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Trop lourd, pour que je reste debout, à la surface du monde – ( RC )


gravure sur bois Lynd Ward

Le poids de ma tête est trop lourd
pour que je reste debout,
à la surface du monde.
Je le creuse avec les dents,
la face contre terre,
et il m’arrive de trouver,
quand je dévisse un membre,
mon double, sculpté dans le bois,
par ces racines revêches,
qui ont fini par absorber mon sang.


C’est ainsi que ma vue s’est brouillée,
sans doute à cause de la poussière,
qui, elle aussi encombre mon esprit.
Je ne pense qu’aux temps,
où, trop léger sans doute,
je planais à quelques mètres
au-dessus du sol.
Composé de plusieurs parties
prévues pour s’emboîter,
il a fallu les rassembler.


J’étais à la recherche de la pièce manquante,
qu’on déniche par inadvertance :
un visage à modeler,
qui, maintenant que j’y pense,
offre une certaine ressemblance
à celui qui me fait face et me regarde,
dans le dédale des racines .


Le poids de ma tête est trop lourd  :
je ne peux que supposer
que trop d’années l’ont plombée :
le jour se confond avec la nuit,
et je ne peux saisir aucune de ces lueurs,
enfouies dans la terre.


Je ne peux que les imaginer…
car, si j’y voyais encore,
je verrais croître les arbres
se nourrissant de morceaux d’étoiles.
La mienne doit être quelque part,
car un jour je l’ai perdue…


José-Maria Alvarez – Le fruit d’or, lointain


Pour Carme Riera,

Les nuits où brille la lune
je me promène dans mes jardins
sur le port, je contemple les étoiles
et la mer calme.
Ah comme elle me rappelle Alexandrie,
l’air apporte les mêmes
arômes et la même fraîcheur,
et parfois j’imagine que sous mes yeux
ce sont ses rues joyeuses qui dorment.
Que sera devenu Phila ? Qui jouira cette nuit
de son corps que je désirai tant ?
Mon cœur est encore ouvert
à sa grâce adolescente,
je peux encore sentir sa bouche sur mon corps,
ses attitudes infantiles,
la musique de ses bracelets résonne encore
à mes oreilles et console mes nuits.
Pourquoi accepter qu’elle aura,
comme moi, vieilli?
Ni les dieux, ni la nuit ne la ramèneront.
Mais elle vit dans ma rêverie,
je peux en elle retenir ces heures-là.
Et fixer pour toujours dans mes vers
l’éclat de son corps presque impubère.

  • extrait d’une parution dans la revue Apulée _2016

Laetitia Lisa – aux lignes de fuite


photo Benjamin Hilts

d’abord
la lumière s’était parée de tout son or
pour le déposer sur le feuillage

l’herbe elle-même
semblait animée d’une autre vibration
passant de la lumière crue de novembre
à celle de la chaleur elle-même

puis le soleil a disparu
entièrement
derrière les montagnes
que le ciel avait teintées d’un bleu gris tendre
laissant juste au-dessus d’elles
une portion de rouge orangé flamboyant

en remontant plus haut dans le ciel
une barre de nuages
découpée dans le même bleu
faisait écho aux montagnes
suspendue entre rien et tout

on avançait dans le paysage
dont on ne percevait plus les reliefs
tout baigné qu’il était
dans des tonalités de gris de Payne

dans l’alignement des lignes de fuite
de grands arbres
dont je connais l’image
mais pas le nom
se détachaient du ciel
resté étrangement lumineux
leur tronc semblant interminable
comme grandi par la nuit

leurs branches nues
s’élançaient vers les premières étoiles
et leurs rameaux tissaient vers elles
tout un réseau de dentelles et de velours
d’un noir profond

ils semblaient être la porte vers un autre monde
au matin duquel
ils relèveraient leurs filets


