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Henry Bauchau – le voyage


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Le voyage

Tu pars, tu vas quitter la durée de la neige
Pour un autre temps plus actif, on dit là-bas que l’Histoire s’accélère.
Pourra-t-elle produire une raison paisible, une femme née de la terre
Éclairée de pensée vivante par la voyance, la claire audience de son corps.
Tu es dans la saison de la simplicité, quand la vue baisse on ne voit que les plus simples lignes.
(…)
Tu pars, tu vas longer la pente des rivières, tu passes des villages grèges
Rien n’est beau que la vigne nue, sous le vert des phosphates,
rien n’est plus éclairé que le mur manuel.
Tu es dans le cimetière des vignerons, tu cherches entre les tombes une trace perdue
Le lac dans la brume, il est couleur de perle, au milieu du nuage on voit deux larmes, on voit
deux barques suspendues.
À l’ombre du muret, il reste un peu de neige et tu lis sur la pierre :
Ma grâce te suffit. C’est ce que j’avais oublié.

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Erwann Rougé – L’heure la plus étrange


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L’heure la plus étrange est cinq heures
et cette insupportable odeur de marée verte

Entre deux soulèvements de sable
une femme  chancelle   en riant

Elle a les yeux cendres  elle ment
C’est plus fort  les yeux   elle ment

Elle dit  regarder un ange
On dit cela au vent   à la cruauté du vent

Dans cette absurde odeur de marée basse
Il y a toujours une poussière

une légèreté de mort
qui vous pénètre l’oeil

 

in « Paul les oiseaux »

 

in  » Paul les oiseaux »

Justo Jorge Padrôn – Origine de l’étonnement


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sculpture grecque : tête  d’Aphrodite

 

 

ORIGINE DE L’ÉTONNEMENT
Je la désirais belle comme une hache.
Aussi ferme que le silex
pour être orgueil et force que rien n‘ébranle, l’imaginais toujours apparaissant
quand je la pressentais dans la sérénité,
Combien d’années me fallut-il pour m’exercer
à l’habitude étrange d’une étrange attente?
Elle était là soudain étendue dans les feuilles.
Vivante, Inhabitée,
seule comme à l’origine des temps.
J’ai entendu son cœur qui blessait l’air
et tintait dans mes veines au point ou presque de faire éclater
la peau entière de mes rêves.
Et j’ai glissé mes lèvres sur son corps devenu lèvres,
Sans réussir pourtant à la réveiller,
J’ai supplié devant la nuit,
Seul le délire du silence grandissait.
Je suis tombé auprès d’elle, épuisé, vaincu,
dans une somnolence d’ombres j’entendais
un fracas de sabots croiser la plaine froide.
Du coeur des nuages, de la rose des vents,
des mers limpides et corallines,
du fond des bois d’étoiles parfumés,
de l’obscurité indomptée,
resplendissants, libres, splendides,
galopaient vers moi les chevaux,
J’ai, pour les apaiser, éteint leurs crins,
J’ai noué leurs longues queues à ce corps endormi
et dans son sexe d’ombre allumé un brasier,
Le feu de l’inquiétude à nouveau a brûlé,
le désir de vertige des chevaux,
Et chacun, invoquant ses origines,
a pris le chemin de son destin d’eaux,
leur fougue était si grande qu’ils ont,
lentement, en déployant leurs queues,
réveillé ce corps svelte.
Et tel un arbre de lumière,
telle une fontaine en sa nudité
ou comme une femme unique dressée face au soleil
pour la première fois s’est mise debout
ma parole.


Katica Kulavkova – deuxième soleil


peinture  Caspar Dav Friedrich

Deuxième soleil : Jupiter
– suprême-

Trop de dépravations et de détresses
l’une après l’autre
dans cette vie dont je refuse de témoigner
– de reconnaître qu’elle est à sa fin.
Avec l’idéalisme d’un demi-homme
et le handicap d’un centaure
je tends l’Arc
comme un ciel
comme un cœur.

Non par humilité, par égoïsme, je propose
une scène – réminiscence
où je pourrai durablement me reconnaître
peut-être pas seulement moi :

de ma bouche-poème en langue maternelle
jaillit la nostalgie obsessive
– pour ainsi dire un homme vivant
tandis que je reste inflexible
au même endroit
comme si je revenais

Mais je reviens, hélas!

Dans la zone frontalière du soleil surgit
un homme, lion et dieu désamorcé.
Tourbillon. Treuil. Toupie.
Eau, abîme, un pas quand même.
L’iconographie du trigramme résiste
aux règles et idoles saisonnières.
Il n’est pas de médiateurs entre le soleil et la femme
quand ils naissent.

Quelles affres pour sortir
de la tunique de feu dans laquelle
on m’irradia pour la première fois ?
D’où vient cette luxure
qui me fracture en mille couleurs
comme une truite dans les miroirs mâles?
Pour qui cette impulsion duelle ?
Pour qui ce soleil mouillé ?
Etre au ciel
et rester homme ?

***


Joconde – ( RC )


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peinture: Fernand  Léger         Mona-Lisa  aux  clefs  – 1930

 

 

La Joconde est sortie des nuages.
Elle a l’air bien songeuse ,
et s’est détachée , ténébreuse,
en partie, de l’image.

On connait mieux la peinture de Léonard
que celle de Léger
( elle a depuis, perdu ses clefs ) :
celles qui ouvrent la porte de l’art.

Oublié le sfumato,
et voici la danse des lignes,
des cercles et des signes,
qui parcourent le tableau.

