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Maurizio Cucchi – Vies particulaires (extrait)


 

 

coulee-aux-acieries

           Raymond Rochette –  coulée aux aciéries

 

 

Faisons en sorte cependant
que tout devienne doux,
intime, familier, affable,
même dans les gestes du crève-cœur

 

Cela te dérangeait cette ferveur bruyante
de l’atelier, ce grand désordre de fer en barre, en coins, en tôles,
réservoirs, axes, engrenages, manivelles,
marmites surtout, et combinaisons d’ouvriers
jeunes, sales de suie et de plâtre
et les montagnes de débris rouillés.

 

Si tu avais vu au contraire, comme dans l ‘album
d’images, la noblesse du fer
jeune, éblouissant. Le fer rouge
de feu ou blanc incandescent, le fer
noir froid, et un goût fort
(le fer, une odeur âpre
de fer…

 

 

Vies particulaires 
traduction Bernard Vanel 
le bousquet-labarthe éditions 

Francis VILLAIN – son grand couteau de nuit


Résultat de recherche d'images pour "sculpture primitive bronze nuragique"

 

sculpture  – bronze  nuragique  ( Sardaigne ) musée de Sassari

 

Il s’est approché lentement
Avec son grand poignard en peau de nuit
Il a pris, il a pris tout son temps
Avec son grand poignard en peau d’ennui
Il a reniflé dans le vent
Avec son grand sourire de trop de nuit
Il a souri de toutes ses dents
Pour laisser t’approcher lentement
Il a pris tout, tout son temps
De son flanc a délogé une lame de fer
Avec son grand couteau en peau de fer
Il s’est mis à tuer le temps
Il avait froid dans ses grands vents
Il avait de la poule à chair
Il était nu, nu comme un ver
Avec sa lame en peau de fer
Avec son grand couteau de nuit
Il ne savait vraiment pas quoi faire
Il faisait froid,       il est parti.


Albert Aygueparse – les plaies de l’âme


#3180 Copie.jpg

photographe non identifié

 

 

Tu m’accompagnes partout dans ce monde mal fait
Ton poids est plus léger que la buée du premier jour
Je te respire par tous les pores de ma peau triste
Et ton sang reconnaît sans effort le dédale brûlant de mes veines
Dans cette saison de fer je ne me sens plus seul
Car tu me donnes la force d’être ce que je suis
Je mêle l’espoir et la peine, la joie et la souffrance
Je peins la peur et le courage des mêmes couleurs
Je donne à l’ortie et au blé la pluie et le soleil
Je mets la graine et l’épi dans la seule balance
J’accepte sans choisir les larmes et l’amour
J’abandonne le ciel pour cette terre amère
Mais je ferme les yeux pour retenir ton ombre
Immobile et debout dans mon sang ébloui.
Je ne parle qu’à toi de la vie,         de la mort.

 

ALBERT AYGUESPARSE                ( « Les plaies de l’âme » in Poèmes )


Alexandre Romanès – Le fer dans le ciel



Papiers découpés:       Henri Matisse:           Polynésie, le ciel   1946



Ils portent le fer dans le ciel,
ils construisent des murs partout,
pour chaque mouvement du bras, une loi.
S’ils pouvaient faire des parcelles
avec le ciel, ils le feraient.
Assis dans l’herbe
entre les fleurs et les reflets du ciel,
je les regarde courir dans tous les sens.
Ils n’avancent pas.
Pire : ils reculent.

-
extrait de "Paroles perdues"  ( Gallimard)

-

quelques propos de A  Romanès, au sujet de son livre.