Albane Gellé – coeur galactique


coeur galactique et nos nuages d’après-guerre
nous prononçons blentôt matin
et au galop ce qui résonne
plus d’embarras (enfin)
pour les cadeaux donnés reçus

au coeur le vaste
pressenti
plus loin que Terre
corps avec Jambes tête coeur et mains
ou corps planète années lumière
aller-retour, nous fermons las yeux
et nous dansons dans un vertige
autour d’étoiles (Inexpliquées)
est-ce qu’immobile reste possible

la vent rafales comme si traversant l’atmosphère
Je tu il nous très trop légers et s’égratignent nos Images de plantations
(quand même les arbres tombent meurent)
l’étonnement du calme (revenu) et le retour galop de nos affolements

petites tables plateaux posés milieu d’un champ
en attendant nos légèretés et tous les fruits
Je ne dors pas sur mon matelas
da virgules et de dimanches orpheline
en équilibre de tabouret
et une écharpe sur mes écailles

dans nos vaisseaux soleil clignote
Je petite soeur d’un cheval déterre
bobines et des capuches milliers cailloux
autour d’une tasse de café grande fatigue nous assouplit
quelqu’un tourne les épouvantes et nous filons,
tapis volants tandis que sur les routes

gravitent méduses
les accidents se continuent

camion tombé de mes épaules
en souvenir les mots avancent plantés de clous
à des allures de train de nuit
quelqu’un tourne capitaine un ami vient
Joyeux ni triste
à la Jumelle Je vois des morts
et la dérive des continents

vagues grandissent
dans nos aquariums de baleines
Je chante un peu et Je te suis, la rue est longue
et l’air épais
poignets sans montre nous marchons

(extraits de Nous valsons, éd. potentille, 2012)


Yeux recousus – ( RC )


masque de Abraham Lincoln

Il n’y a pas trop de choix,
dans la fuite du regard
quand les paupières se ferment
pour la dernière fois .

Le corps devenu froid
prolonge jusqu’à son terme
le secret de ce qu’ils ont vu
et que l’on ne connaît pas.

Leurs yeux recousus
regardent en-dedans.
On n’en saura pas plus
sur ce qu’ils voient.

C’est en dedans qu’ils s’égarent,
et leur nuit devient pâle
tout scintillants
de la lueur des étoiles.

« Où vont nos yeux quand les paupières se ferment pour la dernière fois ? »
est une citation de Max Jacob


Annie Salager – Lis de mer


à J.F .Temple

Tant d’années sans eux les lis

le léger inconfort des étangs

les vieilles cabanes de pêcheurs

les canaux les roselières

l’ennui pour eux de n’être pas la mer

soudain un champ de saladelles

je gémis attachée au train

je guette le mistral les flamants roses

je veux les lis de mer

les lieux d’exil terre ni mer

où travaille l’instable le néant de l’être

fouetté par-dessus tête

des courtes vagues du désir

et tout ce poids du temps

les mêmes

J’entends la mer balayer le rivage

entrer dans la chambre

la rumeur du sablier

le ciel est noir d’étoiles

la nuit le peuple

de lis en poussière de mer

j’ai soif d’eux

dans les senteurs du maquis

l’instant du vivre

tient en haleine

le même

Il est venu de loin

___en pétales sépales

corolle étamines pistil _

depuis l’union des dunes

_ silencieuses et des limpidités

dont l’eau meut: les anneaux

il est: vertu par les millions d’années

jaillir du sable fin où la pluie

lui conserve des souvenirs d’espace

et où le temps lui vient

pénétré de lumière

face au mien

de loin très neuf

nouveau venu et

lieu de culte où

seule en son parfum

demeure la présence


Louba Astoria – le la de mes étés


blés

L’océan mouvant des épis s’est asséché
Juillet fauché
La paille des blés
A l’odeur sèche et drue
Des hérissons jaunis qu’elle a dressés dans les champs

Les soirs se laissent envoûter
Au ciel, d’étoiles pailletées
Ici-bas, d’une humidité serpentine, grimpante
Entre les vapeurs persistantes et dorées

Séduite par cet entrelacs d’odeurs
Les grésillements des grillons et les grelots des jeunes grenouilles
L’obscurité languissante
S’affaisse et enveloppe les derniers parfums de ces journées grouillantes
Repues de soleil et de poussière
Dans un voile de repos bien mérité

Alors un vent léger déroule sa tresse
Entre les feuilles déjà grillées des cerisiers
Disperse lentement les odeurs de ma jeunesse
Et caresse la nuit pour ne pas l’effrayer

Depuis je m’endors à la belle étoile
Pour goûter encore l’ivresse de ces soirs de moisson
Perdus
Le temps où les éclats du quatorze-juillet
Culminaient en ces enchantements béats
Et donnaient le la de mes étés


Plus proches des insectes que des étoiles – ( RC )


Je multiplie les voix,
colle mon oreille sur le sol.
J’entends le crépitement de l’univers
à même la terre.

