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le mouvement,même, contre l’inertie des choses – ( RC )


Serendipity 14356837253.jpg

photo: Andrew John

 

C’est comme une couleur intense

arrachée au mur.

Un mur brun de pierre,


posé à même le sol, rugueux,

et il y a cette forme rouge …

 

 

Souple, elle coule, légère…

elle ne s’accroche à rien,

soulevée par le vent ,


à la façon d’une flamme,

que seul le regard peut saisir … ( ! ) .

 

 


Elle se gorge d’une lumière,


que la rocaille refuse ,

et suit la silhouette d’une danseuse ;


le mouvement même ,

contre l’inertie lourde des choses…

 

 

RC – aout 2018


Ménagerie de papier – ( RC )


( un hommage  à Tennessee Williams, et  Chr Boltanski )

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installation:  Chr Boltanski

 

 


             Petit zoo miniature,
de la ménagerie …
objets de prix,
en villégiature
     deux par deux
se suivent à la queue leu-leu,
sur les étagères…
petites choses en verre…

          Vous auriez pu choisir,
pour parader à loisir
entre deux pots de bière,
une autre matière:
       celle un peu plus malléable
que l’on trouve sur la table,
juste des morceaux de papier,
que je pourrais plier.

         Trente millions d’amis,
tous en origami,
certifiés d’origine,
occupant la vitine,
en état de marche:
            tout le bestiaire,
à l’abri des courants d’air :
–      une nouvelle arche.

         Comment s’est-elle échouée là
à côté de la penderie,
la vitrine de la ménagerie
où se reflète le matelas
et deux ou trois caisses ?
les restes d’un naufrage:
l’arche après l’orage
( et toute la chambre en détresse ).

         En fait, vous avez compris,
j’occupe mes nuits
à transformer les légendes,
en une sorte de sarabande,
où l’hiver se tient au chaud,
quand je découpe aux ciseaux
tout un parc arboré, et un zoo,
pour tous ces animaux.

         Ce sont des rêves fragiles,
qui dérivent comme les îles
que je prélève dans un cahier
en faisant des bandes de papier :
promis à la déchirure,
où la part de l’écrit se disloque elle-même
on dira que les poèmes
trouvent une seconde nature.

       Mais les rêves refusent de se faire attraper,
dragons et tigres de papier
ont pris leur indépendance
( quand le chat n’est pas là, les souris dansent ! ),
          si on regarde toutes ces bêtes,
la nuit leurs ombres se projettent
sur le plafond
et comme il se doit, le manège tourne en rond.

Les corbeaux et les canards
partagent le cauchemar,
du cahier sur la table:
          le château sera de sable
un souffle, une petite averse,
et tout se renverse,
sans même un cri,
         ( rêves en confettis ).

        C’est la fin de la procession :
cela tourne à l’obsession:
le manège occupe maintenant la malle,
et tout ce petit monde s’emballe,
aussi,    le matin,        de bonne heure,
quand tout le monde semble dormir
je me transforme en inquisiteur,
et décide de l’avenir .

         Ce sera bien un drame
quand je livrerai aux flammes
pieds et poings liés
ce monde de papier…
       Souhaitons qu’une autre matière
puisse échapper à l’enfer:
Choisissons-la moins éphémère
–        une ménagerie de verre fera l’affaire         –


RC – août 2017

 


Muhamed Kërveshi – Kosova


 

Kosova
Ta beauté entière gît en nos paroles

Sous nos yeux grands ouverts
l’on déloge les nids de tes oiseaux

Ton ombre entière emplit nos regards

Tu es la longue route de notre maturation
Dans les escaliers de tes kullas le temps
cherchait le visage des jours oubliés

Notre amour entier se coule au fil de tes rues

Mon peuple
Chaque matin je te vois plus imposant que la veille
– tu grandis
De toi j’ai pris forme et apparence
Je t’ai fait don de deux chênes et une fleur
en mai en avril et en mars
Quelle place te crée en lui mon cœur
– à ton âme, à ton amour, à ta chaleur,
dès que je pense à toi
– nos oiseaux m’en ouvrent les fenêtres –
Je me cherche moi-même en ton sein immense
La danse de la flamme va courant autour du foyer

Mon peuple élément vital, principe de fierté
toi seul m’élèves à ta hauteur.