Elle est           comme une image pieuse,
— vous voyez bien,         comme celles
qu’on trouve dans les pages du missel
( une icône, et des plus fameuses ).

Malgré son caractère profane,
et son décor imaginaire,
elle est célèbre sur la terre entière .
Ce modèle est juste une femme :

Il en est ainsi,
mais, toujours elle attire
Les foules avec son sourire :
Ce sacré Vinci

En peignant cette demoiselle
Ne pensait pas en faire une star
de l’histoire de l’art ;
–       mais,                retour dans le réel:

Même sortie de la toile,
c’était peut-être une sainte
telle qu’elle était peinte,
ayant égaré son auréole,  ( ou son étoile ).

En attendant de la retrouver
– elle n’en a pas fait le deuil –
elle vous adresse un clin d’oeil
ce qui était plutôt osé, en ces temps reculés.

On dit bien que tout se retrouve
et rien ne se perd, mais jamais elle ne désespère
bien que prisonnière  ,
au Musée du Louvre.

Si Duchamp la renomme,
et lui met des moustaches,
que personne ne se fâche,
ce pourrait être un homme !

En dehors de son cadre lourd, on pourra la voir
en illustration banale
imprimée en cartes-postales
sur les présentoirs.

Quelle est donc l’énigme de cette peinture ?
Et avec elle, la clef du mystère,
Où se trouve la serrure ?
… en conjectures on se perd.

Ayez pourtant en tête cet évènement fortuit,
qui posa plein de questions:
Une machine à coudre, sur la table d’opérations,
et Mona cachée sous le parapluie ..

RC – juin 2016102-1932  la composition au parapluie the composition with the umbrella .jpg

penture: Fernand Léger  –  composition au parapluie      1932


Sur le sommeil du Gange – ( RC )


 

Edelhoff  Varanasi 9193 feet and sari refl--

photo  Ellie  Edelhoff

 

Le regard glissé sur l’horizon jaune
suit l’étale liquide
froncée de vaguelettes.

Des marches s’enfoncent dans l’eau.
Elles mênent peut-être
à un temple submergé

où les couleurs safran
se diluent
comme dans un soleil.

On a quitté la terre.
Les berges déjà loin .
Et dans le contre-jour

une femme ruisselante
au sari rouge,
hypnotise le crépuscule

sur le sommeil du Gange .

RC – mai 2016


Pierre Louys – Les yeux


 

 

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Larges yeux de Mnasidika, combien vous me rendez heureuse quand l’amour noircit vos paupières

et vous anime et vous noie sous les larmes.

Mais combien folle, quand vous vous détournez ailleurs, distraits par une femme qui passe

ou par un souvenir qui n’est pas le mien.

Alors mes joues se creusent, mes mains tremblent et je souffre…

Il me semble que, de toutes parts, et devant vous, ma vie s’en va.

Larges yeux de Mnasidika, ne cessez pas de me regarder !

ou je vous trouerai avec mon aiguille et vous ne verrez plus que la nuit terrible.

 

Pierre LOUYS « Les Chansons de Bilitis » (Arthème Fayard)


Rabindranath Tagore – au coeur de la création


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Tu es venu un moment auprès de moi, et tu m’as ému par le grand mystère de la femme,
qui palpite au coeur de la création.
C’est elle toujours qui retourne à Dieu le flot de sa douceur;
elle est la beauté toujours fraîche, la jeunesse dans la nature;
elle danse dans les huiles de l’eau, elle chante dans la lumière du matin;
en vagues bondissantes elle apaise la soif de la terre; en elle éclate l’Éternel,
jaillissant en une joie qui ne peut se contraindre plus longtemps et s’épand
dans la douleur de l’amour.

LVI.

 

(  extrait de la  « Corbeille  de fruits » )

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Jules Supervielle – se faire un peu de feu


 

Il ne s’agit pas d’être le feu, mais de se faire un peu de feu
Quand on a froid et que l’humide veut régner sur nous peu à peu,
II ne s’agit pas d’aller toujours sur une grand-route prévue
Mais de pouvoir flâner un peu comme fait même l’âne qui broute,
II ne s’agit pas d’être partout mais de choisir un petit coin,
Appelez-le arbre, maison ou femme ou bien morceau de pain,
Un jour je t’expliquerai ce que sont le ciel, les étoiles
Et ce que tu es toi-même, avec ton or innocent,
Je te ferai quelques croquis sur le tableau noir de la nuit,
Mais si tu veux y voir clair, il faut venir tous feux éteints.

***

Jules Supervielle (1884-1960)Le Corps tragique (1959)


Ismaël – la page de Tunis


 »

photo John Finnan

photo John Finnan

la page de Tunis « est extraite  d’une  parution de la revue sic du collectif Dixit

