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L’abandon des cuirasses – ( RC )


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Des décombres et poutres fumantes,
les restes des samouraïs
que l’on voit après la bataille
et, contre toute attente

perdus au milieu de champs magnétiques .
Le masque de quelqu’un a occupé la place,
et se cache derrière leur face
– un sourire énigmatique – .

De quelle espèce, de quelle famille … ?
une trace que l’existence imprime,
le regard indécis de l’anonyme,
comme dans la roche, un fossile .

Ainsi, des tenues de protection
les mineurs au corps absent …
Il en reste l’habit pesant,
devenu, au musée, pièce à conviction .

L’activité est suspendue ,
faute de rentabilité ;
les mines ont périclité,
des fantômes d’ouvriers, semblables à des pendus .

Des êtres vidés de leur substance
ont abandonné leurs cuirasses :
le passé est voué à la casse ,
à mesure que l’on avance….


RC – juin 2017

 

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Alejandra Pizarnik – Parfois, dans la nuit



P1280123.jpg

sculptures  Henri Laurens

L’amour dessine dans mes yeux le corps convoité
comme un lanceur de couteaux
tatouant sur le mur avec crainte et adresse
la nudité immobile de celle qu’il aime.

Ainsi, dans l’ombre, fragments de ceux que j’ai aimé,
lubriques visages adolescents,
parmi eux je suis un autre fantôme.

Parfois, dans la nuit,
ils m’ont dit que mon cœur n’existait pas.
mais j’écoute les chansons ambiguës
d’un pays dévasté par les pluies.

 


Gabriela Mistral – L’attente inutile


315471826_15fe2492c5 Bronze Sculpture of a Girl Holding a Sundial in the Rose Garden of the Brooklyn Botanic Garden_ Nov. 2006_M.jpg

sculpture en bronze représentant une fille tenant un cadran solaire, au jardin botanique de Brooklyn

 

J’avais oublié qu’était devenu
rendre ton pied léger,
et comme aux jours heureux
Je suis sortie à ta rencontre sur le sentier.

J’ai passé vallée, plaine, fleuve,
et mon chant se fit triste.
Le soir renversa son vase
de lumière, et tu n’es pas venu   !

Le soleil s’effilocha,
coquelicot mort consumé;
des franges de brume tremblèrent
sur la campagne.          J’étais seule!

Au vent automnal craqua
d’un arbre le bras blanchi.
J’eus peur et je t’appelai ;
Bien aimé, presse le pas!”

J’ai peur et j’ai amour,
presse le pas, bien-aimé!
Mais la nuit s’épaississait
et croissait ma folie.
La espéra inûtil.

J’avais oublié qu’on t’avait
rendu sourd à mes cris;
j’avais oublié ton silence,
ta blancheur violacée;

ta main inerte, malhabile
désormais pour chercher ma main,
tes yeux dilatés
sur la question suprême!

La nuit agrandit sa flaque
de bitume; augure maléfique,
le hibou,      de l’horrible soie de son aile,
griffa le sentier.

Je ne t’appellerai plus
car tu ne parcours plus ton étape;
mon pied nu poursuit sa route,
le tien est au repos.

C’est en vain que j ’accours au rendez-vous
par les chemins déserts.
Ton fantôme ne prendra plus corps
entre mes bras ouverts!

 

 


Joseph Brodsky – un fantôme avait vécu ici


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J’ai jeté mes bras autour de ces épaules, regardant
Ce qui a émergé derrière ce dos,
Et vis une chaise poussée légèrement en avant,
Se fondant maintenant avec le mur illumimé.
La lampe semblait trop éblouissante pour montrer
à leur avantage le mobilier défectueux ,
Et c’est pourquoi un canapé en cuir marron
Brillait d’une sorte de jaune dans un coin.
La table avait l’air nue, le parquet brillant,
Le poêle assez sombre, et dans un cadre poussiéreux
Un paysage n’a pas bougé. Seul le buffet
M’a semblé avoir quelque animation.
Mais une mite tourna autour de la pièce,
m’arrêtant du regard
Et si, à un moment donné, un fantôme avait vécu ici,
Il était parti, abandonnant cette maison.

