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Federico Garcia Lorca – songe – mai 1919


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Mon cœur repose auprès de la fraîche fontaine.
(Remplis-la de tes fils
Araignée de l’oubli.)

L’eau de la fontaine lui disait sa chanson.
(Remplis-la de tes fils
Araignée de l’oubli.)

Mon cœur réveillé redisait ses amours.
(Araignée du silence,
Tisse-lui ton mystère.)

L’eau de la fontaine, sombre, l’écoutait.
(Araignée du silence,
Tisse-lui ton mystère.)

Mon cœur tombe en roulant dans la fraîche fontaine.
(Mains blanches, lointaines.
Retenez les eaux !)

Et l’eau l’emporte, chantant d’allégresse.
(Mains blanches, lointaines.
Rien ne demeure dans les eaux !)

 

 

Federico GARCIA LORCA « Anthologie poétique » (Chariot)


Joseph Brodsky – Mon cher Télémaque


 

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peinture: André Derain   le repas d’ Ulysse

 

 

Mon cher Télémaque,
La guerre de Troie
Est terminée maintenant;
Je ne me rappelle pas qui l’a gagnée.
Les Grecs, sans doute, car ils ne laisseraient pas
Tant de morts si loin de leur patrie.
Mais encore, le chemin de mon retour s’est avéré trop long.
Alors que nous étions en train de perdre du temps,
le vieux Poséidon, semble presque étendu et l’espace s’est agrandi.

Je ne sais pas où je suis ni ce que cet endroit peut être.
Il semblerait que ce soit une île sale,
Avec des buissons, des bâtiments et de grands porcs qui grognent.
Un jardin étouffé de mauvaises herbes; quelque reine ou une autre.
De l’herbe et d’ énormes pierres …
Telémaque, mon fils!
Le visage de toutes les îles ressemble à chaque autre, pour un vagabond
Et l’esprit du voyage, le décompte des vagues;
rend les yeux douloureux à scruter les horizons de la mer,
Et la chair de l’eau enveloppe les oreilles.
Je ne me souviens pas comment la guerre s’est finie;
Même quel est ton âge,            je ne m’en souviens pas.

Grandis, alors,         mon Télémaque ,        grandis.
Seuls les dieux savent si nous nous reverrons encore.
Tu as depuis longtemps cessé d’être ce bébé
avant que je me sois arraché aux labours des boeufs.
Si ce n’était pour la trahison de Palamède
Nous deux devrions vivre sous un même toit.
Mais peut-être qu’il avait raison   :  loin de moi
Vous êtes tout à fait à l’abri de toutes les passions œdipiennes,
Et tes rêves, mon Télémaque, sont irréprochables.

 

My dear Telemachus,
The Trojan War
is over now; I don’t recall who won it.
The Greeks, no doubt, for only they would leave
so many dead so far from their own homeland.
But still, my homeward way has proved too long.
While we were wasting time there, old Poseidon,
it almost seems, stretched and extended space.

I don’t know where I am or what this place
can be. It would appear some filthy island,
with bushes, buildings, and great grunting pigs.
A garden choked with weeds; some queen or other.
Grass and huge stones … Telemachus, my son!
To a wanderer the faces of all islands
resemble one another. And the mind
trips, numbering waves; eyes, sore from sea horizons,
run; and the flesh of water stuffs the ears.
I can’t remember how the war came out;
even how old you are–I can’t remember.

Grow up, then, my Telemachus, grow strong.
Only the gods know if we’ll see each other
again. You’ve long since ceased to be that babe
before whom I reined in the plowing bullocks.
Had it not been for Palamedes’ trick
we two would still be living in one household.
But maybe he was right; away from me
you are quite safe from all Oedipal passions,
and your dreams, my Telemachus, are blameless.

la traduction de Georges Nivat diffère quelque peu…

mais le sens en reste le même…

 