Je n’ai d’autre chevelure, à tresser d’azur. Que celle de la nuit. Tombant, opaque, et malléable, sur le jasmin du mur. Son image. Le miroir n’est pas un miroir. S’il consent à la forme. Et la nuit, n’est pas nuit. Si elle ne tombe, que sur sa propre image. La mort est perpétuelle. Tresser la nuit. Briser le miroir. Ce n’est que faire trembler l’invisible. Ce n’est que chatouiller l’arbre, lorsque le désir du fruit cueille la faim. Déraciner la perpétuation,
en lieu et place, laisser l’inconnu germer. Le seul travail de la terre, qui vaille la peine d’oublier l’horizon.
Je n’ai aucun devoir de mémoire, sauf celui du rêve. Sauf le devoir de verser au sommeil, à boire, à se désaltérer, du nuage. Les nuits sont faites du même rêve exactement de la même manière, que les mers sont faites de la même eau. Le rêve du jour n’est pas un rêve, c’est la négation du rêve.
Peut-être la mémoire du rêve, est-elle le sommeil de l’altérité.
Peut-être que c’est le sommeil qui se meut dans le rêve, non le contraire.
(Démonstration) le v(i)oleur ne veut plus de moi. Un corps (en dé)coule, une inclinaison. Il (dé)laisse ma personne vidée de tout bruit, sur cette pente, ailleurs.(Réponse)Je suis ailleurs
Peut-être que les inconnus que nous croisons en rêve ne sont-ils pas imaginaires, mais qu’ils se sont perdus dans notre sommeil. Ou bien peut-être que c’est nous, qui nous sommes perdus dans leur sommeil, à eux. Peut-être qu’eux aussi nous prennent pour des personnages imaginaires.
Peut-être que l’homme qui a cherché toute sa vie, la femme qu’il a aimée en rêve, savait-il, lui, qu’elle était endormie, comme lui, qu’elle s’était éveillée, aussi. Peut-être espérait-il qu’elle le chercherait, aussi. Et qu’ils finiraient, par se perdre, l’un dans l’éclat, de l’autre.
Peut-être le rêve est-il l’au-delà, du feu.
Je n’ai pas d’étoiles, à éplucher. Elle ne m’a laissé, qu’une ombre, inhabitable, dans la bouche.
Un samedi à minuit et dix minutes.


Anne Labruyère – trop tard


photo perso:   spectacle  -  Gérard Gérards-  Le  Bleymard  2014

–                 photo perso:     spectacle – Gérard Gérards- Le Bleymard 2014


Femme, laisse-moi. laisse-moi.
C’est ma musique.
Donne-le moi cet instant de calme.
Demain peut-être sera trop tard.
Entends-tu la terre ?
Vois-tu son sourire ?
C’est le dernier sourire des grands malades.
Déjà la terre enfante
Des mains démentes
Qui élèvent le feu devant l’autel.
Hostie nouvelle.
Déjà le feu hurle par la voix des innocents.
Femme, c’est très grave.
Noé n’avait pas noyé notre tâche originelle.
Les eaux n’étaient pas assez claires.

O, femme, ne t’éloigne pas.
Il fait froid dans ma musique.
Il y a des mains en forme de pierre.
Et des crânes déguisés en remords.
Il fait si froid dans ma musique.
Ne t’éloigne pas, femme.
Déjà, les bourreaux ont pris forme humaine.
Déjà, ils ont volé nos crânes pour notre bien
Et déjà, les hommes ont remis à demain, à trop tard.
Ont remis à jamais leur éveil.
Femme,  tu ne m’écoutes pas.
Ton corps a ce soir l’odeur de la terre brûlée.
Et ton regard est chaud,
Comme le sang des victimes.
Et toi si proche, tu ne m écoutes pas.
Ma parole n’a pas déteint
Sur ton corps silencieux.
Ma parole s’est figée dans son isoloir.
Et personne n’a vu.
Ni entendu la terre ce soir
Parce que c’est si simple…
Pour toi femme
Pour ton sourire et ton amour
Pour un peu de pain
Et de vin
Et de rêve
Et pour ce pauvre rayon de lune
A travers la vitre.
( A maman.)

extrait de « Ombres »   -petite  édition  de la  Société des Lettres. Sciences & Arts de la Lozère


Octavio Paz – Place de l’Ange


peinture – Francesco Pesellino & Filippo Lippi

sur la Place de l’Ange les femmes
cousaient et chantaient avec leurs enfants,
et l’alarme sonna et fusèrent les cris,paradis,invulnérable,hérédité
les maisons s’agenouillaient dans la poussière,
tours fendues, fronts sculptés
et l’ouragan des moteurs, imagine:
les deux se dénudèrent et s’aimèrent
pour défendre notre portion d’éternité,
notre ration de temps et de paradis,
toucher notre racine et nous recouvrer,
recouvrer notre hérédité arrachée
par des voleurs de vie d’il y a mille siècles,
les deux se dénudèrent et s’embrassèrent
parce que les nudités enlacées
bondissent par-dessus le temps et sont invulnérables,
rien ne les touche, elles reviennent au commencement,
il n’y a pas de toi ni de moi, pas de demain, pas d’hier ni de noms,
la vérité des deux en un corps et une âme seulement,
ô être total…
chambres à la dérive
entre des villes qui vont à pic,
chambres et rues, noms comme des plaies
la chambre avec fenêtre donne vers d’autres chambres
avec le même papier décoloré
où un homme en chemise lit le journal
où repasse une femme, la chambre claire
que visitent les branches d’un pêcher;
l’autre chambre: dehors il pleut toujours
et il y a une cour et trois enfants oxydés
les chambres sont des vaisseaux qui se bercent
dans une baie de lumière; ou des sous-marins:
le silence s’espace en vagues vertes,
tout ce que nous touchons devient phosphorescent;
mausolées de luxe, déjà rongés
les portraits, déjà rongés les tapis;
trappes, cellules, cavernes enchantées,
volières et chambres numérotées,
tous se transfigurent, tous s’envolent,
chaque moulure est nuage, chaque porte
donne sur la mer, sur les champs, sur l’air, chaque table
est un festin; fermés comme des coquillages
le temps inutilement les assiège,
il n’y a pas de temps, non, ni de mur: l’espace, l’espace
ouvre sa main, choisis cette richesse,
coupe les fruits, mange une tranche de vie,
étends-toi au pied de l’arbre, bois l’eau!