  • titre original:  mes bras autour de ces épaules

( tentative de traduction,: RC )

 

I threw my arms about those shoulders, glancing
at what emerged behind that back,
and saw a chair pushed slightly forward,
merging now with the lighted wall.
The lamp glared too bright to show
the shabby furniture to some advantage,
and that is why sofa of brown leather
shone a sort of yellow in a corner.
The table looked bare, the parquet glossy,
the stove quite dark, and in a dusty frame
a landscape did not stir. Only the sideboard
seemed to me to have some animation.
But a moth flitted round the room,
causing my arrested glance to shift;
and if at any time a ghost had lived here,
he now was gone, abandoning this house.

Joseph Brodsky


Bernat Manciet – Parmi ce monde aérien le crépuscule


Ulla Gmeiner 5.JPG

Image       Ulla Gmeiner

 

 

Parmi ce monde aérien le crépuscule
se fait gouffre bleu puis jardin incendié
puis lampe haute puis flambeau des infernaux
par lande et par bruyère il se cherche un repos

le voici donc mon temps de mauvaise farine
mon lit s’en va avec le soir et le marais
où trouverai-je où se meure ma destinée mauvaise?
où m’endormir en remuant sur un mauvais sommier?

souffle ou songe ton rutilant fantôme
vainement cherche aussi un lieu de refuge
aux fins d’une dernière et triste flambée

une âme comme une carafe nette un angle aigu

où puisse un ciel de neige monter et se
retirer sur une épaule vaine et proche au ciel perdu 


Nicolas Rouzet – le cercle et la parole


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photo: Ernst Haas

 

 

Il y a le cercle et la parole
et l’heure où chaque naissance
annonce l’aube rageuse
l’attente du regard

Une main aveugle
dure à tâtons
devance le jour
dessine comme par jeu
la frontière qui sépare
le silence de la parole
le geste du murmure

De son pouce
se traverse la brèche
s’effleure le néant
d’où l’on sauve
la braise
et la brindille

Et que l’oreille
se tende
vers ce soupirail
qu’elle entende
que nos fantômes
n’ont pas changé de nom
que tous se croient encore vivants
dans l’espace ouvert
par l’éclat
le mirage
de nos âmes !

 


Alejandra Pijarnik – 5 très courts


Réponses Photo N 186 - Septembre 2007.-- _17 - 4  .jpg

embrassant ton ombre dans un rêve
mes os ployaient comme des fleurs

*


le rebord silencieux des choses
le tu qui parcourt la présence des choses

*


ces yeux
ne s’ouvrent que
pour évaluer l’absence

*


qui m’a perdue
dans le silence fantôme des mots ?

*


des pas dans le brouillard
du jardin de lilas
le cœur retourne
à sa lumière noire

*


un furtif passage – ( RC )


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Quelle  est cette  lumière  étrange
Qui  ici, soudain,  règne ?
Est-ce  la parole de l’ange,
qui , tout – à – coup,  saigne,
Dans  cette pièce austère
Où rien ne bouge,
Au fond du verre
aux reflets  rouges ?

J’y vois un mur transpercé,
L’éclair fendant les nuages  ;
Ton image inversée,
Celle de ton visage.
L’arrondi des sourcils…
Le reste se fond dans l’obscur,
Une vision, du reste ,          bien fragile,
Qui se dissout lentement dans le mur.

