exil
Je ne le prononce plus

Bâtis dans ton cœur
Des terres de réserve
Des îles vierges
Ne demande à l’espace qu’un peu d’immobilité
Le temps d’une halte

II faut bêcher le territoire au jour le jour
Y planter un drapeau blanc
Et non des épouvantails
Qui apeurent les oiseaux

L’exil est aussi ce chemin
Qui délivre de la solitude

Tout homme seul
Porte la langueur du temps
Sur ses épaules
II pleure le cloisonnement
De l’espace

Mais toi
Regarde plutôt la splendeur
Des songes égarés
Dans l’herbe de ton enfance…

Alain Mabanckou, (Congo)


Alain Helissen – My life on a horseback – 07027810 (+4)


peinture          – J Dubuffet                      Good Prognosis – 1975

07027810 (+4)
mon sang faisait plusieurs tours dans mes
veines couleur d’encre monopole sens giratoire
le cœur battait son rythme ponctuations
qui se recommençaient sans cesse
recommençant la phrase thérapeutique vicieuse
dont les effets s’inscrivaient circulaires
tu l’as dit Bob bouffi en marge des analyses
il y avait là matière à édifice reconstitué
à partir des traces terrain en chantier archéologique
d’un dépucelage acharné attentats successifs
suivis de rares retours d’encre je
visitais d’un crayon la mémoire de l’enfance
sublimation ce passage de l’état solide à
l’état gazeux

Michel Onfray – La tentation de Démocrite


photo: Stanko Abadzic

La tentation de Démocrite

       Photo Stanko Abadzic

 

Je veux retrouver le goût des mûres des chemins de mon enfance

Écraser des fraises dans ma bouche

Avaler le jus des framboises et le sentir descendre chaud dans ma gorge

Respirer la fleur de sureau

Mâcher le brin d’herbe

Mettre le bouton-d’or sous le menton d’une femme en robe d’été

Lui apprendre à faire des poupées avec des coquelicots

Manger des groseilles

S’arracher la peau aux épines des  groseilles à maquereau

Cueillir des noisettes

Croquer dans le ventre d’une pomme

Augmenter ma salive avec son jus

Devenir moi-même pomme puis pommier

M’allonger dans l’herbe

Voir le ciel derrière la danse des brins

Cligner des yeux et les fermer à cause de la clarté du soleil

M’endormir le dos épousant la terre de mon destin.

Michel Onfray, La recours aux forêts, Traité des consolations

Un petit voyage  sur le blog d’où j’ai  déniché  ce texte..  mais  sans  doute peut-on le trouver ailleurs,  par  contre  l’association avec les  photos choisies sur ce blog, est un régal pour les yeux,  c’est pour cette raison que je vous le recommande.


Marina Tsvetaieva – Ma maison


PLASHOU2

Ma maison

Sous ses sourcils froncés,

Maison de ma jeunesse,

Comme si j’y étais retournée :

Bonjour, voilà, c’est moi !

Si reconnue, si familière

Sous son manteau de lierre,

Cachant son front, comme gênée

D’être si grande et fière,

[…]

Des yeux sans chaleur

Loin du bruit de la rue,

Des fenêtres le verre

Sans reflet. Toutes nues,

Contemplant un jardin

Depuis cent ans désert,

Sans connaître personne

Et sans voir les passants !

Cachée dans les tilleuls,

Survivance et puissance,

Antique et digne aïeule,

Photo perdue d’enfance,

Négatif de mon âme !

(Vanves, 1932   –  du recueil  » inédits  de Vanves  »  ).


Ahmed Bouanani – Si tu veux revoir les chiens noirs de ton enfance


photographe non identifié

photographe non identifié

ahmed bouanani

Si tu veux… Je me dis chaque jour
Si tu veux revoir les chiens noirs de ton enfance
fais-toi une raison
jette tes cheveux dans la rivière de mensonges
Plonge plonge plus profondément encore
Que t’importe les masques mais
fais-toi une raison et meurs s’il le faut
et meurs s’il le faut
avec les chiens noirs qui s’ébattent dans les dépotoirs des
faubourgs parmi les têtes chauves les gosses des bidonvilles
mangeurs de sauterelles et de lunes chaudes.