tout se transfigure et devient sacré,
c’est le centre du monde en chaque chambre,
c’est la première nuit, le premier jour,
le monde naît quand deux s’embrassent,
goutte de lumière née des entrailles transparentes
la chambre comme un fruit s’entrouvre
ou explose comme un astre taciturne
et les lois rongées par les rats,
les grilles des banques et des prisons,
les grilles de papier, les fils de fer barbelés,
les timbres et les épines et les piquants,
le sermon monocorde des armes,
le scorpion mielleux avec un bonnet,
le tigre avec un haut de forme, président
du Club Végétarien et de la Croix Rouge,
l’âne pédagogue, le crocodile
devenu rédempteur, père des peuples,
le Chef, le requin, l’architecte
de l’avenir, le porc en uniforme,
le fils béni de l’Eglise
qui lave sa noire dentition
avec de l’eau bénite et prend des cours
d’anglais et de démocratie, les parois
invisibles, les masques pourris
qui divisent l’homme des hommes,
contre l’homme de lui-même,
ils s’abattent
en un instant immense et nous entrapercevons
notre unité perdue, la détresse
d’être des humains, la gloire d’être des humains
et de partager le pain, le soleil, la mort,
l’oubli effrayant d’être des vivants;

aimer c’est combattre, si deux s’embrassent
le monde change, ils incarnent les désirs,
la pensée incarnée, des ailes poussent
au dos de l’esclave, le monde
est réel et tangible, le vin est vin,
le pain retrouve le goût du pain, l’eau est eau,
aimer c’est combattre, c’est ouvrir des portes,
c’est en finir enfin d’être fantôme avec un matricule
à perpétuité condamné aux chaînes
par un maître sans visage;
le monde change
si deux se regardent et se reconnaissent,
aimer c’est se dénuder des noms:
³laisse-moi être ta putain² ,sont les mots
d’Héloïse, mais il céda aux lois,
la prit pour épouse et en prime
on finit par le castrer;
mieux vaut le crime
les amants suicidés, l’inceste
des frères comme deux miroirs
amoureux de leur ressemblance,
mieux vaut manger le pain envenimé,
l’adultère dans des lits de cendre,
les amours féroces, le délire,
le lierre empoisonné, le sodomite
qui porte un oeillet à la boutonnière
un crachat, mieux vaut être lapidé
sur les places publiques que laisser se retourner la roue du destin
qui presse jusqu’à la pulpe la substance de la vie,
l’éternité se change en heures creuses,
les minutes en prisons, le temps
en monnaie de cuivre et en merde abstraite;

mieux vaut la chasteté, fleur invisible
qui se balance dans les tiges du silence,
ce difficile diamant des saints
qui filtre les désirs, rassasie le temps,
noces de la quiétude et du mouvement,
la solitude chante dans sa corolle,
chaque heure est un pétale de cristal,
le monde se dépouille de ses massacres
et en son centre, vibrante transparence,
celui qu’on nomme Dieu, l’être sans nom,
se contemple dans le rien, l’être sans visage
émerge de lui-même, soleil d’entre les soleils,
plénitude d’entre les présences et les noms;

je poursuis mes divagations, chambres, rues,
je marche à tâtons au travers les couloirs
du temps et je gravis et descends ses marches
et ses murs, je tâtonne et ne bouge pas,
je reviens d’où j’ai commencé, je cherche ton visage,
je marche au travers les rues de moi-même
sous un soleil sans âge, et toi à mes côtés
tu marches comme un arbre, comme un fleuve
tu marches et me parles comme un fleuve,
tu croîs comme un épi entre mes mains,
tu frémis comme un écureuil entre mes mains,
tu voles comme mille oiseaux, ton rire
m’a couvert de mousse, ta tête
est un astre si petit entre mes mains,
le monde reverdit si tu souris
en mangeant une orange,
le monde change
si deux, vertigineux et enlacés,
tombent dans l’herbe: le ciel descend,
les arbres s’élancent, l’espace
seul est lumière et silence, seul l’espace
s’ouvre dans la pupille de l’oeil,
passe la blanche tribu des nuages,
le corps rompt les amarres, l’âme s’élance,
nous perdons nos noms et flottons
à la dérive entre le bleu et le vert,
temps total où rien ne se passe
rien que son propre passage heureux,