C’est  peut-être un vestige  de la pensée,
Certains y verraient un mirage,
Un fantôme tentant la traversée
des apparences, – comme en furtif passage…

RC – oct 2015


Bill Herbert – Ghost


 

***


Fantôme
(Variation sur un thème par Matthew Sweeney)

Le fantôme qui ne connaît pas son chemin mais doit rentrer chez lui
trébuche dans le désert en traversant le jour
et cherche par des cols, dans le noir.
Il rassemble des cailloux comme des cartes pour repérer son passage
de l’autre côté de la grande steppe en hiver.
Il s’immerge lui-même dans des lacs pour ressentir
ce que ressentent les racines des bouleaux, il s’assied
dans le corps des moutons et des chèvres
dont le sang ne peut stopper le froid.
Il voyage de moustique en moustique dans
l’air gras de l’été,
il s’enveloppe dans les écorces tombées des arbres
comme le texte dans un livre pourri.
Il ne connaît que le Nord et du coup
il peut voyager dans la mauvaise direction pendant des mois.
Parfois il pense reconnaître l’aspect d’un peuplier
alors une grande terreur descend.
Il s’allonge avec les asticots et les excréments sous
une rangée de toilettes dans la Ville Couteau.
Il se souvient des visages vus sans avoir su que c’était pour
la dernière fois. Les souvenirs ont diminué
et doivent être comptés l’un après l’autre comme des perles :
le cliquet dans la gorge de la vieille femme,
l’odeur du papier journal bon marché dans
un aéroport maintenant sans nom,
la main qui tire nerveusement un rideau,
la pupille noire de l’enfant qui bat.

 

 

Ghost
(Variation on a theme by Matthew Sweeney)

The ghost which doesn’t know its way but must get home
stumbles in the desert through the day
and searches through the passes in the dark.
It gathers pebbles into maps to guess at its passage
across the great steppe in winter.
It immerses itself in lakes to feel
what the birch roots feel, it sits
in the bodies of sheep and goats
whose blood can’t halt the chill.
It travels from mosquito to mosquito in
the fat summer air,
it wraps itself up in fallen trees’ bark
like the text in a rotten book.
It only knows North and consequently
may be travelling in the wrong direction for months.
Sometimes it thinks it recognises
a configuration of poplars
and a great dread descends.
It lies with the maggots and the excrement beneath
a row of toilet stalls in Knife City.
It remembers faces seen with no thought that this was for
the last time. Memories are diminished
and must be counted out like beads:
the ratchet in the old woman’s throat,
the smell of cheap newsprint in
a now nameless airport,
the hand nervously gathering a curtain,
the baby’s black button blink.

 

 

traduction  Roselyne Sibille


Giacomo Leopardi – Le songe


art: F Rops

–         art: Félicien  Rops

 

* LE SONGE – *

C’était le matin, et à travers les volets fermés, par le balcon, le soleil glissait sa première blancheur dans ma chambre sombre, quand, au moment où le sommeil plus léger et plus doux voile les paupières, se dressa à mon côté et me regarda en face le fantôme de celle qui, la première, m’enseigna l’amour, et puis me laissa dans les larmes.

Elle ne me paraissait pas morte, mais triste, et telle que se montrent à nous les malheureux.

Elle approcha sa main de mon front et me dit avec un soupir :
Vis-tu, et gardes-tu quelque souvenir de moi?
— D’où viens-tu et comment es-tu venue, ô chère beauté? répondis-je.
Combien, ah ! combien je t’ai pleurée et te pleure encore ! Je ne croyais pas que tu dusses jamais le savoir, et cela rendait ma douleur plus inconsolable.

Mais vas-tu me quitter une seconde fois?
J’en ai grand’peur.

Maintenant, dis-moi, qu’advint-il ?

Es-tu bien celle d’autrefois?
Et qu’est-ce qui te consume intérieurement? •

— L’oubli embarrasse tes pensées et le sommeil les rend confuses, dit-elle.

Je suis morte, et il y a plusieurs lunes que tu m’as vue pour la dernière fois. »

— A, ces mots, une douleur immense m’oppressa jusqu’au fond de la poitrine.
Elle poursuivit : « Je me suis éteinte dans la fleur des années, alors que la vie est la plus douce, et avant l’âge où le cœur s’assure de la vanité de toute espérance humaine.
Le mortel qui souffre ne doit vivre que peu de temps pour en arriver à désirer celle qui le délivre de tout chagrin ;

mais l’approche de la mort est affreuse pour ceux qui sont jeunes, et c’est une cruelle destinée que celle de l’espérance qui va s’éteindre sous terre.