en ce temps-là il pleuvait des saisons de couleurs
il pleuvait de la lune des dragons légendaires
le ciel bienfaiteur s’ouvrait sur des cavaliers blancs
même que sur les terrasses de Casablanca
chantaient des vieilles femmes coquettes
une nuit un enfant attira
la lune dans un guet-apens
dix années plus tard
il retrouva la lune
vieille et toute pâle

plus vieille encore que les vieilles femmes sans miroirs
les grands-mères moustachues palabrant comme la mauvaise pluie
alors alors il comprit
que les saisons de couleurs étaient une invention
des ancêtres Ce fut la mort des arbres la mort des géants de la
montagne El ghalia bent el Mansour ne vivait pas au-delà des
sept mers sur le dos des aigles il la rencontra au bidonville
de Ben Msik si ce n’est pas aux carrières centrales près des
baraques foraines elle portait des chaussures en plastique

et elle se prostituait avec le réparateur de bicyclettes…
mon mal est un monde barbare
qui se veut sans arithmétiques ni calculs
je drape les égouts et les dépotoirs
j’appelle amis
tous les chiens noirs
Mon usine est sans robots
mes machines sont en grève
les vagues de mon océan parlent
un langage qui n’est pas le vôtre
je suis mort et vous m’accusez de vivre
je fume des cigarettes de second ordre
et vous m’accusez de brûler des fermes féodales
écoutez
écoutez-moi
Par quelle loi est-il permis au coq
de voler plus haut que l’aigle ?
en rêve le poisson voudrait sauter jusqu’au 7e ciel
en rêve j’ai bâti des terrasses et des villes entières
Casablanca vivait sous la bombe américaine
Ma tante tremblait dans les escaliers et il lui semblait voir le
soleil s’ouvrir par le ventre Mon frère M’Hammed avec la
flamme d’une bougie faisait danser Charlie Chaplin et Dick Tracy
Ma mère…
Dois-je vraiment revenir à la maison aux persiennes ?
les escaliers envahis par une armée de rats
la femme nue aux mains de sorcellerie
Allal violant Milouda dans une mare de sang
et les Sénégalais « Camarades y mangi haw-haw »
coupant le sexe à un boucher de Derb el Kabir…
Dois-je vraiment revenir aux chiens noirs de mon enfance ?
La sentinelle se lave les pieds dans tes larmes
ton rêve le plus ébauché bascule dans le monde barbare du jour
et de la lune
Tu ne tiens pas debout
tes équations dans les poches
le monde sur les cornes du taureau
le poisson dans le nuage
le nuage dans la goutte d’eau
et la goutte d’eau contenant l’infini
Les murs du ciel saignent
par tous les pores des chiens
entonnent un chant barbare qui fait rire les montagnes
C’est un chant kabyle ou une légende targuie
peut-être est-ce tout simplement un conte
et ce conte s’achève en tombant dans le ruisseau
il met
des sandales en papier
sort dans la rue
regarde ses pieds
et trouve qu’il marche
pieds nus
Les murs du ciel saignent par tous les pores
Le vent les nuages la terre et la forêt
Les hommes devenus chanson populaire
Derrière le soleil
des officiers
creusent
des tombes
Un homme
est
mort
sur le trottoir
une balle de 7,65 dans la nuque
et puis
et puis voici
une vieille qui se lamente
en voici une autre qui raconte aux enfants des histoires de miel
et de lait où il est question de sept têtes et de la moitié
d’un royaume
le vent fou se lève soudain sur ses genoux
éteint le feu sous la marmite
dégringole les escaliers
et
s’en va
s’amuser sur les pavés de la rue Monastir en racontant
les mêmes histoires lubriques aux fenêtres des alentours
et la poitrine pleine et les yeux plus hauts que le ciel
toutes les maisons les terrasses et le soleil
franchissent le plafond jusqu’à mon lit
Mes cheveux
ou mes mains
retrouvent l’usage
de la parole
De ce que j’ai le plus aimé je veux
préserver la mémoire intacte
les lieux les noms les gestes – nos voix
un chant
est
né – était-ce un chant ?
De ce que j’ai le plus aimé je veux
préserver la mémoire intacte mais
soudain voilà
les lieux se confondent avec d’autres lieux les
noms glissent un à un dans la mort
une colline bleue a parlé – où donc était-ce ?
un chant est né ma mémoire se réveille
mes pas ne connaissent plus les chemins mes yeux
ne connaissent plus la maison ni les terrasses la maison où
vivaient des fleurs autrefois un vieux chapelet de la Kaâba
et des peaux de moutons
Dans ce monde en papier journal
il n’y a pas
de vent fou
ni de maisons qui dansent
il y a
derrière
le soleil
des officiers
creusant
des tombes
et dans le silence
le fracas des pelles
remplace
le chant
……
Victor Hugo buvait dans un crâne
à la santé des barricades
Maïakovsky lui
désarçonnait les nuages dans les villes radiophoniques
(il fallait chercher la flûte de vertèbres aux cimetières du futur)
Aujourd’hui
il me faut désamorcer les chants d’amour
les papillons fumant la pipe d’ébène
les fleurs ont la peau du loup
les innocents oiseaux se saoulent à la bière – il en est même
quelques-uns qui cachent un revolver ou un couteau
Mon coeur a loué une garçonnière
au bout de mes jambes
Allons réveillez-vous les hommes
Des enfants du soleil en sortira-t-il encore des balayeurs et
des mendiants ?
où donc est passé celui-là qui faisait trembler les morts dans
les campagnes ? et celui-là qui brisait un pain de sucre en
pliant un bras ? et celui-là qui disparaissait par la bouche
des égouts après avoir à lui tout seul renversé un bataillon
de jeeps et de camions ?…
Toutes les mémoires sont ouvertes
mais
le vent a emporté les paroles
mais
les ruisseaux ont emporté les paroles
il nous reste des paroles étranges
un alphabet étrange
qui s’étonnerait à la vue d’une chamelle.
L’aède s’est tu
Pour s’abriter de la pluie Mririda
s’est jetée dans le ruisseau
A l’école
on mange
de l’avoine
la phrase secrète ne délivre plus
Cet enfant ne guérira-t-il donc jamais ?
Prépare-lui ma soeur la recette que je t’ai indiquée et n’oublie
pas d’écraser l’oiseau dans le mortier…
mais enfin de quoi souffre-t-il ?
Vois-tu
mon père à moi n’a pas fait la guerre Il a hérité de ses ancêtres
un coffret plein de livres et de manuscrits il passait des
soirées à les lire Une fois il s’endormit et à son réveil il
devint fou