rien ne se passe, tu te tais, tu cilles des paupières
(silence: un ange a traversé cet instant
grand comme la vie de cent soleils),
rien ne se passe, seulement ce cillement?
– et le festin, le désert, le premier crime,
la mâchoire de l’âne, le bruit opaque
et le regard incrédule du mort
en tombant dans la surface cendrée,
Agamemnon et son beuglement immense
et le cri répété de Cassandre
plus fort que les cris des vagues,
Socrate enchaîné (le soleil naît, mourir
est se réveiller: ³Criton, un coq
pour Esculape, et me voilà guérit à vie²);
le chacal qui déserta entre les ruines
de Ninive, l’ombre qui vit Brutus
avant la bataille, Moctezuma
dans le lit d’épines de son insomnie,
le voyage dans la grande route vers la mort
– le voyage interminable, mais raconté
par Robespierre minute après minute,
sa mâchoire cassée entre les mains -,
Churruca dans sa barrique telle un trône
écarlate, les pas déjà comptés
de Lincoln en sortant au théâtre,
le rôle de Trotski et ses gémissements
de sanglier, Madère et son regard
auquel nul n’a répondu: pourquoi me tuent-ils?,
les injures, les soupirs, les silences
du criminel, le saint, le pauvre diable,
cimetière de phrases et d’anecdotes
que les chiens rhétoriques fouillent,
l’animal qui meurt et le sait,
savoir commun, inutile, bruit obscur
de la pierre qui tombe, le son monotone
des os brisés dans le combat
et la bouche d’écume du prophète
et son cri et le cri du bourreau
et le cri de la victime…
ce sont des flammes
les yeux et ce sont des flammes ce qu’ils regardent,
flamme est l’oreille, le son est flamme,
braise les lèvres et tison la langue,
le toucher et ce qu’il touche, la pensée,
et le pensé, flamme est celui qui pense
tout se consume, l’univers est flamme
il brûle ce même rien qui n’est pas rien
sinon un penser en flammes, enfin la fumée:
il n’y a ni bourreau ni victime…
et le bruit
dans le soir du vendredi? et le silence
qui se couvre de signes, le silence
qui dit sans dire, il ne dit rien?,
ils ne sont rien les cris des hommes?,
il ne se passe rien quand passe le temps?,

– il ne se passe rien, seul un cillement
de soleil, un mouvement à peine, rien,
il n’y a pas de rédemption, il ne revient pas en arrière le temps,
les morts restent figés dans leur mort
et ne peuvent mourir d’une autre mort,
intouchables, cloués en leur geste,
depuis leur solitude, depuis leur mort
sans sursis ils nous regardent sans nous regarder,
leur mort c’est la statue de leur vie,
un toujours être déjà rien pour toujours,
chaque minute est rien pour toujours,
un roi fantôme régit ses battements de coeur
et ton geste final, ton dur masque
moulé sur ton visage changeant:
nous sommes le monument d’une vie
étrangère et non vécue, à peine notre

-la vie, quand fut-elle réellement notre?
quand sommes-nous réellement ce que nous sommes?
nous ne sommes jamais bien regardés, jamais nous ne sommes
en tête à tête sinon vertige et vide,
grimaces dans le miroir, horreur et vomissure,
jamais la vie est nôtre, elle est aux autres,
la vie n’est à personne, nous sommes tous
la vie -pain de soleil pour les autres,
je suis autre quand je suis, mes actes
sont davantage miens s’ils sont aussi à tous,
pour que je puisse être il me faut être autre,
sortir de moi, me chercher parmi les autres,
les autres qui ne sont pas si moi je n’existe pas,
les autres qui me donnent pleine existence,
je ne suis pas, il n’y a pas de je, toujours nous sommes autres,
la vie est autre, toujours ailleurs, très loin,
hors de toi, de moi, toujours à l’horizon,
vie qui nous dévit et nous aliène,
vie qui nous invente un visage et le pourrit,
faim d’être, ô mort, pain de tous,

Héloïse, Perséphone, Marie,
montre enfin ton visage pour que je voie
ma véritable figure, celle de l’autre,
ma figure de ce nous pour toujours à tous,
figure d’arbre et de boulanger,
de chauffeur et de nuage et de marin,
figure de soleil et de ruisseau et de Pierre et Paul,
figure de solitaire collectif,
réveille-moi, oui, je nais:
vie et mort
signent un pacte en toi, dame de la nuit,
tour de clarté, reine de l’aube,
vierge lunaire, mère de l’eau mère,
corps du monde, maison de la mort,
je tombe sans fin depuis ma naissance,
je tombe dans moi-même sans toucher mon fond,
recueille-moi dans tes yeux, assemble la poussière
dispersée et réconcilie mes cendres,
attache mes os divisés, souffle
sur mon être, enterre-moi dans ta terre,
ton silence de paix vers la pensée
contre elle-même aérée;
ouvre la main,
dame des moissons que sont les jours,
le jour est immortel, il s’élève, croît,
vient de naître et ne cesse jamais,
chaque jour est à naître, chaque lever de jour
est une naissance et je me réveille,
nous nous réveillons tous, il se lève
le soleil figure de soleil, Jean se réveille
avec sa figure de Jean figure de tous,
porte de l’être, réveille-moi, lève-toi,
laisse-moi voir le visage de ce jour,
laisse-moi voir le visage de cette nuit,
tout communie et se transfigure,
arc de sang, pont des battements de coeur,
emmène-moi de l’autre côté de cette nuit,
là où je suis toi nous sommes nous-mêmes,
au rein des prénoms enlacés,

porte de l’être; ouvre ton être, réveille-toi,
apprends à être aussi, moule ta figure,
travaille tes traits, sois un visage
pour regarder mon visage et qu’il te regarde,
pour regarder la vie jusque dans la mort,
visage de mer, de pain, de roche et de fontaine,
source qui dissout nos visages
dans le visage sans nom, dans l’être sans visage,
indicible présence d’entre les présences…

je veux poursuivre, aller plus loin, et je ne peux pas:
l’instant se précipite en un autre et un autre,
j’ai dormi des rêves de pierre que je n’ai pas rêvé
et à la fin des ans comme des pierres
j’ai entendu chanter mon sang emprisonné,
avec une rumeur de lumière la mer chantait,
une à une cédaient les murailles,
toutes les portes se démolissaient
et le soleil entrait en trombe par mon front,
décillait mes paupières fermées,
décollait mon être de son enveloppe,
m’arrachait à moi, me séparait
de mon sommeil rude de siècles de pierre
et sa magie de miroirs revivait
un saule de cristal, un peuplier d’eau sombre,
un haut jet d’eau que le vent arque,
un arbre bien planté mais dansant,
un cheminement de fleuve qui s’incurve,
avance, recule, fait un détour
et arrive toujours:

– EHÉCATL

 

 Octavio Paz

 


Irène Assiba d’Almeida – chairs éparpillées


 

 

 

Chairs éparpillées

 

Les dieux ont perdu la parole

Les hommes ont perdu la sagesse

Les femmes ont perdu la raison

Car les enfants ont perdu la vie

Et mes entrailles folles de douleur

Eclatent et s’éparpillent

A chaque fois que meurt

L’enfant-sida

L’enfant-soldat

L’enfant-souffrance

Comment rendre la douleur muette ?

