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Pierre Albert-Birot – La pendule


 

le matin du monde

Marc Chagall – le matin du monde 

 

 

Au plus bas de l’hiver dans le creux de la nuit

Las d’avoir l’œil ouvert tu peux quitter l’été du lit

Et venir te pencher sur le Temps

Cherchant à la myope au bord du cadran blanc

Les aiguilles et les lettres aux petits éclats d’or

Elles vont te dire avecque la divine indifférence

Qu’il est trois heures du matin

Et te voici tout ému qu’elle ne soit pas arrêtée

Tellement tu la vois moulée dans de la solitude

Comment son cœur a-t-il la place de faire un’deux

Une pendule est sans doute pendule

Jusqu’à la pointe du balancier

Pendule qui tient à son honneur est toute entière

Au souci de compter

Beau chanteur

Quand il arrive le jour voudrait la séduire

Pour la distraire et la voir enfin se tromper

Mais pendule est vertu même

Et la belle a juré fidélité au Temps

Rude amant

Qui saura jamais pourquoi elle reste ainsi

Collée au vieux

Par amour

Ou pour le rendre ridicule

Ou pour ne pas être seule au monde

 

 

Poésie 1938-1939

LA PANTHERE NOIRE 

Rougerie 


Katica Kulavkova – sécrétions


danse heureuse.  Photographe non identifié

—                        danse heureuse.   Photographe non identifié

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ne restera de nous

qu’un épanchement discret
proscrit
menu comme un haïku comme une pointe
menue parce qu’ éloignée
– comme le soleil

ce dépôt vivant
où avec le temps
nous nous sommes fondus
spasme après spasme, goutte après goutte
comme des donateurs de sang

il restera au fond
ni la sécheresse ni la soif
ne nous aideront
à goûter à la sécrétion,
à recracher, à rebours.

Se déposera aussi
ce qui s’égouttait par erreur
le long de la fissure
où une vie se continue dans l’autre.

Notre voracité et nos appétits seront apprivoisés
Et rééduqués : nous répondrons
à des noms étrangers
Comme à nos propres.
La fidélité est temporelle, ah les meurs !

Le ciel ensuite tel un spéculum gris
sera embué par notre chaude haleine :

Simple preuve qu’il fait froid,
glacial
le fond

 


Eugenio de Andrade – Ni rossignol, ni alouette


 

peinture: Edvard Munch nuit étoilée

 

 

Tu appuies ton visage sur la mélancolie et tu n’entends
même pas le rossignol. Ou est-ce l’alouette ?
Tu peux à peine supporter l’air, partagé
entre la fidélité que tu dois

à la terre de ta mère et au bleu
presque blanc où l’oiseau se perd.
La musique, donnons-lui ce nom,
a toujours été ta blessure, mais aussi

au milieu des dunes ton exaltation.
N’écoute pas le rossignol. Ni l’alouette.
C’est en toi
que toute la musique est oiseau.

 

dessin perso: oiseau de îles Salomon, croquis effectué au musée des Arts Premiers – Paris –  encre de chine  – dec 2010