 

( Muhamed Kërveshi est un auteur  du Kosovo,  d’où le titre  du texte )


Frederic Nietszche – Le signe de feu


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Ici, où parmi les mers l’île a surgi,
pierre du victimaire se dressant escarpée,
ici, sous le ciel noir, Zarathoustra
allume son feu des hauteurs, —
signes de feu pour les pilotes en détresse,
point d’interrogation pour ceux qui savent répondre…

Cette flamme aux courbes blanchâtres,
—    vers les froids lointains élève les langues de son désir,
elle tourne sa gorge vers des hauteurs toujours plus pures —
semblable à un serpent, dressé d’impatience :
Ce signe je l’ai placé devant moi.

Mon âme elle-même est cette flamme: insatiable,
vers de nouveaux lointains,
sa tranquille ardeur s’élève plus haut.
Pourquoi Zarathoustra a-t-il fui les animaux et les hommes ?

Pourquoi s’est-il enfui brusquement de toute terre ferme ?
Il connaît déjà six solitudes —,
Mais la mer elle-même ne fut pas assez solitaire pour lui,
il se hissa sur l’île, sur la montagne il devint flamme,
maintenant, vers une septième solitude
il jette son hameçon chercheur par-dessus sa tête.

Pilotes en détresse !          Ruines de vieilles étoiles !
Et vous, mers de l’avenir !           cieux inexplorés !
vers tout ce qui est solitaire je jette maintenant l’hameçon :
répondez à l’impatience de la flamme
péchez pour moi, le pêcheur des hautes montagnes,
ma septième, ma dernière solitude ! —

Frédéric NIETZSCHE « Dithyrambes à Dionysos »    (1888) in « Poésies » (Mercure de France)


Marceline Desbordes-Valmore – Pourquoi demander l’heure ?


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Pourquoi demander l’heure ? Eh ! Qu’importe comment

Le temps a secoué ses ailes sur nos têtes ?

Va, les minutes d’or qui brillent dans ces fêtes

Sont les trésors d’un Dieu plus jeune et plus charmant.

C’est un enfant qui rit, c’est le plaisir prodigue

D’instants. Si le calcul fixait ce don rapide,

Qui n’en ménagerait chaque parcelle 7 Hélas !

Le plaisir glisse et meurt : on ne sent point ses pas.

Comme les baisers d’une femme,
Ils sont trop vifs pour les compter,
Trop légers pour les arrêter,
Et l’on n’enchaîne pas la flamme !

Ainsi, remplis la coupe. Eh ! qu’importe comment
Le temps roule son cercle et détruit nos journées ?
Va, les minutes d’or, qui valent tant d’années,
Sont les trésors d’un Dieu plus jeune et plus charmant !

Marceline DESBORDES-VALMORE
« Bouquets et prières »
(éd. Dumont)


Pierre Mhanna – La rue et ses passants


 

 

 

3471866108_c17754237d%2520Fairy%2520of%2520Lakes.jpgMa vie entière est une lettre écrite pour vous dans une langue que seul l’amour peut comprendre.
My whole life is a letter for you written in a language only love can understand.

~

By the candlelight
I loved to read her poems
and gaze, every now and then,
into her eyes,
at the way the flame flickered
and danced upon
the page of her face,
the poem of my life.
À la lueur des bougies
J’aimais lire ses poèmes
et le regard, à chaque instant et puis,
dans ses yeux,
à la façon dont la flamme vacillait
et dansait sur
la page de son visage,
le poème de ma vie.
~

With the patience
of the river
dissolving rocks
and carrying them to the sea
my touch will have her skin
dissolved in poetry.
~

Avec la patience
de la rivière
dissolvant les roches
et les transportant vers la mer
mon contact verra sa peau
dissoute dans la poésie.

 

traduction  RC de cette  toute récente  parution  sur le blog  de Pierre Mhanna  ( english )

 

 


Arseni Tarkovski – Stalker


Afficher l'image d'origineStalker  ( photo extraite du célèbre film du même  nom d’ Andrei Tarkovski – son fils)

—-

Comment ne pas aimer tes yeux
Et leur reflet étincelant,
Quand tu les lèves, malicieux,
Et traces un cercle miroitant
Tel un éclair venu des cieux…

Mais il est d’autres souvenirs,
Encore plus beaux : des yeux lassés.
Des baisers fous, l’âme en délire.
Et à travers les cils baissés
La flamme confuse du désir.