Comment recoudre mes chairs éparpillées

Pour que les dieux retrouvent la parole

Les hommes la sagesse

Les femmes la raison

Et les enfants la vie ?

 

Irène Assiba d’Almeida


Bassam Hajjar- une autre femme- Un autre homme


gravure: Edv Munch   1896

gravure: Edv Munch 1896

 

 

UNE AUTRE FEMME

Elle vient
pas pour s’approcher.

Nous entamons chaque journée en nous séparant
elle, je ne sais vers où
et moi pour préparer la séparation du jour suivant.

Comme si sa bouche était lointaine
et son corps, plus que je n’en supporte
plus que je ne peux.

Elle dort
pour que je voie

pour que je ferme la porte derrière moi.

A Hassan Daoud.

————-

UN AUTRE HOMME

Est-ce que tout est en train de finir ?
Ils laissent les verres et les sièges
et je reste ici tout seul
pour éteindre la lumière et dormir.

Ne se pourrait-il pas qu’ils soient derrière les portes
ou les rideaux
à attendre ?
Et que, après que j’aurai fermé les yeux,
la nuit commence en mon absence ?

 

Ces textes sont extraits  de  « Tu me survivras »

 


Christophe Lamiot Enos – Portrait d’une femme aux feux ( Bancroft way)


 

image :montage  par Neurobancal  " mandibules"

image :montage par Neurobancal : série  » mandibules »                    (Nicolas Grandmangin)

 

 

 

Portrait d’une femme aux feux ( Bancroft way)

Femme grande, je t’accompagne jusqu’aux
feux de Bancroft way. Entre nos voix: des voeux à deux
numéros de téléphone échangés. La

Sproul Plaza s’obscurcit. Debout, arrêtons-nous à
ce passage zébré. Le temps au doux prépare au repos
du dîner. Regardons passer les autos, heureux

depuis la fin de la journée. Malheureux
sont ceux, assis, qui s’en vont sans arrêt. Voyons devant, là,
dans Telegraph Av, lentement les autos

où tous tremblants de rapprochés serrés, leurs capots
maintenant s’élance et s’agrandit la distance entre eux
tandis que plus loin de nouveaux capots viennent à

presque immobiles, l’arrêt. Et tu t’en vas
traversant Bancroft à pied. Le feu rouge à tes mots
accroche je ne sais quoi de chaleureux.

Christophe Lamiot Enos –

extrait de « Albany »  ( Flammarion)


Arthur Haulot – Dérives du sang


art antique :sculpture   grecque

art antique :sculpture grecque

 

DERIVES DU SANG

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Je suis, dit l’homme, comme un volcan en marche
J’ai dans mon ventre le feu grondant de la terre
Mes jambes ont la force du basalte et du granit
Dans mes veines rougeoient les futurs incendies
Avec le cri des hibiscus perchés aux plis de mes oreilles
Des forêts se déploient de mes épaules à mes reins
Mes bras ont la lente puissance du fleuve qui coule en deçà des monts
et mes yeux sont perçants comme l’éclair d’orage
Ma poitrine s’élève et s’abaisse avec le vent
Avec les nuages du matin, avec le battement d’ailes des aigles au départ
J’ai des milliers de truites dans le sang de mes veines
et des appels d’oiseaux parcourent sans arrêt les branches de mes mains
Mais c’est au creux le plus profond de mon épaule mâle
là où se nouent les racines de l’être et de la mort
que brûle l’intransigeant désir de ton corps de femme
C’est de là que jaillit
avec la force délectable irraisonnée des catastrophes
cette lave d’amour dont j’inonde ton cœur
ce feu liquide à ravager ta chair
pour qu’éclate la fulgurante floraison de ta salive
où roulent des millions d’étoiles.


Marie Huot – Accepter quelque chose


 

incitation d'image  peinture  de G de Chirico, transformée par mes soins

incitation d’image;               peinture de G de Chirico, transformée par mes soins

 

 

 

 

Il faut accepter quelque chose.

Je ne sais quoi exactement.

Peut-être d’être là

de n’attendre rien de plus que d’être là à regarder le feu

à penser aux lichens de Sbarbarro.

Accepter de frémir d’un rien

et que cela remplisse une journée tout entière.

Je sais que cela peut être vrai.

Je le sens dans mon corps.

Accepter qu’il en soit toujours ainsi.

Etre une femme qui avance

avec la pensée des lichens au cœur  de son jour.