Il est inutile de savoir ce que la nature cache aux inexpérimentés de la vie,
Qui sait?

Ne voyons-nous pas souvent, en été, tomber les étoiles?

Il y a tant d’étoiles que c’est une petite perte si l’une ou l’autre vient à tomber, alors qu’il en reste des milliers.

Mais il n’y a que cette lune, au firmament, et personne ne l’a jamais vue tomber, si ce n’est en rêve.
(1819)


Verre de thé – ( RC )


 

oeil dans la  theièreLe verre dans ta main,
Lentement de vert, se teint.

Je vois ton visage inversé,
Derrière le verre de thé,

Une infusion lente,
Conjuguée de menthe.

Une vapeur, une brume,
T’enveloppe et te parfume

Tu bois doucement, tu sirotes,
Quelques feuilles flottent

Encore dans le liquide,
Que peu à peu tu vides,

La chaleur passe du verre à tes yeux,
Plus sombres qu’un grand feu,

Des rêves bleus de notre histoire,
Ont viré au noir,

Au fond du verre quelques feuilles,
Se recroquevillent dans leur deuil,

Expirant leur saveur, leur arôme,
Du bonheur, reste leur fantôme,

Une forme molle, sans utilité
Que tu vas bientôt pouvoir jeter.

RC – 1er novembre 2013

 

Photo – Eric Wyllie


Claude Saguet – Belle, pour quel désert suis-je promis ?


peinture - M Deroi

pastel  – Arthémisia  – « vers la ville  »  ( étude )

Belle, pour quel désert suis-je promis, pour quel autre

désert s’il faut, à chaque instant, retrouver sa solitude dans tous les yeux qui passent ?

Lorsque les routes se dédoublent et s’amoncellent les fleuves ; lorsque lentement, dans le matin, s’élève l’haleine rouge des heures, je voudrais m’ouvrir comme une parole privée d’air depuis longtemps.

La mer, de tous ces plis, m’apporte des chants sans mémoire qui vont, avec l’entêtement obscur de l’oiseau, pour retrouver un goût de terre et d’orage.

Désert, désert partout ! dans les cercles criants de la sève, dans l’arbre qui se tord pour ne plus exister

Et j’ai peine à croire à notre langage immobile sous les pierres, à ce reflet dans le miroir brisé à l’aube des cascades.

(l’œil déserté version 2 éditions dé bleu 1980)

La nuit m’apporte

un poème d’eau fraîche.

La nuit venue du fond

de ton corps mutilé

je peux la prendre dans mes bras ;

je peux l’avaler toute jusqu’au premier rayon.

La nuit venue du fond de ton corps flagellé

est-elle femme

ou rose noire ?

J’ai fermé portes et fenêtres.

Est-elle femme,

est-elle écho

la nuit venue du fond

de ton corps décharné ?

Je veux en elle

trouver un visage, de quoi me remettre à vivre.

La nuit couvre la plaine

de son lierre fantôme

et j’imagine un corps vivant.

La nuit comme une forêt morte

sur un chemin hanté de plaintives lueurs.

(l’œil déserté version 2 éditions dé bleu1980)

peinture: Hans Baldung Grien

peinture:          Hans Baldung Grien


Jean Daive – Le monde est maintenant visible .


photo perso, Burkina Faso,  environs  de Bobo Dioulasso

photo perso, Burkina Faso, environs de Bobo Dioulasso

 

 
Le monde est maintenant visible
entre mers et montagnes.

Je marche entre les transparences
parmi les années
les fantômes
et le matricule de chacun.

Les pierres
les herbes sont enchantées.

Tout se couvre
jusqu’au néant
de pétroglyphes.

Je compte les mâts
penchés près du rivage.

À perte de vue, la prairie des cormorans
car chaque maison est un navire
qui se balance.

Plutôt le crime ou plutôt
la mort des amants ou
plutôt l’inceste du frère
et de la sœur ou ―

je prends le temps
de manger une orange.

