voir l'art autrement – en relation avec les textes

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Restes d’une langue électrique ( RC )


image extraite d’un film « noir » américain

 

 

 


Au sommet  d’immeubles,
Les lettres  s’échappent, s’agitent.
Certaines se précipitent, se mêlent
finissent par retrouver  leur ordre.
En néons verts se disputant aux  rouges.

Ce sont les façades voisines qui assistent à leur  course.
Balbutiant leur clignotement.
Deux lettres, presque au milieu  du mot,
lassées , vibrent  d’une lumière  déteinte,
maladive,     à leur base.

Personne ne songe  à les  remplacer.
Leur message  n’est sans doute pas indispensable,
c’est sans  doute un reste de langue électrique,
qui peut ne s’exprimer  
que par onomatopées :

il peut s’échapper des syllabes,
cela n’a  que peu d’importance,
Une partie du paysage urbain,
s’activant dès que le soir
commence à épaissir le ciel.

De l’endroit où je l’observe,
Ce que je vois, est à l’envers.
J’ai le vague  souvenir  d’un film,  de gens sur les toits,
poursuivis par d’autres, et la lumière émise,
les cachant plus qu’elle  ne les  révèle .

J’imagine les passants
gardant autour de leur corps
une auréole de néon,
alternativement  verte  et rouge,  
qu’ils  emporteraient  avec eux.

Mais l’arrivée du bus me ramène sur terre.
Je monte dedans.
Avec l’avenue empruntée,
je devrais pouvoir lire l’enseigne  à l’endroit,
quand il aura fait le tour  du rond-point.

Mais un rideau d’arbres
aux feuilles encore denses s’interpose.
Décidément cela ne me semble pas destiné,
pas plus qu’à mes voisins,
le regard  absent, pressés de rentrer chez eux,          sans doute.

 

RC – oct 2015

Vintage Neon - Clock


Alessandra Frison – On ne peut savoir…


Photo  Bruce Davidson - Chicago  1963

Photo Bruce Davidson – Chicago 1963

On ne peut savoir
si la course est donnée comme part
à partager
jusqu’au fond de l’enseigne
– là au fond à droite –
pour me laisser en oublier la voix
qui compense des wagons de figures
le défoulement d’une journée,
la chambre du monde à l’engorgement
de la gare Centrale
ici est l’embouchure du silence
et à la crue des heures fait suite
un exorde d’images
Milan
qui secoue la fatigue de rester
à regarder et éteindre l’ombre
pour chaque coup infligé
y vivre dedans
c’est le moindre mal.

**

Non si può sapere
se la corsa è data come parte
da spartire
fino al fondo dell’insegna
– là in fondo a destra –
per lasciarmi smemorare la voce
che compensa vagoni di facce,
lo sfogo di una giornata,
la camera del mondo all’ingorgo
della Stazione Centrale,
qui è la foce del silenzio
e segue alla piena delle ore
un esordio di immagine
Milano
che scuote la fatica dello stare
a guardare e spegnere l’ombra
per ogni colpo inferto
il viverci dentro
è il male minore.

*

*


Nabokov, —- la chambre ( 1950)


Grâce au blog de schabrieres ( beauty will save the world ),  je me fais l’écho d’un beau texte de V Nabokov

Vladimir Nabokov – La chambre (The Room, 1950)

La chambre que prit un poète
mourant, un soir, dans un hôtel mort
figurait dans les deux annuaires:
celui du Ciel, celui de Perséphone.

Elle avait un miroir, une chaise,
et une fenêtre et un lit,
ses côtes laissaient entrer l’ombre
où la pluie luisait et saignait une enseigne.

Ni larmes, ni terreurs, un mélange
d’anonymat et de malédiction,
elle paraissait, cette chambre,
être l’imitation d’une chambre.

Chaque fois que, subliminale,
une auto déchirait la nuit,
aux murs, au plafond tournoyait
tout un squelette de lumière.

Peu après la chambre m’échut.
Bagnard rayé, cherchant la lampe,
sur le mur je trouvai ce vers:
« Je meurs sans amour, solitaire, anonyme »

au crayon au-dessus du lit.
On eût dit une citation.
Etait-ce une femme affolée de lecture,
Ou un gros homme au cheveu rare?

J’interrogeai l’aimable bonne noire.
J’interrogeai le capitaine et ses marins.
J’interrogeai le gardien de nuit. Obstiné,
j’interrogeai un ivrogne. Nul ne savait.

 

peinture; un tableau de Vuillard ( un de mes artistes favoris)

 

 

 

Peut-être, ayant trouvé l’interrupteur
avait-il vu le tableau sur le mur
et maudit l’éruption rougeoyante
se voulant « érables en automne »?

Dans le meilleur style artistique
de Winston Churchill à son faîte,
ils avancaient en double file
de Glen Lake à Restricted Rest.

Mon texte est peut-être incomplet.
Pour finir, la mort d’un poète,
c’est de la technique: un rejet
parfait, une chute harmonieuse.

Une vie s’était brisée là,
dans le noir, et la chambre était comme
un thorax de fantôme, avec un coeur
mal aimé, anonyme, mais point solitaire.

***

Vladimir Nabokov (1899-1977)