Quinze jours durant il eut l’impression de vivre dans un puits
très profond il creusait il creusait furieusement mais il
ne parvenait pas à atteindre la nappe d’eau

il eut grande soif
le seizième jour ma mère lui fit faire un talisman coûteux
qui le rendit à la raison seulement seulement depuis ce
jour-là il devint analphabète il ne savait plus écrire son
nom
Quand il retrouva le coffret il prit sa hache et le réduisit en
morceaux Ma mère s’en servit pour faire cuire la tête du
mouton de l’Aïd el Kébir Aujourd’hui encore lorsque je
demande à mon père où sont passés les livres et les manuscrits
il me regarde longuement et me répond
Je crois je crois bien que je les ai laissés au fond du puits.

 


Pascal Pratz – Souvenir en brun


Beaucoup de textes intéressants peuvent  être lus  sur poesiemusik, c’est le cas  de cet écrit  de Pascal Pratz.

Dessin: Victor Hugo

Souvenir en brun

Certains matins,
je me souviens d’autres jours,
ceux de mon enfance,
les jours en brun,
mon père absent
qui n’en reviendrait pas,
ma mère accablée
la faim qui nous tenait,
la mort tout autour
qui tombait parfois du ciel
mais vous guettait aussi
au coin de la rue
le temps du brun,
celui des copains
qui s’en allaient,
étoile au coeur,
le kaki partout,
les hurlements des chiens
ceux des hommes tout autant
ce temps qu’on croyait
si loin
et qui, pourtant,
semble s’en revenir,
tout doucement,
le temps du brun.


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Jean-Pierre Duprey – Une station de vie


photo perso: rochers  St Enimie  ermitage (Lozère)

photo perso: rochers St Enimie ermitage (Lozère)

 

 

 

 

 

J’ai dominé toute une station de vie
Ma première enfance est entrée dans la pierre
Mes premières larmes sont sorties avec les passereaux
J’ai vu un Dieu, j’ai vu les hommes
Et mes yeux ne se cherchent même plus
Hier je suis allé sur la montagne qu’habita la lune
Et je suis revenu le cœur plein de tristesse
Il ne me reste plus qu’un souvenir et une guitare brisée
Un saule pleureur se dépouille et m’habille de larmes
Qu’est-il de plus triste au monde que de partir sans chanter