Dans ces moitiés d’assiettes et
autres fragments trouvés
avec pierres taillées, dessinées ou peintes
masse de cailloux, graviers avec sable
mesurent un site
une ville que j’explore
avec l’énergie d’un oiseau.
.

Jean Daive, L’Énonciateur des extrêmes, Nous, 2012, pp. 39-40.

 


Luis Cernuda – La gloire du poète


photo:              Duane Michals

 

 

 

 

 

 

La gloire du poète

Invocations (1934-1935)

La gloire du poète

Démon, ô toi mon frère, mon semblable,
Je t’ai vu pâlir, suspendu comme la lune du matin,
Caché sous un nuage dans le ciel,
Parmi les horribles montagnes,
Une flamme en guise de fleur derrière ta petite oreille tentatrice,
Et tu blasphémais plein d’un ignorant bonheur,
Pareil à un enfant quand il entonne sa prière,
Et tu te moquais, cruel, en contemplant ma lassitude de la terre.

Mais ce n’est pas à toi,
Mon amour devenu éternité,
À rire de ce rêve, de cette impuissance, de cette chute,
Car nous sommes étincelles d’un même feu
Et un même souffle nous a lancés sur les ondes ténébreuses
D’une étrange création, où les hommes
Se consument comme l’allumette en gravissant les pénibles années de leur vie.

Ta chair comme la mienne
Désire après l’eau et le soleil le frôlement de l’ombre ;
Notre parole cherche
Le jeune homme semblable à la branche fleurie
Qui courbe la grâce de son arôme et de sa couleur dans l’air tiède de mai ;
Notre regard, la mer monotone et diverse,
Habitée par le cri des oiseaux tristes dans l’orage,
Notre main de beaux vers à livrer au mépris des hommes.

Les hommes, tu les connais, toi mon frère;
Vois-les comme ils redressent leur couronne invisible
Tandis qu’ils s’effacent dans l’ombre avec leurs femmes au bras,
Fardeau d’inconsciente suffisance,
Portant à distance respectueuse de leur poitrine,
Tels des prêtres catholiques la forme de leur triste dieu,
Les enfants engendrés en ces quelques minutes dérobées au sommeil,
Pour les vouer à la promiscuité dans les lourdes ténèbres conjugales
De leurs tanières, amoncelées les unes sur les autres.

Vois-les perdus dans la nature,
Comme ils dépérissent parmi les gracieux châtaigniers ou les platanes taciturnes,
Comme ils lèvent le menton avec mesquinerie,
En sentant une peur obscure leur mordre les talons ;
Vois-les comme ils désertent leur travail au septième jour autorisé,
Tandis que la caisse, le comptoir, la clinique, l’étude, le bureau officiel
Laissent passer l’air et sa rumeur silencieuse dans leur espace solitaire.

Écoute-les vomir d’interminables phrases
Aromatisées de facile violence,
Réclamant un abri pour l’enfant enchaîné sous le divin soleil,
Une boisson tiède, qui épargne de son velours
Le climat de leur gosier,
Que pourrait meurtrir le froid excessif de l’eau naturelle.

Écoute leurs préceptes de marbre
Sur l’utilité, la norme, le beau ;
Écoute-les dicter leur loi au monde, délimiter l’amour, fixer un canon à l’inexprimable
beauté,
Tout en charmant leurs sens de haut-parleurs délirants ;
Contemple leurs étranges cerveaux
Appliqués à dresser, fils après fils, un difficile château de sable
Qui d’un front livide et torve puisse nier la paix resplendissante des étoiles.

Tels sont, mon frère,
Les êtres auprès de qui je meurs solitaire,
Fantômes d’où surgira un jour
L’érudit solennel, oracle de ces mots, les miens, devant des élèves étrangers,
Gagnant ainsi la renommée,
Plus une petite maison de campagne dans les inquiétantes montagnes proches de la
capitale ;
Pendant que toi, caché sous la brume irisée,
Tu caresses les boucles de ta chevelure
Et contemples d’en haut, d’un air distrait,
ce monde sale où le poète étouffe.