Télémaque, mon fils, la guerre de Troie a pris fin.
Qui l’a gagnée, je n’en sais rien.
Les Grecs, sans doute : pour jeter à la rue tant et tant de morts,
il n’y a que les Grecs!
Elle a pris fin; mais le chemin du retour
si tu savais combien il me paraît long!
Comme si Poséidon, pendant que là-bas nous perdions le temps, avait brouillé l’espace.
Je ne sais diantre pas où j’ai échoué, ni ce qui est devant moi :
îlot crasseux, buissons, murets pierreux et cochons qui grognent;
tout à l’abandon; une femme qui règne; de l’herbe et du caillou…
Mon cher Télémaque, ce que les îles peuvent se ressembler pour qui voyage trop!
comme le cerveau s’égare à compter les vagues qui l’assaillent!
Et l’œil, où l’horizon s’est coincé, larmoie;
l’oreille est assourdie par l’aqueuse masse.
Je ne sais plus comment la guerre a fini,
et j’ai perdu le compte de tes années.
Deviens grand, mon Télémaque, deviens homme!
Les dieux seuls savent si nous nous reverrons.
Déjà tu n’es plus le petit nourrisson devant qui je dus arrêter les taureaux.
Palamède a tout fait pour nous séparer.
Mais il n’avait peut-être pas tort : sans moi
tu es affranchi du tourment œdipien,
et tes songes, mon Télémaque, sont sans péché.

 

(Traduit par Georges Nivat.)


Je n’ai jamais su la couleur des étoiles – ( RC )


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peinture: Pisanello

 

On peut lire, – paraît-il –  , son destin,
inscrit dans la conjonction des astres.
Des figures s’y croisent, s’interpénètrent ,
se déforment, puis se détachent
lentement les unes des autres.

On prétend que chacun a son étoile,
mais où la situer dans toute cette galaxie?
Elle nous mènerait, le temps qu’elle nous suive,
par une sorte de fil invisible .
Seulement voila…
il est connu que les astres palpitent à distance,
rayonnent, s’attirent, se repoussent,
et adoptent quelquefois de folles trajectoires.

Leur trace peut se voir,
sur les fresques des églises,
Des représentants
de leur commerce apparaissent…
sous la figure des anges  :
Ils sont un peu plus proches,
( quoique leur figure poupine reste énigmatique ).

Ils ont entre leurs mains les fils du destin.
Ceux-ci,         bien qu’échappant au regard,
arrivent à s’emmêler avec ceux des autres,
et tressent quelquefois une étoffe commune,
en quelques mois         ou quelques semaines,
dont hélas , on ne peut se vêtir,
ni dissimuler ses blessures .

D’autre part, personne ne sait
de quoi sont faites les robes des anges.
Il y a ceux qui embrassent la lumière ,
qui la créent , d’une certaine façon.
Et d’autres qui la consomment,
jusqu’à ce qu’elle se vide de sa substance.

Il arrive que l’étoile clignote, puis s’éteigne,
comme une vulgaire ampoule .
C’est juste que le courant ne passe plus,
ou que le fil est brisé.
Comment savoir ?

On joue alors une musique funèbre,
et sur les murs, la figure de l’ange disparaît,
progressivement de moins en moins nette,
jusqu’à ce que les traits s’effacent définitivement.
L’étoile qui nous était destinée au plafond du ciel,
quitte aussi la scène , mais ,
on n’est plus là pour s’en aperçevoir.

RC – fev 2016


Chaudes embrassades ( RC )


 

 

 

 

photo: Alanah Collier

Aux chaudes embrassades

Les bras  élastiques,

Un corps  qui bat la chamade

 

S’enroule  tout en rythme

Et puis, quand il se penche

Participe à l’écriture…

 

L’espace ondule des hanches,

Mots rayés et mouchetures,

Justifie, s’il le faut, la tendresse

 

Par une  danse improvisée….

Défaite, la chevelure, retenue en tresses,

Vous pouvez vous manifester par un baiser

 

Au coin d’une page pliée…

Trace de rouge ,sur la joue  déposée,

De l’étage, franchir le palier,

 

Quelques phrases bien dosées…

Finis les propos mièvres,

Tu n’as  qu’à ouvrir la bouche,

 

Donner du corps  à tes lèvres,

Un emportement farouche,

—  Et s ‘il faut qu’on se grise

 

Laisse toi donc approcher

Suivant les préceptes  de l’église,

De l’originel empêcher,

 

Distinguant les parties nobles et dignes,

D’autres, à faire des envieux.