-

-

Boris Vian – Ils cassent le monde


Ils cassent le monde

En petits morceaux

Ils cassent le monde

A coups de marteau

Mais ça m’est égal

Ça m’est bien égal

Il en reste assez pour moi

Il en reste assez

Il suffit que j’aime

Une plume bleue

Un chemin de sable

Un oiseau peureux

Il suffit que j’aime

Un brin d’herbe mince

Une goutte de rosée

Un grillon de bois

Ils peuvent casser le monde

En petits morceaux

Il en reste assez pour moi

Il en reste assez

J’aurais toujours un peu d’air

Un petit filet de vie

Dans l’oeil un peu de lumière

Et le vent dans les orties

Et même, et même

S’ils me mettent en prison

Il en reste assez pour moi

Il en reste assez

Il suffit que j’aime

Cette pierre corrodée

Ces crochets de fer

Où s’attarde un peu de sang

Je l’aime, je l’aime

La planche usée de mon lit

La paillasse et le châlit

La poussière de soleil

J’aime le judas qui s’ouvre

Les hommes qui sont entrés

Qui s’avancent, qui m’emmènent

Retrouver la vie du monde

Et retrouver la couleur

J’aime ces deux longs montants

Ce couteau triangulaire

Ces messieurs vêtus de noir

C’est ma fête et je suis fier

Je l’aime, je l’aime

Ce panier rempli de son

Où je vais poser ma tête

Oh, je l’aime pour de bon

Il suffit que j’aime

Un petit brin d’herbe bleue

Une goutte de rosée

Un amour d’oiseau peureux

Ils cassent le monde

Avec leurs marteaux pesants

Il en reste assez pour moi

Il en reste assez, mon coeur

Boris Vian

D’autres  écrits  de grands auteurs, Eluard, Marceline Desbordes-Valmore,  sont  visibles  sur lireouimais quoi…


A l’ombre : « monologue carcéral » ( RC )


photo extraite de « elle dit lemonde » texte d’Antoine Volodine:

Quelques pas dans le couloir,

L’écho lointain du parloir

Se déplace  avec le son

Cliquetis , le trousseau du maton

La démarche lente,

Les chaussures traînantes…

Et l’ouverture du volet de la porte

Sa face grasse encadrée de la sorte

Et le parcours de son regard louche

Traverse l’espace comme une mouche.

 

Une lumière  un peu terne

Qui s’efface  quand il ferme.

Je parcours le décor hideux

Des murs d’un vieux vert huileux

Par endroits graffités

La couverture sur le lit, mitée,

La table bancale dont j’ai hérité

Le formica de ses coins, effrité

Et mes poèmes qui s’empilent

Peut-être bientôt, mille…

 

– Grand bien me fasse –

Le long du temps qui passe…

Ajoutons , la vieille  chaise  en fer

Trois livres sur l’ étagère

Pour  décrire l’austère

De mon univers

–*
La fenêtre carrée du troisième étage

A pour avantage

D’avoir une  vue panoramique

Sur les arbres rachitiques

Et l’herbe pelée

Derrière les barbelés

 

Puis les miradors

S’ajoutent au décor

Au coin j’ai la vue

Sur une avenue

Un peu à l’écart

Du quartier d’la gare

Un quartier hostile

Du nord de la ville —

Les barreaux s’enlacent

Y a des bras qui passent

A travers l’acier

Du pénitencier.

 

Exposées en rage

Des mains issues des cages

Demandent  conseil

Aux rayons  du soleil

S’accrochent à un ailleurs

Qu’on voudrait meilleur

De ceux qui appellent

De ces moignons  d’ailes

Pauvres garde-mangers

Il y a des rangées

De sacs  plastiques  blancs

Ballotés par le vent

On dirait que, des  cellules

S’échappent des bulles

De la monotonie, du morne

Et de l’uniforme

Et quelques gardiens

Promènent leurs  chiens .

 

Quartier artificiel

Qui grillage le ciel

Quartier  d’sécurité

 » Tu l’as bien mérité !  »

Pendant que les heures agacent

Se retournent et prélassent

Je suis  égaré

Dans quatre mètres- carrés.