Tu sais pourtant que ma voix est la tienne,
Que mon amour est le tien ;
Laisse, oh, laisse pour une longue nuit
Glisser ton corps chaud et obscur,
Léger comme un fouet,
Sous le mien, momie d’ennui enfouie dans une tombe anonyme,
Et que tes baisers, cette source intarissable,
Versent en moi la fièvre d’une passion à mort entre nous deux ;
Car je suis las du vain labeur des mots,
Comme l’enfant est las des doux petits cailloux
Qu’il jette dans le lac pour voir son calme frissonner
Et le reflet d’une grande aile mystérieuse.

Il est l’heure à présent, il est grand temps
Que tes mains cèdent à ma vie
L’amer poignard convoité du poète;
Que tu le plonges d’un seul coup précis
Dans cette poitrine sonore et vibrante, pareille à un luth,
Où la mort elle seule,
La mort elle seule,
Peut faire résonner la mélodie promise.

Luis Cernuda
(Traductions inédites de Jacques Ancet)

 

photo:            Matt Black          travailleurs immigrés     Fresno, California


Mohammed Fatha – Je m’en vais la tête haute


Je m’en vais la tête haute
Absorber la misère
Moi l’ami des exilés
Mes dessins animés
Pour maintes évasions
Millénaires
Les regards assassinés
La veille des morts

A toi l’honneur
Monsieur l’Ermite

Dépuceler la sagesse
Les pistes dépeuplées
Nos vierges se complaisent
Dans les couleurs nocturnes
Nos sentiers n’ont jamais été
Impasses
Jamais indiscrets
De minables camarades
Les caravanes anonymes
Les poisons qui se crispent
En dehors des malaises
A long terme l’Exil
Tant de cimetières
Déjà au feu des croisades

AILLEURS

Offre-moi des strapontins
Je suis l’Exil
Et j’ai honte
Car j’ai vécu
Le désarroi des douars
L’enterrement des mille et une nuits
La chasse aux kasbahs
A plat-ventre

Dans mon pays
Il y a des régions oubliées
Dans les bas-fonds des mémoires
Ecartelés sans musique
Sans lecture
Des coupoles de thé
Vert. Non des fraîcheurs
Comme a dit l’Autre

Toute la ville a souffert
De lagunes par toi
Et les miettes à fond noir
Les tombeaux tuberculeux
A même le sol. Hélas
Le ciel pour une fois
S’est effondré dans ma coupe
Je suis sec
Car c’est moi ce prisonnier
Des fantômes à venir
Et non cet homme nu
Là-bas
Qui se cramponne à la foudre
Qui ne sait que pleuvoir
Sur la mer
Une pluie mordue de châtaignes
Et de figues sèches
Moi l’ami des Exilés
Millénaires
Parmi tous ces regards
Assassinés
La veille des morts
J’ai maintes fois dépassé
Les abreuvoirs à tortures
Et je viens vous offrir
Maintenant
Mon cadavre
Non ma pitié
Jamais inerte
Une charogne dérobée
A l’heure sacrilège
Voici les vautours.

 


Jean-Claude Pirotte – blues 04


si tu poses ton regard

sur le pianiste noir

au fond du bouge obscur

ne le détourne pas

tu verras s’élever

des fantômes de fleurs

et des halos de lune

dans la fumée du bar

extrait du recueil   » le promenoir magique »

 


Automne du manoir – (RC)


--

 

 

 

 

C’est l’automne au manoir, et ses vitres troublées.

Le rendez-vous des fantômes  et leur vie moulée

Dans les interstices  des boiseries du château

Les tissus étanches  d’araignées pensives

 

Voiles pendantes, de temps  étirés

Aux tains  ternis des miroirs piquetés

Et des lattes vermoulues, qui cèdent sous les pieds

Mais pas ceux des spectres, toujours attentifs

 

A rapporter les légendes  à mademoiselle la hulotte

Qui manifeste son intérêt en secouant ses ailes

Et qu’approuve toujours un nuage de poussière

Grisaillant un peu plus les livrées des laquais

 

Suspendues  dans l’office, seulement rafraîchies

Par  la pluie  qui s’infiltre à travers la toiture effeuillée

Et  la porte dégondée, qui baille au passage

Sur les malles ouvertes  aux  cuirs affaissés.