Viennent des vibrations,
et l’enfance de l’herbe,
dont l’enthousiasme se nourrit
du temps et des vents.

De petits riens
que la pluie dépose.
Des feuilles s’ébrouent,
se développent et se ternissent.

C’est dans l’ordre des choses,
ainsi l’éclosion des roses,
leur parfum suave
comme l’éclat des astres.

Je ne vais rien décrire,
la couleur existe,
vibre de lumière,
elle se passe de moi.

Le monde est un chapiteau,
et le spectacle est à deux pas.
Nous sommes plus proches des insectes
que des étoiles.


Françoise Gérard – Arpèges


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peinture – Douanier Rousseau – bohémienne endormie sous la lune – 1897 Moma ( N York )

Si peu
trois mots
deux silences
le soupir de la lune
l’eau claire d’une nuit d’été
la chanson douce des étoiles
du bout des doigts sur la corde d’une guitare
dans le jardin parfumé de jasmin
quelques notes en cascade
éclaboussent les passants
en riant

voir le site de l’auteure


Des anges suspendus par les pieds – ( RC )


Harut et Marut. Manuscrit musulman


Un tracé dans le ciel;
un lien entre les étoiles;
des figures dans l’espace…

  • et la nuit nous observe
    par les signes du zodiaque…
    …. des anges trépassent.

Si j’en crois les manuscrits,
rien n’est dit
de la géométrie aléatoire
qui se dessine dans le noir.
On voit jusque dans les sourates
des anges pendus par les pieds.

Eux n’ont pas de stigmates:
mais nous les reconnaissons :
( ils ont trahi leur mission
en se rendant visibles
aux yeux d’un dieu
irascible ).

Fallait-il qu’ils rangent leurs ailes,
restent discrets
dans l’espace immatériel ,
étant tenus au secret
derrière les aurores boréales ?

exemptant l’humanité du mal.

Car c’est ce que leur reproche:
l’assemblée des dignitaires,
et de leurs proches…
il fallait des boucs émissaires,
les condamner
à une peine à perpétuité.

Dans leurs puits,
ils iront rejoindre la nuit,
méditer sur le mal
( là où il n’y a pas d’étoiles )


Jacques Duron – jazz des années folles


Section de saxes avec Duke E

Saxophone dauphin des profondes marées
Saxophone sorcier d’étoiles éphémères
Inimitable amant nocturne enchantement
Des sanglots que la chair arrache aux dieux sauvages

Saxophone féerie des peuples sans châteaux
Fol montreur de trésors perdus pour le grand jour
Ondulante magie de notre connivence
Neptune déchaînant l’aventure aux aguets

Saxophone incendie dans le sein rougissant
D’une captive en fleurs ivre d’un sang nouveau
Misérable fureur déluge de folies
Déluge sur l’idée de la mélancolie
Dédale de langueurs ténèbres de délices
Serpents de quel grand cœur moderne et malheureux
Roulez de notre ennui les flots vastes et vains
Où s’abîment sans joie les ombres de l’amour.


Mon cœur de mère- (Susanne Derève)


Le Ba Dang ( Bouddha 2003)
J’ai déchiré lentement une feuille
de papier pour entendre 
le bruit que fait mon coeur de mère
à l’instant des adieux
Comment pourrais-je l’écrire ?

Enfant, 
que la Nuit de Pessoa t’accompagne,   
la nuit radieuse invincible du départ,                              
la nuit blanche de mon coeur 
en morceaux; 
j’ai chaussé mon masque de lune
pour dérober mes larmes,
pendant que se brisait mon coeur 
dans la jarre de porcelaine des sanglots.                                           

Mais toi,Enfant, 
emporte vers l’Orient mon sourire de mère
impassible et serein,    
et que la Nuit de Pessoa,nuit de villes 
lointaines,nuit de mer,de coquillages 
et de corail, 
la nuit brûlante  des Tropiques  
te porte vers ton rêve,

du sable de tes mains
naisse une pluie d’étoiles, 
et la musique étourdissante de la nuit 
dans sa marche intrépide et glorieuse  
te fasse Reine
en piétinant mes larmes. 