En suivant les  consignes

Approuvées par Dieu

 

Mais en revenant sur la terre,

On peut s’en remettre à Saint Fouquin,

Pour soupeser les commentaires,

– (  dont on ressort un bouquin )

 

….  tu peux  toujours le lire …

» Peccato non Farlo » est le thème

Le conseil,  serait d’agir,

Sans  recourir à l’anathème,

 

Encourager les  fidèles,

Et aussi favoriser l’éclosion….

A couronner leur  zèle,

Avec bénédiction.

 

Il faut encourager la natalité

Si l’on reste alité

Et que les  sexes se rencontrent…

–  ( tu veux  que je te montre  ? )

 

Ainsi jaillissent les  étincelles

Entre les amants ravis…

Seront bientôt parents

D’enfants en ribambelle

 

Nouveaux papas et mamans

Se transmettent le flambeau de la vie…

C’est un cadeau de prix,

 

Et celui-ci,   selon le prêtre,  en reste honnête

Au père, le fils  (  et le  Saint-Esprit )

…  s’il faut repeupler la planète….

 

 

RC  – 6 novembre 2012

 

PS: Peccato non farlo  se réfère  à un article  publié  dans  courrier international,  que l’on peut lire  à cette  adresse:  http://www.courrierinternational.com/article/2005/02/10/allez-et-multipliez-vous

 


Jean-Jacques Ampère – Urania


 

 

 

 

 

 

 

Urania.

Adieu ce beau soleil de la terre amoureux,
Esclave de ses fils et se levant pour eux,
Qui n’avait d’autre soin dans toute la nature
Que de lui faire au ciel reluire une ceinture !
Adieu la Terre enfin, paresseuse beauté,
Se berçant sur son lit dans l’espace arrêté…
Plus de ciel ! il n’est pas. Son azur est un mensonge.
Plus rien qu’un vide immense où le regard qui plonge
Voit dans l’espace noir des flots d’astres nombreux,
Trop loin pour que jamais nous soyons rien pour eux
En un coin de ce vide… et là-bas… notre monde.

Jean-Jacques Ampère

 

 


Yvon Le Men – Des galets


peinture trompe-l'oeil de Ko

Je sais

qu’il est interdit

de ramasser des galets

mais

quand il en choisit un

pour le déposer

sur la tombe de son fils

je détournai le visage

et regardai la mer.

Un peu de l’immense histoire du temps

contre la brève histoire d’une vie

est justice.

Yvon Le Men

 

Source  : Anthologie poétique: le bon temps de la vie

 


Ivan Blatny – les lieux


 

 

 

 

Ivan Blatny   (  auteur  tchèque )

photo "trouvée", tranformée par mes soins

fait partie de mes  voyages-  découverte…

lorsque je feuillette  au hasard chez le libraire, l’univers de totaux inconnus…  qui par la suite le deviennent moins…  –  et c’est  souvent  une autre  approche  de l’écriture et du texte, poétique  ou moins,  qui capte mon attention.

c’est en tout cas un poète peu connu,  publié  aux  éditions  de la Différence, collection Orphée  1992

 

——————–

 

Les lieux que nous avons quittés continuent à vivre. Le cheval file, l’enfant crie, la mère ouvre la porte : « Ce n’est pas là, ce n’est pas là, alors je ne sais pas ce que c’est devenu. »

Ils cherchent. Ils cherchent quelque chose, s’agitent à travers le logis. Ils cherchent les lieux que nous avons quittés, les lieux où nous étions autrefois. Ils courent à la gare et pensent : la maison. La maison est restée. Où s’en vont-ils ?

A l’enterrement de la sœur. Pour toujours.

Chez le fils. La grand-mère reste. La grand-mère, ils ne l’emmènent pas. Ils laissent chez eux siffler Mélusine. L’horloge, ils ne l’emmènent pas. L’horloge sonne dans une pièce vide.


Véronique Bizot… mon couronnement 01


peinture: Jim Dine

Je suis allé jusqu’au salon avec mes souliers à la main,

où j’ai trouvé un homme en manteau de cuir. Le pantalon aussi semblait en cuir, et à l’intérieur de tout ce cuir, c’était bien mon fils. Il y a longtemps que je ne l’avais vu, je le connais mal, mais je l’ai parfaitement reconnu et je me suis avancé dans la pièce.