 


Candice Nguyen – Forêt, Femme, Folie, un écho


Forêt, Femme, Folie, un écho

Forêt, Femme, Folie, un écho

The Sugar Plum Fairy Pr – Blind

 

J’habite un pays au-dessus des toits à hauteur de cheminées, sous mes yeux le creux qui s’étend. D’où je viens les eaux sont profondes, les cieux peu cléments, les lendemains incertains. Le grain des voix est cassé par la solitude des départs, de ceux qui durent trop longtemps, pour des destinations lointaines et se répètent souvent. D’où je viens les enfants partent en masse vers les tours de verre et reviennent rarement. D’où je viens les attentes sont plus grandes que par-delà les plaines, rêves à l’automne moins pâle, le crépitement du bois dans les foyers nombreux contre l’hiver intransigeant.

J’habite un pays au-dessus des toits à hauteur de cheminées, sous mes yeux leur absence qui s’étend. D’où je viens les forêts sont pour s’y perdre, les jeunes femmes y partent seules, de nuit, et reviennent quelques matins plus tard le regard fuyant, le ventre vide. Les ruisseaux sont gelés, le poisson prisonnier, des tâches sombres, rouges, se remarquent encore entre les feuillages au pied des arbres. D’où je viens les hameaux s’arrêtent en lisière des forêts, denses, sauvages, redoutées, et l’imaginaire magnifient les femmes et les portent hors de la maisonnée, l’extérieur apprivoisé, le tigre dompté. D’où je viens les hommes sont extérieurs à tout, n’ont rien en propre, pas de tâche assignée, fumer jouer chasser : se faire chasser. Ni des forêts ni des lignées, ils rentrent nus.

Et puis il vint des étrangers comme il en vient à chaque époque, en chaque lieu. On commença alors à faire tomber les arbres aux abords des sentiers et peu à peu nos peurs de la forêt sacralisée furent bientôt remplacées par la peur de sa propre disparition. On nous prédit l’expropriation, l’avènement d’un nouveau dieu, on mit à jour la futilité de nos croyances, à sac nos rites et nos terres. D’aussi loin que je me souvienne, peu ont résisté, il n’est de cycles qui se renouvellent sans le refus de s’enfermer.


Alejandra Pizarnik – Il faut sauver le vent


 

peinture          : P Prudhon –       la vengeance  poursuivant le crime

Il faut sauver le vent
Les oiseaux brûlent le vent
dans les cheveux de la femme solitaire
qui revenant de la nature
tisse des tourments
Il faut sauver le vent.

(L’arbre de Diane)


Renée Vivien – Lucidité


gravure: Masereel:  série: histoires sans paroles

                                     gravure: Masereel:      série:           histoires sans paroles

 

L’art délicat du vice occupe tes loisirs,
Et tu sais réveiller la chaleur des désirs
Auxquels ton corps perfide et souple se dérobe.
L’odeur du lit se mêle aux parfums de ta robe.
Ton charme blond ressemble à la fadeur du miel.
Tu n’aimes que le faux et l’artificiel,
La musique des mots et des murmures mièvres.
Ton baiser se détourne et glisse sur les lèvres.
Tes yeux sont des hivers pâlement étoilés.
Les deuils suivent tes pas en mornes défilés.
Ton geste est un reflet, ta parole est une ombre.
Ton corps s’est amolli sous des baisers sans nombre,
Et ton âme est flétrie et ton corps est usé.
Languissant et lascif, ton frôlement rusé
Ignore la beauté loyale de l’étreinte.
Tu mens comme l’on aime, et, sous ta douceur feinte,
On sent le rampement du reptile attentif.
Au fond de l’ombre, elle une mer sans récif,
Les tombeaux sont encor moins impurs que ta couche…
O Femme ! Je le sais, mais j’ai soif de ta bouche !

_    (Études et préludes, 1901)


Michel Onfray – La tentation de Démocrite


photo: Stanko Abadzic

La tentation de Démocrite

       Photo Stanko Abadzic

 

Je veux retrouver le goût des mûres des chemins de mon enfance

Écraser des fraises dans ma bouche

Avaler le jus des framboises et le sentir descendre chaud dans ma gorge

Respirer la fleur de sureau

Mâcher le brin d’herbe

Mettre le bouton-d’or sous le menton d’une femme en robe d’été

Lui apprendre à faire des poupées avec des coquelicots

Manger des groseilles

S’arracher la peau aux épines des  groseilles à maquereau

Cueillir des noisettes

Croquer dans le ventre d’une pomme

Augmenter ma salive avec son jus

Devenir moi-même pomme puis pommier

M’allonger dans l’herbe

Voir le ciel derrière la danse des brins

Cligner des yeux et les fermer à cause de la clarté du soleil

M’endormir le dos épousant la terre de mon destin.

Michel Onfray, La recours aux forêts, Traité des consolations

Un petit voyage  sur le blog d’où j’ai  déniché  ce texte..  mais  sans  doute peut-on le trouver ailleurs,  par  contre  l’association avec les  photos choisies sur ce blog, est un régal pour les yeux,  c’est pour cette raison que je vous le recommande.


Alda Merini – mer


peinture :          Richard Diebenkorn: Ocean Park 1975 #79,         huile et pastel sur toile:            Philadelphia Museum of Art

 

 

MER

Je marche sur mes eaux de femme.
Je t’expliquerai qu’il y a une mer salée
et une mer pleine d’amour.
La ligne de démarcation a été ma poésie.

Avec elle j’ai divisé les mystères de la mer
et mon propre mystère.
Cependant j’ai compris que dans les petites choses,
comme ma modeste maternité,
il existe des mers infinies.
Où s’alternent seiches et larmes,
des choses jamais vues et grandeur de Dieu.
Et j’ai compris que la poésie est inutile.
Comme la beauté de la mer,
si on ne pense pas à qui l’a créée
qui est un grand mystère.