Sandrine Davin – Lettre d’un soldat


Les animaux, ces héros de l'ombre de la Première - Ville de Paris

photo : les animaux de l’ombre de la Première

Sur un sol nauséabond

Je t’écris ces quelques mots

Je vais bien, ne t’en fais pas

Il me tarde, le repos.

Le soleil toujours se lève

Mais jamais je ne le vois

Le noir habite mes rêves

Mais je vais bien, ne t’en fais pas …

Les étoiles ne brillent plus

Elles ont filé au coin d’une rue,

Le vent qui était mon ami

Aujourd’hui, je le maudis.

Mais je vais bien, ne t’en fais pas …

Le sang coule sur ma joue

Une larme de nous

Il fait si froid sur ce sol

Je suis seul, je décolle.

Mais je vais bien, ne t’en fais pas …

Mes paupières se font lourdes

Le marchand de sable va passer

Et mes oreilles sont sourdes

Je tire un trait sur le passé.

Mais je vais bien, ne t’en fais pas …

Sur un sol nauséabond

J’ai écrit ces quelques mots

Je sais qu’ils te parviendront

Pour t’annoncer mon repos.

Je suis bien, ne t’en fais pas …


Fernando Pessoa – Deux fragments d’odes (I)


James Whistler – Nocturne in black and gold : The falling rocket –
Viens, Nuit très ancienne et identique,
Nuit Reine qui naquis détrônée,
Nuit intérieurement égale au silence, Nuit 
semée d’étoiles pailletées au rapide éclat 
sous ton vêtement frangé d’infini.

Viens, vaguement, 
viens, légèrement,
viens toute seule, solennelle, les mains abandonnées 
contre ton flanc, viens
et amène les monts lointains auprès des arbres proches, 
fonds dans un champ à toi tous les champs que je vois, 
de la montagne fais bloc avec ton corps, 
estompe toutes ses différences que de loin je distingue,
toutes les routes qui la gravissent,
tous les arbres divers qui la montrent vert sombre au loin,
toutes les maisons blanches avec de la fumée entre les
   arbres,
ne laissant qu’une lumière ici et là, et puis une autre,
dans la distance imprécise et vaguement troublante, 
dans la distance subitement infranchissable.

Notre Dame
des choses impossibles que nous cherchons en vain,
des rêves qui nous rejoignent au crépuscule, à la fenêtre, 
des velléités qui nous caressent 
sur les grandes terrasses des hôtels cosmopolites 
au son européen des musiques et des voix proches et 
   lointaines,
et qui font mal parce qu’on les sait irréalisables...
Viens et berce-nous, 
viens, et dorlote-nous, 
baise-nous silencieusement le front,
si impalpablement que nous ignorions qu’on le baise, 
hormis, peut-être, par cette différence dans l’âme 
et ce sanglot vague à la déchirure mélodieuse 
au plus ancien de nous 
là où racinent tous ces arbres de merveille 
dont les fruits sont les rêves que nous chérissons 
parce que nous les savons sans relation avec le contenu de
   la vie.

Viens, très solennelle, 
très solennelle et pleine 
d’une secrète envie de sanglots, 
peut-être parce que l’âme est grande et petite la vie, 
que tous les gestes sont prisonniers de notre corps, 
que nous n’atteignons rien au-delà de la portée de notre 
   bras
et que nous ne voyons que dans le champ de notre regard.