Arséni Tarkovski
A. Tarkovski. « Le Miroir ».


Catherine Pozzi – Vale


Christophe Possum  rêve de ver.jpg

peinture  aborigène: Clifford Possum  1997

La grande amour que vous m’aviez donnée
Le vent des jours a rompu ses rayons —
Où fut la flamme, où fut la destinée
Où nous étions, où par la main serrée
Nous nous tenions

Notre soleil, dont l’ardeur fut pensée
L’orbe pour nous de l’être sans second
Le second ciel d’une âme divisée
Le double exil où le double se fond

Son lieu pour vous apparaît cendre et crainte,
Vos yeux vers lui ne l’ont pas reconnu
L’astre enchanté qui portait hors d’atteinte
L’extrême instant de notre seule étreinte
Vers l’inconnu.

Mais le futur dont vous attendez vivre
Est moins présent que le bien disparu.
Toute vendange à la fin qu’il vous livre
Vous la boirez sans pouvoir être qu’ivre
Du vin perdu.

J’ai retrouvé le céleste et sauvage
Le paradis où l’angoisse est désir.
Le haut passé qui grandi d’âge en âge
Il est mon corps et sera mon partage
Après mourir.

Quand dans un corps ma délice oubliée
Où fut ton nom, prendra forme de cœur
Je revivrai notre grande journée,
Et cette amour que je t’avais donnée
Pour la douleur.


Vale

Del gran amor que tú me habías dado
El viento de los días los rayos destrozó —
Donde estuvo la llama, donde estuvo el destino
Donde estuvimos, donde, las manos enlazadas,
Juntos estábamos

Sol que fue nuestro, de ardiente pensamiento
Para nosotros orbe del ser sin semejante
Segundo cielo de un alma dividida
Exilio doble donde el doble se funde

Ceniza y miedo para ti representa
Su lugar, tus ojos no lo han reconocido
Astro encantado que con él se llevaba
De nuestro solo abrazo el alto instante
Hacia lo ignoto.

Pero el futuro del que vivir esperas
Menos presente está que el bien ausente
Toda vendimia que él al final te entregue
La beberás mientras te embriaga el
Vino perdido..

Volví a encontrar lo celeste y salvaje
El paraíso en que angustia es deseo
Alto pasado que con el tiempo crece
Es hoy mi cuerpo, mi posesión será
Tras el morir.

Cuando en un cuerpo mi delicia olvidada
En que estuvo tu nombre se vuelva corazón
Reviviré los días que fueron nuestro día
Y aquel amor que yo te había dado
Para el dolor.

Versión de Carlos Cámara y Miguel Ángel Frontán


Robert Desnos – A la faveur de la nuit


 

Se glisser dans ton ombre à la faveur de la nuit.

Suivre tes pas, ton ombre à la fenêtre,

Cette ombre à la fenêtre c’est toi, ce n’est pas une autre,

    c’est toi.

N’ouvre pas cette fenêtre derrière les rideaux de laquelle

    tu bouges.

Ferme les yeux.

Je voudrais les fermer avec mes lèvres.

Mais la fenêtre s’ouvre et le vent, le vent qui balance

    bizarrement la flamme et le drapeau entoure la fuite

    de son manteau. 

 La fenêtre s’ouvre : Ce n’est pas toi.

Je le savais bien.

—–

Corps et biens (1930)

 

 


Camille Loty Malebranche – Picasso


P Picasso – femme se lavant  (  et une occasion pour  aller  sur le blog  abondant en reproductions  photographiques  et peintures de DantéBéa)

Picasso,
Comme le gigantesque Guernica en exil,
Mon cœur s’exile en tes murs ; et, rien que par ta fêlure de femme-échancrure,
Je suis force sidérale, comète vivante et charnelle
Soleil renouvelé qui te contemple !
Ah ! Ta dévorante flamme, féminine ardeur des idylles, saillies chaudes, érectiles
Toi ! Reine des mille et infinies brisures !
Mère des aurores, de corps et de cœur,
Tu travailles ma transe à tes portes d’ange-luxure
Luxuriance des vrilles incarnates, danses vulvaires
Tu es pégase des passions qui fracassent, forces jouissives, éjaculatoires
Comme le clair-obscur de Rembrandt
Tu bricoles le mystère d’extase, envergue mes traits à tes espars spumeux de vague
Comme Matisse, tu es fauve qui dévore mes sens
Et tu happes mon ceps dans ta valse envoûtante,
Ah ! Ton aura de lune, quasar sanguinolent des mers galactiques
O ! Perle prenante, obsédante, poignante incarnation-pulsar de ton corps en rut.