 

——–Négligence coupable du personnel de service

Qui a laissé se voûter, la splendeur des pourpoints olive

Les perruques  poudrées d’une  époque , sans plus avoir

Sur la glace, de la cheminée de style, un humble reflet.

 

Le  parc  à l’ordonnancement  sarcastique

Et symétrique , les allées encombrées  de ronces

A  fini  par renoncer aux mathématiques

Clos par sa haute  grille,       – et scellé par le temps.

 

 

 

RC  11 avril 2012

 


Ile d’atomes ( RC)


affiche du film "pluie Noire" d'après le roman de Masuji Ibuse

 

 

C’est une île fantôme

Peuplée de courants d’air

Et venins de vipères

Désertée par les hommes

 

Vagues aux  reflets diamantés,

C’est une longue suite

D’errances et de fuites,

Sur la mer démontée

 

C’est une ville fantôme,

Peuplée d’activités mortes-nées

D’usines sinistres abandonnées,

Au bourdonnement des atomes

 

C’est un pays haut en tensions,

Hanté par ses tombes

L’éclair  d’une bombe,

Soumis  aux  radiations.

 

C’est un avenir bien morne

A l’empoisonnement lent

D’une terre qui attend

Un futur difforme

 

Qu’on laisse  dériver

Au gré de l’océan

Quelque part dans le néant

Pour ne jamais arriver…

——-

 

It’s a phantom island

Inhabited by air streams

And vipers venoms

Deserted by men

 

Waves ,with shimmering diamond

This is a long suite

On the vagaries and escapes,

Upon the rough sea

 

This is a ghost town,

Full of   still-dead business
On claims abandoned factories,

To the  hum of atoms

 

It is a country with high voltages,

Haunted by his graves

The flash of a bomb,

Subjected under  their  radiations.

 

This is a very dull future

A slow poisoning

In a land waiting

A  distorted future

 

Left to drift

At the will of the ocean

Somewhere in the nothingness

To never arrive …

 

—-

( en relation avec les  évènements  subis ou portés  par le Japon:  Hiroshima, Fukushima,   et  l’ouvrage  « pluie noire » du roman éponyme de Ibuse Masuji et porté à l’écran par Shōhei Imamura ).

In relation with the  Japan’s events  like Hiroshima, Fukushima, and the novel of Masuji Ibuse   » black rain »…

( see the movie with the  same  name of Shohei Inamura)

RC  22-03-2012


Jean-Claude Pirotte – Blues – 02


peinture: Franz Kline: Provincetown II

 

 

 

 

tu brûles de parler encore

à ton fantôme

pour ne pas dire adieu

ce que tu dis l’éloigné

or parler de si loin

te rapproche du ciel (crois-tu)

 

mais le malheur

on l’entend dans les mots

qui ne touchent personne

c’est l’adieu des fantômes

d’on ne sait quel ailleurs

où tu n’iras jamais

 

 

extrait  du recueil   » le promenoir  Magique  » (  La  Table Ronde)


Pierre Bergounioux – le poids des jours passés


document image: projet de décoration

Le poids des jours passés, des espérances mortes, les bonheurs enfuis sans que j’aie su qu’ils étaient des bonheurs, l’enchevêtrement des fils rompus me tiraient à la renverse, m’empêchaient d’avancer…
Je n’ai jamais douté que le présent, le devenir, le temps de reste soient les bien véritables.
Mais j’en use fort mal, occupé que je suis à réduire le passif en quoi le passé finit par se muer.
Je dois revenir en arrière pour aller de l’avant.
J’ai des comptes à rendre, des ombres à dissiper, des fantômes qui réclament des explications, des apaisements.
——-
Pierre Bergounioux,
Où est le passé?(Source : abalem)
voir  aussi le blog de brigetoun, qui nous propose  des extraits commentés  de certains  de ses écrits