Viens, douloureuse,
Mater-Dolorosa des Angoisses des Timides,
Turris-Eburnea des Tristesses des Méprisés, 
main fraîche au front fiévreux des humbles,

saveur d'eau sur les lèvres sèches des Fatigués.
Viens, du fond là-bas 
de l’horizon livide, 
viens et arrache-moi 
du sol d’angoisse et d’inutilité 
où je verdoie.
Cueille-moi sur mon sol, marguerite oubliée, 
feuille à feuille lis en moi je ne sais quelle bonne aventure, 
et effeuille-moi pour ton plaisir, 
pour ton plaisir silencieux et frais.
Une feuille de moi pointe vers le Nord, 
où sont les cités d’Aujourd’hui que j’ai tant aimées ; 
une autre feuille de moi pointe vers le Sud, 
où sont les mers qu’ouvrirent les Navigateurs.
Une autre de mes feuilles darde vers l’Occident, 
où brûle d’un éclat vermeil ce qui peut-être est l’Avenir,
 que j’adore, moi, sans même le connaître.
Et l’autre, les autres, tout le reste de mon être 
tend vers l’Orient,
l’Orient d’où vient toute chose, et le jour et la foi, 
l’Orient pompeux et fanatique et chaud, 
l’Orient excessif que jamais je ne verrai, 
l’Orient bouddhiste, brahmanique, shintoïste, 
l’Orient qui a tout ce que nous n’avons pas, 
l’Orient qui est tout ce que nous ne sommes pas, 
l’Orient où — qui sait? — le Christ peut-être vit encore     
   aujourd’hui,
où Dieu peut-être existe en vérité et commande à tout 
   chose...

Viens par-dessus les mers, 
par-dessus les mers majeures, 
par-dessus les mers sans horizons précis, 
viens et passe la main sur ce dos de bête fauve 
et calme-le mystérieusement,
ô dompteuse hypnotique de tout ce qui s’agite fortement!

Viens, précautionneuse, 
viens, maternelle,
à tapinois infirmière très ancienne, qui t'es assise
au chevet des dieux des fois perdues,
qui as vu naître Jupiter et Jéhovah
et qui as souri parce qu’à tes yeux tout est faux et inutile.


Viens, Nuit silencieuse et extatique,
viens envelopper dans le blanc manteau de la nuit
mon cœur...
Sereinement comme une brise dans le soir léger, 
tranquillement ainsi qu’une caresse maternelle, 
avec les étoiles qui luisent entre tes mains 
et la lune masque mystérieux sur ton visage.
Tous les sons résonnent autrement 
lorsque tu viens.
À ton entrée baissent toutes les voix, 
nul ne te voit entrer.
Nul ne sait quand tu es entrée, 
sinon tout à coup, en voyant que tout se recueille, 
que tout perd arêtes et couleurs, 
et qu’au firmament encore clairement bleu, 
croissant déjà net, ou disque blanc, ou simple clarté 
     nouvelle en train de poindre,

la lune commence à être réelle.




Poésies d’Alvaro de Campos

in : Le Gardeur de troupeaux

préface Armand Guibert 

nrf Poésie Gallimard 


Candice Nguyen – la nourriture des méduses


photo provenance

Ces mots prisonniers des rochers et l’eau qui bat entre, inlassablement.
C’est une lumière noire qui décline sur la peau de visages rougis par le froid et les sourires piqués par les sels sont laissés là en feu sur la route des marées. Ils flotteront dans le bleu de l’obscurité toute la nuit et disparaîtront dès les premières agitations au matin. C’est la Baltique, en octobre, une nuit, c’est un silence lourd cassé par le ronronnement des machines et le reflux des méduses qui capturent en leur ombrelle toute la lumière des étoiles dont elles se repaissent avides, exclusives, affamées, en ces heures creuses du monde. Elles ne partagent pas. Elles conservent jalousement le trésor précieux et dans une lenteur agressive et gracieuse, elles attendent la mort pour renaître. Les méduses se reproduisent lors de leur mort. Coefficients, force des vents et l’écume blanche qui dégouline alors de nos corps mouillés, souillés, à bout, c’est dans la vase maintenant que nos lèvres se débattent et nos langues abandonnées au vide et l’absence de sens fouillent et triturent la nourriture des méduses en espérant y retrouver leur jeunesse et les balbutiements des premiers instants, des premiers jours – les premiers mots, inlassablement.

parution originale sur le site de Candice Nguyen


Sous les étoiles liquides – ( RC )


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En ton palais fluide,
ta robe de moire
s’orne d’ocelles:
que forment , au fond du lac ,
les ombres frêles des poissons.

Le chemin qui mène à ta demeure
serpente au gré des courants :
c’est un sentier changeant ,
bien oublieux
d’une terre qui se meurt.