Alda Merini, Dopo tutto anche te,   -Après tout même toi,

Oxybia Éditions


Claude Saguet – Belle, pour quel désert suis-je promis ?


peinture - M Deroi

pastel  – Arthémisia  – « vers la ville  »  ( étude )

Belle, pour quel désert suis-je promis, pour quel autre

désert s’il faut, à chaque instant, retrouver sa solitude dans tous les yeux qui passent ?

Lorsque les routes se dédoublent et s’amoncellent les fleuves ; lorsque lentement, dans le matin, s’élève l’haleine rouge des heures, je voudrais m’ouvrir comme une parole privée d’air depuis longtemps.

La mer, de tous ces plis, m’apporte des chants sans mémoire qui vont, avec l’entêtement obscur de l’oiseau, pour retrouver un goût de terre et d’orage.

Désert, désert partout ! dans les cercles criants de la sève, dans l’arbre qui se tord pour ne plus exister

Et j’ai peine à croire à notre langage immobile sous les pierres, à ce reflet dans le miroir brisé à l’aube des cascades.

(l’œil déserté version 2 éditions dé bleu 1980)

La nuit m’apporte

un poème d’eau fraîche.

La nuit venue du fond

de ton corps mutilé

je peux la prendre dans mes bras ;

je peux l’avaler toute jusqu’au premier rayon.

La nuit venue du fond de ton corps flagellé

est-elle femme

ou rose noire ?

J’ai fermé portes et fenêtres.

Est-elle femme,

est-elle écho

la nuit venue du fond

de ton corps décharné ?

Je veux en elle

trouver un visage, de quoi me remettre à vivre.

La nuit couvre la plaine

de son lierre fantôme

et j’imagine un corps vivant.

La nuit comme une forêt morte

sur un chemin hanté de plaintives lueurs.

(l’œil déserté version 2 éditions dé bleu1980)

peinture: Hans Baldung Grien

peinture:          Hans Baldung Grien


Bassam Hajjar – Mets une girafe dans un bol, un poisson dans un jardin


peinture             Petite Lap   de Cat Painting

METS UNE GIRAFE DANS UN BOL,
UN POISSON DANS UN JARDIN

Habitons-nous dans le nuage bleu
que Marwa dessine à côté de mon nom ?

Quand le fracas se rapproche de la fenêtre
quand les meubles s’accroupissent dans les coins
ou que les rideaux prennent peur,
ni le nuage ne pleut,
ni mon nom n’embellit le monde.

Alors toi ma fille, dors,
et quand je somnolerai un peu
Je te promets de rêver de toi
de vider mon crâne de sa lourde quincaillerie
et de penser au nuage bleu
a la maison
au seuil

aux fruits qui ressemblent aux papillons
aux papillons qui ressemblent aux fruits
Uniquement quand tu les dessines.

Je te demande alors :
pourquoi ne dessines-tu pas le monde entier
pour qu’il lui soit donné de ressembler à quelque chose ?

Mets une girafe dans un bol
un poisson dans un jardin
mets un oiseau et un rhinocéros dans la même cage
et crois qu’ils vont s’aimer
parce que tu le veux ainsi
avec l’entêtement qui te fait considérer le sommeil
comme de fausses vacances.

Mets, quand tu dessines mon visage,
un peu de fatigue sur mes traits
une seule ligne sur mon front
pour que je considère que je suis au milieu de la vie
et non à la fin.

Mets une lueur de la couleur de ton choix

pour que la sécheresse ne s’attarde pas dans mes yeux
mets de l’eau en quantité
pour qu’il me reste deux mains énergiques
des moustaches
et un coeur rabougri, tant le vide fait siffler ma poitrine.

N’oublie pas les lits pour dormir
les bouches pour sourire
et un peu de larmes
seulement
pour nous rappeler de temps en temps
avant de l’oublier
comment un homme pleure comme une femme

comment une femme pleure comme une femme
comment ils pleurent, tant les pleurs les rassemblent.

Habitons-nous dans la petite boîte

que tu meubles avec des bouts de papier

des allumettes et des cuillers ?

Et puis arrive ta fille, jolie comme une poupée,

pour nous apprendre comment les poupées sont heureuses
sans parler
délicates, sans que personne ne leur manque.

Puis tu fermes la porte,

tandis que l’homme se souvient qu’il est un homme

et la femme qu’elle est une femme,

ils se souviennent qu’ils s’éloignent ensemble

chacun tout seul,

vers une obscurité redoutable.

Mets une étagère pour la lampe
une patère pour mon manteau ou mon chapeau
mets une nuit tiède après chaque jour
et des voyageurs
qui ne manquent pas leurs rendez-vous
ni de frapper à la porte

et de t’entendre courir

et jubiler derrière la porte.

(Paris, fin décembre 1986)

extrait  de  « tu me survivras »   Actes/sud


Je pars (RC )


peinture:  Richard Bonnington-  Côte normande

peinture:            Richard Bonnington-    Côte normande

 

 

Comme  le coeur  s’égare,
Aux parcours  d’existence,
Et barreaux  du silence,
— Je pars

Comme  ça, sans  préavis,
Travailler  l’âme,
la silhouette  d’une femme,
Pour révéler le côté d’une vie.

Si tu me donnes la main,
Au lever du jour,
Mon désir  d’amour,
Cette         grande faim,

Pour encore l’ assouvir,
Et puis        à consumer,
Entrevoir   l’être aimé,
En effacer le martyre…

RC  mars 2013