 

Etant dans mes chaînes

A purger ma peine

–     Le temps  s’est  entêté

Et semble s’arrêter

En étant à l’ombre

A broyer  du sombre

Bientôt trois années

Assis à ruminer

Elucubrations, divagations

A chaque occasion

 » En avant toute !  »

Pendant que les  gouttes

De cette satanée fuite

Dessinent  et délimitent

Comme une sorte d’Afrique

Géographie maléfique

Ou bien une  Asie

Sentant le moisi

Un contour sordide

Tout autant humide

Mais, glissant sous la cloison

En rêves  d’évasion…

RC   4- 03 -2012

Et je remercie  Brigitte  pour  son commentaire poétique…

Du coup je mets aussi ce poème  de Armando Valladeres ,( poète cubain ) qui passa 22 années en prison (1960-1982) pour ses convictions chrétiennes et politiques. Armando Valladeres a écrit des poèmes d’une haute portée contre la dépossession humaine. L’un de ses textes porte les couleurs de la résistance et mérite qu’on s’y arrête:     

« Ils m’ont tout enlevé , les porte-plumes
     les crayons, l’encre
     car, eux,
     ils n’aiment pas que j’écrive.
     Et ils m’ont enfoui
     dans cette cellule de châtiment
     mais même ainsi
     ils n’étoufferont pas ma révolte.
     Ils m’ont tout enlevé
     – enfin, presque tout –
     car il me reste le sourire
     l’orgueil de me sentir un homme libre (…)
     Ils m’ont tout enlevé, les porte-plumes , les crayons.
     Mais il me reste l’encre de la vie
     – mon propre sang-
     et avec lui,
     j’écris encore des vers. »

extrait de  quand  les mots  dénoncent les maux…

voir  aussi  ce nouveau post,  avec un autre  texte  de l’auteur  cubain...


Lecture des Alpilles, en Crau ( RC)


photo perso: Arles détail d’architecture ( console)

photo perso et montage panoramique. – alpilles 2005

 

Je lis  les Alpilles         assises sur la Crau

Un parcours ouvert, qui se fait sans pirogue

Au pays  peint par Van Gogh

Marquant  son passage, en solitaire  héros

Et à revoir, encore, et encore ses peintures

Au mistral agitant les oliviers:  il perdure

Et penche au bord des routes les verticales

des platanes –  sans  les faire pour autant bancales

peinture: Van Gogh, montagnes des Alpilles vers St Rémy de Provence 1889

Je revois la lumière      qui s’étale dans la plaine

Et vibre, jusqu’aux salins,    sans perdre haleine

Les tours     de Tarascon et Beaucaire

Son choc  ,sur les contreforts de calcaire

Par dessus l’enclos de Fos, les géants de fer
De Moralès,
, gardent      leurs grands airs

Attendant,      d’un envol de leur cimetière

De rejoindre la mer à l’étang de Berre

photo perso: Moralès: sculpture de métal. Fos sur mer

Il faut aussi que je nomme

La sentinelle  du grand Rhône

Arles ,ensoleillée, et magnifique

Des compétitions photographiques

Partageant solennelle et intime

Les sculptures de Ste Trophime

Aux Picasso de Réattu, lyriques

Les allées des Alyscamps, ces antiques

photo perso: scuplture du cloître de Ste Trophime

Ce poème  ailé, est un paysage .

Il n’est pas que sur la page

Mais en conscience ,l’oeil , voyageur

Semblable, mon frère ma sœur, et quel qu’en soit le lecteur

———-

Variation  à partir  de « j »aperçois le semblable »  de J Jacques Dorio

photo-perso: Arles lion sculpté, ancien pont traversant le Rhône


MARINA TSVETAIEVA – le plus grand des mensonges (1917)


 

peinture: Eugène Delacroix massacres de Scio - détail

 

 

 

 

 

En 1917, Marina Tsvetaieva  écrivait  ce texte   que l’on trouve  dans  les  « inédits  de Vanves »

 

Je te conterai le plus grand des mensonges

Je conterai pour toi le soir qui tombe et l’ombre.

Les feuilles vertes et les vieilles souches

Et les lumières éteintes et rien ne bouge.

Venu de loin, un homme, sa flûte en main,

Jeune, assis, nu, il joue sans fin.

La grande tromperie je conterai,

La lame perfide dans la main

Le trou brûlant de la lame en mon sein

Et de tes femmes les boucles blondes,

Et le sourire de tes enfants.

Et des vieillards le menton blanc.

Je te conterai le plus grand des fracas

Le tumulte sonore de mon siècle, le fer

Du galop des chevaux contre les pierres.