De mornes rayons de lune
caressent en nuances de bleu
le balcon de ta nuit étoilée :
éclats de rires diffus
des losanges de ta fenêtre.

Verras-tu mon visage
se penchant sur l’eau ,
à contre-jour
à travers ces vitraux
dont tu ignores les contours ?

Pleureras-tu des larmes de sel
– giboulées légères ;
toi, mortelle emmurée
dans ce temple maudit
au lointain de ton continent englouti ?


Mon corps lourd de la nuit – ( RC )


J’ai le corps lourd de la nuit
qui pèse à plat sur moi,

– ma doublure effacée par le sommeil-.

Un nuage m’entoure
me coupe le souffle.
Il est de plomb.

Entraîné par son poids
je décroche de mes rêves
pour chuter d’un coup

dans le présent,
éteignant
mes étoiles d’argent.


Digitales – (Susanne Derève)


Emile Nolde – Jardin de fleurs

Vénéneuses ,
étrangement mortelles
comme il se doit des fleurs
dans le long cortège du soir,

elles font face à la nuit ,
les rouges digitales
au bazar des étoiles – Orion ,
Chariot de feu , Beltégeuse –

et Minuit tend sa toile d’araignée
songeuse sous le plafond du bal
où le vent les épuise
comme un feu de Bengale


Passagers de la nuit – (Susanne Dereve)


Camille COROT – Clair de lune au bord de la mer

 

 

La nuit dérivait lentement

pas une nuit d’argile ni de mousse

ni de la froide clarté des constellations de Juillet

ni de l’ombre des pins , noire , où balançait le vent

ni du roulement des vagues ou de celui du temps

perdu , éperdu , amassé 

– telles ces piécettes d’or miroitant

sous l’eau des fontaines –

 

 

Une nuit d’étreintes et de baisers

du lourd parfum des pluies d’été

saturé d’humus et de braise 

– sait-on jamais ce que pèse

le poids des mots et des regrets –

 

 

La lune s’était levée ,

paupières closes , lèvres scellées ,

et ses lançons d’argent vibraient sur l’eau 

épousant le flot incertain du courant ,

la gravant en nous comme un sceau

 

 

Passagers de la nuit arpentant les étoiles ,

nous étions deux amants …  

 

 

 

 


Denise Le Dantec – sept étoiles à la Grande Ourse


Le chant liturgique - Découvrir la musique médiévale

Les Hyperboréens ont compté sept étoiles à la Grande Ourse
Lié l’amour à l’adieu dans le champ des pommiers
Nos têtes sont devenues sourdes
Batailleuses nos mains dans l’eau des rocs

Le long de la côte
L’ombre enroule les fils du soleil
Et tire les images de la lumière dans l’herbe
la cendre et la fumée

Face au Nord sur la roche l’Ange s’assied
Et comme un oiseau qui prend son vol,
couleur de soleil, il s’élève

Sourds et nus sont le sable et le poisson sur le rivage

Et comme l’aiguille entraîne le fil le vent
entraîne les nuages
Sous l’archivolte du porche orné de fleurs-paratonnerre
L’Ange pénètre ma chair

Au fond des nuits il y a d’autres nuits
Sous l’ombre des feuilles d’akènes pourries
d’autres ombres

O les repaires insaisissables des bêtes
Dans les tourelles du givre et les rouelles du froid

Les mûres de mes seins sont devenues noires

Plus loin il y a un bois d’hiver noir et profond
qu’on nomme Bois des Loups
Les sentiers sont coupés de branchages si hauts
qu’on les dirait prêts aux bûchers
En novembre les fileuses d’étoupe filent leurs
manteaux de brindilles et de cheveux,
sur les troncs équarriés
Leurs yeux épèlent l’alphabet des étoiles,
Leur écheveau est une torche d’où s’échappent
les mèches de leurs crânes tondus
De leurs bouches s’égoutte le sang de leurs
engelures