***

Ceci est l’ extrait final d’un poème assez long  consacré  aux  artistes.

voir la page  sur ce poète:


Cela vaut le coup d’essayer ( un jeu qui en vaut la chandelle ) – ( RC )


 

Il faut miser sur des cases,.
C’est la  règle du jeu,
Un peu comme à la marelle.
On se déplace,
puisque  c’est le hasard  qui décide,
D’un jet de dés.

Le voyage  se fait,
de façon instantanée:
On peut passer de la passion,
à la prison  –  sans transition.

Si c’est un jeu…
qui donc  en édicte les  règles  ?
Le jeu en vaut-il la chandelle ?
mais  tout  au long  de l’existence,

A passer  d’une  case  à l’autre  ;
On ne sait quelles  sont les  chances
de finir  sur la  case « ciel ».
Les  prêtres  ont à ce sujet leur idée,
mais il se pourrait, vu ce qu’on connait,
qu’elles soient  orientées…

Le mathématicien parlerait de probabilités,
mais tout le monde ne termine pas  en même temps,
ni dans la même case…
>               » un jeu qui en vaut la chandelle »…

mais celle-ci se consume
inexorablement.     La flamme  s’abaisse.
Au final, la dernière case se remplit
de cire fondue,
avant que la mèche  tombe,
et ne s’éteigne pour  de bon…

mais où,  précisément ?
je ne peux  vous  répondre.


RC-  juin 2015

photo: affiche d’Amnesty international contre la torture


Rêves d’Amérique – ( RC )


Peinture à l'encaustique: Jasper Johns - drapeau blanc

Peinture à l’encaustique: Jasper Johns – drapeau blanc

C’est une image que colporte le rêve :
C’est  toujours mieux  ailleurs,
Alors…
Tu as rêvé de l’Amérique,
Comme tant d’autres ,

parcourant les mythes,
et celui, bien entretenu,
de la géante de cuivre,  
portant haut la flamme, et ceinte,
Comme pourraient l’être ceux qui s’en réclament,

D’une bannière  aux multiples  étoiles,
Etoiles blanches  sur un bleu profond,
parfaitement alignées,
comme les  tombes, dans les cimetières de la liberté,
des soldats ( américains, justement).

« America, America » d’Elia Kazan,
révèle le parcours de l’immigrant,
prêt à affronter  tous les obstacles,
pour réaliser son rêve, qui coïncide aussi
à la perte  de son identité,  

parti pour un voyage  sans  retour.
Vivant de l’intérieur la sensation de déracinement
malgré son  désir d’appartenance .
Les hommes  qu’on croise,
n’ont plus le visage des conquérants.

Seul le commerce porte à le croire :
Ils ont les paupières lourdes ;
Ils ont englouti leur passé,
Et n’ignorent plus que ,
sur la bannière,

Les bandes rouges peuvent être aussi,
Un chemin de sang,
Comme l’a été celui de millions d’hommes,
Importés  comme esclaves,
Il n’y a pas si longtemps.                   

peinture & sérigraphie: Andy Warhol

peinture & sérigraphie: Andy Warhol

Tu as rêvé  d’Amérique,
Mais les  étoiles  ont pâli,  
Et le ciel est sale.
La liberté  tant vantée,
( surtout celle  de faire de l’argent, )

Se mesure à leur poids  de dollars
Où rivalisent  ceux  qui ont réussi.
C’est une partie de  l’Amérique qui fanfaronne,
qui joue de sa sur-puissance,
et va guerroyer au Viet-Nam, ou ailleurs.

Mais il y a l’autre côté, qui étend ses bras de pieuvre
Le côté plus obscur, celui
des  « raisins de la colère »,
Celui des hommes meurtris,
Dont on ne parle pas .

Eux connaissent  l’Amérique  de l’intérieur,
Et leur  destin empêché les enfonce
dans la catégorie des « loosers »  :
Leurs  songes ne sont pas les mêmes… ;
Les étoiles se sont changées en pluie  de larmes…

Ainsi ,  tu ne rêves  plus  d’Amérique ?