Il m’a regardé des pieds à la tête, comme je suppose que j’avais dû le faire en le voyant, et il a eu ce sourire hérité de sa mère qui fait se déporter sa bouche mince en un rapide tressaillement latéral.

Je me suis assis pour enfiler mes souliers, que j’ai entrepris de lacer en me demandant ce qu’il venait faire là, dans quel pétrin il s’était fichu, puis j’ai voulu me relever, mais ça m’a pris plus de temps que prévu, il m’a fallu l’aide de mon fils, et quand j’ai été debout, sa main tenant fermement mon bras, un vertige m’a pris et j’ai bien failli appeler Mme Ambrunaz. Mon fils me dépassait d’une bonne tête, ce qui n’était pas le cas la dernière fois que je l’ai vu, et ce n’est certainement pas qu’il avait grandi, n’est-ce pas, on ne grandit plus à soixante ans. De près, il faisait largement son âge.

Que de perturbations, ai-je pensé. Eh bien, ai-je dit, te voilà, et je me suis rassis.

Ne fais pas attention au désordre, ai-je ajouté comme il regardait autour de lui, puis je me suis rappelé qu’il était brocanteur, du moins l’était-il aux dernières nouvelles. Tu tombes bien, ai-je encore ajouté, figure-toi que je viens tout juste de commencer à déblayer mes placards.

Si quelque chose de ce fourbi t’intéresse, emporte-le donc, personnellement je n’ai besoin que de ce fauteuil dans lequel je suis assis, pas question de me séparer de ce fauteuil, ni de ce petit tabouret où il m’arrive d’allonger les jambes. Le reste est à toi. Tu as salué Mme Ambrunaz ?

Papa, a dit mon fils, et j’ai pratiquement sursauté de m’entendre appeler papa par cet homme vieillissant, mais il est un fait que mon fils a toujours agi de façon imprévue, aussi ai-je affecté de n’avoir pas entendu. J’hésitais maintenant à lui demander ce qu’il était venu faire, et donc à m’attirer des reproches sur mon insensibilité, etc.

Mon fils m’a constamment tout reproché et tout ce qu’il m’a reproché, il l’a entassé dans le sac de mon insensibilité, après quoi il s’en est allé vivre sa vie, flanqué de ce sac plein de mon insensibilité. Dieu sait où il s’en est débarrassé et si même il s’en est débarrassé ; à le voir, rien ne dit qu’il l’ait fait. Un enfant aimable, puis un esprit prometteur et pour finir, ce déluge de ressentiment.

Toujours la même histoire, semble-t-il. Mme Ambrunaz est entrée au salon avec un plateau encombré de boissons que mon fils, s’avançant vers elle, lui a retiré des mains, ce qui m’a fait réaliser combien elle est devenue vieille, elle aussi, maigre silhouette persistant cependant à venir chaque jour effectuer ces quelques dérisoires tâches domestiques qui donnent un semblant de maintien à tout.

Il doit s’acheter un costume neuf, a-t-elle déclaré en me désignant du menton, puis elle a quitté la pièce et mon fils a voulu savoir pourquoi il me fallait un costume neuf.

Et pourquoi donc te faut-il un costume neuf? a-t-il demandé après s’être assis, sans doute soulagé de l’anodine tournure que prenaient les choses.

Allons-y pour cette conversation, ai-je pensé, et je l’ai informé de mon couronnement, ainsi que du contenu inexploitable de ma penderie, à la suite de quoi il est apparu qu’il n’avait rien de plus urgent que de m’accompagner dans un magasin et nous avons mis nos manteaux.

extrait  de « mon couronnement »–   un roman  au ton très particulier,voir la critique  de Télérama

remarquable  petit ouvrage  paru  chez  Actes/sud


Luis Cernuda – Parle-moi, ma mère


« Parle-moi, ma mère ;
Je te donne ce nom car
Aucune femme ne le fut d’aucun homme
Comme tu l’es pour moi.
Parle-moi, dis-moi

Un seul mot en ces jours immobiles,
En ces jours informes
Qui contre toi se dressent
Tels d’amers poignards
Aux mains de tes propres fils. »

peinture flamande: D Bouts -vierge à l'enfant XVIè s mus Correr.JPG