L’Ange apaise ma blessure et me porte

Jusqu’à cette église, ô la Sainte,
Aux portes de digitales et de poison

Pour te battre
Comme la mer sur les côtes

Aux portes de misère et de foudre

Où, pour plus de mal encore, tous mes sens m’abandonnent


Armand Rapoport – sur une route blanchie par la lune froide d’hiver


photo Graeme Mitchell

Et femme et homme sur une route blanchie par la lune froide d’hiver
Portant aux épaules un enfant légendaire qui n’était pas de leur chair
Marchant dans la campagne nocturne comme si le son lointain d’un clocher
Accompagnait leurs pas résonnant sur la chaussée durcie par gel récent
Comme si la route pavée berçait l’enfant dressant la tête vers la galaxie
D’Orion où le balancement des étoiles emportait son regard tout ébloui
Par la nuit d’hiver comme s’il eût quitté un village un récit inachevé
D’une vieille grand-mère bredouillant près d’un feu à peine enflammé
Passant d’une épaule à l’autre sans dire mot la tête appuyée à la nuit
Les yeux toujours rivés aux étoiles comme si chaleur dût venir de si loin,
Réchauffant ses petites mains agrippées nerveusement au cou de celle celui
Qui allongeait le pas vers un autre village où joyeuses lumières dansaient.
Quand le matin trop clair rendait vaine toute impatiente longue vue
Sombres-Voyants, Clairs-Aveugles, Sourds-Entendants, Rêveurs si courts
L’Astronome les emportait dans son sommeil comme des valises-Optiques
Sucres ou Vergers trempés de pluie enfouis sous récits pauvres d’ici
Sans renier les malaises trop décrits ou gommés dans le Sous-Entendu
Le Trop-Su, comme si la planète tournait autrement dans l’incomparable
Hiver, loin des vareuses béates poudrées de gel de soleils trop fades
Comme si le rire d’une matinale musicienne égayait l’enfant-Orphelin
Par jeux ou ruses par gammes taquines quasi humaines afin que nul être
Ne soit ici montré du doigt comme surplus d’indifférence oeuvre pieuse
Où Absence de grâce se rattrapait en ricanements gras en défi charitable
Rendant la ville si inhabitable comme si des vents acides la corrodaient.


Nathaniel Tarn – les sternes


Toute la nuit sur nos têtes en attente du sommeil
grattements et clabauderies de sternes fuligineuses
au sommet des palmiers (du point de vue cosmique
quelle est la question que se posent les autres espèces ?
Comment pensent-elles ce monde : où va-t-il,
avec nous – ou bien sans nous ?)
Ensuite, sommeil dans les bras de la mer
recouverts de ses épaules d’un bleu insondable
nous protégeant des étoiles incendiaires –
« tout cet or et ce soleil, en joie » dis-tu –
féroces planètes nôtres, nos demeures.


Dans la république des oiseaux – ( RC )


Coltrane bye bye & blackbird

montage   RC

Il n’y a pas besoin de clé,
pour passer dans un autre monde:
Juste tourner la poignée de la fenêtre
pour marcher de plein pied dans l’espace.

Des traits se côtoient,
mais jamais ne s’enchevêtrent.
        Les pépiements que j’écoute, 
        aussi ,         se superposent.

Je suis rentré dans la république des oiseaux,
      ( en fait dans un monde sonore
         où se croisent les langages
             de la nature ).

Quels que soient les plumages,
de bois, de cuivre
ou de simple roseaux
que le souffle entraîne.

Je voisine en musique un merle rieur,
une bécasse, et d’autres espèces
aux couleurs changeantes,
comme dans le catalogue de  Messiaen.

Ces oiseaux sont de minuscules étoiles
qui animent le ciel tendu
à mes oreilles :
drap vivant de l’azur perpétué.

Il n’y a pas besoin de clé,
pour passer dans un autre monde:
il suffit , par exemple, d’écouter
Naïma , de Coltrane …

C’est comme une partition de liberté
où les notes filent à toute allure
comme ces hirondelles
dansant leur mélodie.

Qui la leur a apprise ?
Comment se fait-il qu’à chaque fois s’échappe
l’harmonie sans qu’on la rattrape,
quand le musicien improvise ?


Thomas Vinau – de ce côté-ci du ciel


photo Bruno Daversin ( Cévennes )

De ce côté-ci du ciel ne perdure qu’une miette, une impression rosâtre, un soupçon de nuage qui disparaît avant d’y accrocher un seul mot.
De ce côté-ci du ciel, le crépuscule est venu me chuchoter que le temps nous rattrape comme un ogre affamé, que dès que je m’assoie il a les dents qui poussent, que la poussière attend, patiente, que chacun lui revienne.