 

RC – juill 2015

 


Armand Robin – poème pour adultes ( XV )


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XV

Il y a les gens à bout de force,
Il y a les gens de la ville de « Neuve-Usine »
Qui jamais ne sont allés au théâtre,
Il y a des pommiers polonais aux fruits inaccessibles aux enfants,
Il y a des enfants rendus malades par des médecins vicieux,
Il y a des garçons acculés au mensonge,
Il y a des jeunes filles acculées au mensonge,
Il y a des vieilles chassées de leur logement par de tout jeunes gens,
Il y a des épuisés mourant de caillots au cœur,
Il y a des calomniés, couverts de crachats,
Il y a des gens dévalisés dans les rues
Par de banals bandits pour qui on cherche une définition légale,
Il y a des gens qui attendent des paperasses,
Il y a des gens qui attendent la justice,
Il y a des gens qui attendent longtemps.
Nous réclamons ici, sur terre,
Pour l’humanité harassée,
Des clefs qui aillent avec les serrures,
Des logis pauvres mais avec fenêtres,
Des murs sans moisissure,
Le droit de haïr les paperasses,
De tendres claires heures humaines,
Le retour au logis sans danger d’être tué
Et la séparation toute simple entre ce qui est dit et ce qui est fait.
Nous réclamons ici, sur terre
(Terre pour laquelle nous nous sommes jetés en gage
Et pour qui des millions dans les combats sont tombés),
Nous réclamons les feux de la vérité, le blé de la liberté,
L’esprit en flamme,
Oui, l’esprit en flamme,
Nous le réclamons tous les jours,
Nous nous plaignons à partir du Parti.

(Armand Robin)    (1955)


Aliette Audra – N’envoyez pas de lettres


 

peinture - auteur non identifié

peinture – auteur non identifié

 

N’envoyez pas de lettres

 

 

N’envoyez plus de lettres, seulement des feuilles

D’arbres, que le soleil détache ou le vent cueille

Ou l’automne abat et dépose entre vos mains.

Je ne les recevrai jamais le lendemain,

Mais j’ai depuis toujours l’habitude d’attendre

Et mon cœur, de veiller, n’en sera pas moins tendre.

Vous ne pourrez, c’est vrai, rien écrire dessus,

Cependant je lirai comme si j’avais su

Les paroles que vous formulez dans votre âme

Tant vos rêves pour moi ont l’éclat de la flamme.

Choisissez les couleurs suivant le ton des jours ;

Que la feuille soit fraîche si le ciel est lourd,

Et d’un vert bien profond si le ciel est trop pâle.

Qu’elle soit de chêne et blonde comme le hâle

Au front d’un bel enfant, quand s’achève l’été,

Et lorsque vient Novembre, afin de refléter

Ce qu’il ensevelit et ce qu’il remémore

Veuillez me cueillir une feuille au sycomore.

(Mais qu’elle soit de hêtre, d’aulne ou d’olivier,

que m’importe après tout pourvu que vous viviez !)

Et si, dans le futur, un jour Dieu vous propose

Par hasard le bonheur, pour me dire la chose

Envoyez simplement une feuille de rose.

 

Aliette Audra

 (Paris, 1897 – Lausanne, 1962)

 


Danilo Kis – Le cirque de famille – Le jeu


LE JEU

L’homme regarde par le trou de la serrure et pense Ce n’est pas lui ; ce n’est pas Andréas. Il reste plié en deux, pensant

Ce n’est pas Andréas. Il s’obstine, immobile, même lorsqu’il commence à avoir mal aux reins. Il est grand et son menton touche presque ses genoux.

Mais il ne bouge pas. Il ne fait même pas un geste quand ses yeux se mettent à pleurer derrière ses verres de lunettes, lui brouillant la vue. De la chambre souffle un courant d’air froid par le trou de la serrure, comme par un couloir. Mais il ne bouge pas. Le verre de ses lunettes effleure un instant la serrure et il recule un peu la tête.
Il faut que je montre ça à Maria, pense-t-il méchamment, sans être conscient de le penser ni d’y mettre de la méchanceté.