De ce côté-ci du ciel, le vent a battu la cadence pour que l’obscurité avance jusqu’à me piétiner la tête de ses chaussons brillants et laisser dans mes cheveux des paillettes embrumées, des sentiments d’étoiles.

De ce côté-ci du ciel, les parfums se mélangent dans le grouillement du monde. L’air se frotte à la terre. Les arbres s’enlacent entre eux et l’eau creuse des lits sombres pour l’amour des poissons.

De ce côté-ci du ciel, la lune gomme le fracas des hommes, elle efface tendrement les vestiges du vacarme et la terre se repose un peu pendant qu’une poussière explore le monde sur le dos sombre de la lumière.

De ce côté-ci du ciel, les ailes des chauve-souris qui lui chatouillent le ventre font frissonner la nuit et son rire délicat est comme une prière, une chanson lancinante qui nous dit que le vide est le seigneur du monde.


les yeux démesurément ouverts sur la nuit – ( RC )


peinture: Léon Bonnat – le lac de Gérardmer-  1893
C’est cette nuit, quelque part, 
le don du sang en héritage,
qu’au-dessus du lac 
 
aux profondeurs noires,
         je vois cliqueter 
la mécanique  des étoiles.
 
C’est un grand  appel silencieux,
aussi étrange  qu’un rire  de chauve-souris,
qui m’effraie autant qu’il m’attire.
 
Il n’a de calme    que l’apparence,
           car tout peut  avoir lieu
au sein du liquide  obscur.
 
          L’air, dans sa moiteur, 
          a cet aspect fatigué 
des choses qui se fanent,
 
repoussant en ses extrémités,
autour de la clairière proche,
une jungle aux arbres en fer  forgés…
 
Malgré son lent  clapotement,
il me vient à l’esprit que l’eau,
de même, est figée,
 
comme une plaque  de métal,
   que je pourrais m’y risquer
   sans pour  autant m’enfoncer,
 
aussi loin que je puisse
pour accéder à l’îlot sombre,
en son centre.
 
            Je sais que des barques 
            y abordent certains jours,
et on y débarque des cargaisons funèbres.
 
Cet  îlot ,       je le sais gardé
          par des statues sévères 
à la base couverte  de mousses…
 
Cette nuit, 
je combattrai 
la violence muette  des enchantements.
 
Je mourrai,      peut-être,
englué dans les vases fourbes, 
ou paradoxalement  aspiré
 
par le ciel monotone, mais le coeur net,
semant l’épouvante  dans les planètes, 
les yeux démesurément ouverts sur la nuit.

Else Laske-Schüler – un chant d’amour


UN CHANT D AMOUR

 

D’un souffle d’or

Les cieux nous ont créés.

Oh, comme nous nous aimons..

.

Les oiseaux – bourgeons sur les branches, Les roses prennent leur envol.

Sans cesse, je recherche tes lèvres Derrière mille baisers.

Une nuit d’or,

Des étoiles en nuit…

Nul ne nous voit.

Paraissent la lumière et le vert, Nous somnolons;

Seules nos épaules papillonnent.

 

EIN LIEBESLIED

 

Aus goldenem Odem

Erschufen uns Himmel. 0, wie wir uns lieben…

Vögel werden Knospen an den Ästen,

Und Rosen flattern auf.

Immer suche ich nach deinen Lippen

Hinter tausend Küssen.

Eine Nacht aus Gold,

Sterne aus Nacht…

Niemand sieht uns.

Kommt das Licht mit dem Grün,

Schlummern wir;

Nur unsere Schultern spielen noch wie Falter.


Armand Bernier – le corps de l’arbre


 

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L’arbre est puissant et doux.
Il porte des étoiles.
Un jour, sauvagement, j’ai pris l’arbre en mes bras.
J’ai baisé son feuillage
En prononçant tout bas
Des mots que l’azur seul m’autorise à redire
Des mots qui n’ont de sens qu’au moment du délire
Puis, nous nous sommes tus, longuement, tous les deux
Et j’ai senti sous moi trembler le corps d’un dieu.