Il faut que je montre à Maria Max Ahasvérus, le marchand de plume. Il ne sait pas pourquoi, mais il a besoin de l’humilier. Et cela va l’humilier, pense-t-il avec plaisir. Il faut que je montre à Maria le cheminement souterrain et mystérieux du sang. Qu’Andréas, en fait, n’est pas son Petit Garçon Blond (comme elle le croit), mais son
sang à lui, le petit-fils de Max l’Errant.

Et cela lui fera mal. Il triomphe à l’avance et se réjouit déjà de la voir souffrir en
secret, incapable de réfuter, ne serait-ce que dans son cœur et en silence, ce qu’il lui prouverait en lui montrant son Petit Garçon Blond, son Andréas, en train de faire le boniment à la clientèle en allant d’un portrait à l’autre, comme s’il errait à travers les siècles. Et cela lui fera mal, à Maria.

Voilà pourquoi il n’arrive pas à se détacher du trou de la serrure, pourquoi il recule cet instant de plaisir qui est là, tout près, à sa portée. Mais il ne veut pas, il ne peut pas encore tendre la main et prendre le plaisir de la voir souffrir.

Voilà pourquoi il remet à plus tard. Il attend que l’instant mûrisse de lui-même et tombe dans la boue, comme une prune mûre. Voilà pourquoi il ne veut pas appeler tout de suite Maria, mais continue obstinément à regarder par le trou de la serrure où souffle, comme par un couloir, un courant d’air froid venu de très loin, hors du temps. Et tout au bout de ce couloir, dans une perspective lointaine et trouble, comme au crépuscule, il est là, Max Ahasvérus, le marchand de plume, et il vante sa   marchandise, habilement, en bon Juif.

C’est à lui que l’homme pense, à lui seul, car il le voit, là.

Mais il n’oublie pas un seul instant qu’il doit montrer tout cela à Maria, et que cela lui fera mal. Voilà pourquoi il ne l’appelle pas tout de suite. Il attend que l’instant mûrisse de lui-même et tombe, comme une prune, pour l’écraser et le fouler aux pieds.

L’enfant (cependant) est tout seul dans la chambre. Il sent ses mains s’engourdir de froid et il y a un bon moment déjà qu’il a envie d’aller se réchauffer dans la cuisine. Mais il n’arrive pas à se décider. Ici, personne ne le voit, mais là-bas, dans la cuisine, sous le regard des adultes, il ne pourrait pas jouer comme ça. Peut-être, pourtant, ne l’en empêcheraient- ils pas, ils ne lui feraient sûrement aucun reproche (surtout pas sa mère), car ce jeu, il le sent, n’est pas dangereux (qu’est- ce donc à côté d’une allumette craquée dans la grange ou de crachats lancés au visage des passants). Mais c’est quand même un drôle de jeu. Qui ne serait pas venu à l’idée d’Anna.
Voilà pourquoi il s’obstine à tenir sur son épaule un gros oreiller qu’il a pris sur le lit et, arpentant la chambre, soi-disant courbé sous le poids, il va d’un portrait à l’autre (il y a là quelque chose de mal, il le sent) en marmonnant.

À côté de la machine à coudre, devant la fenêtre, sur le plancher lavé à grande eau, gisent ses jouets abandonnés : soldats de plomb, billes d’argile et de verre…

Mais pour l’instant, il est occupé à un jeu dont il ignore encore le nom. « Madame, voulez-vous de la plume de cygne toute blanche ? » chuchote-t-il en s’inclinant, les yeux fixés sur le sourire énigmatique de Mona Lisa, au-dessus du lit d’Anna. Sur son visage se lit une déception sincère.

C’était sa dernière chance.Tant de clients  ont déjà refusé. Et ce vieillard (avec un drôle de chapeau et ne longue pipe sous son bec-de-lièvre) qui pend au-dessus du lit de son père, et cette vieille dame distinguée (avec un nez crochu et de drôles de chaussures à boucle), et tous, les uns après les autres, et maintenant cette belle femme au sourire si mystérieux et si ambigu ; tantôt on croirait qu’elle va tout acheter, tantôt qu’elle refuse avec un léger mépris. L’enfant se tient devant elle, humilié — et amoureux. Il attend sa réponse tout en pensant : ce n’est pas un métier pour moi. Je  donnerais bien à cette dame toute ma marchandise pour ses beaux yeux, pour son sourire, et ce serait la ruine. Eh bien, tant pis, ruinons-nous, pense-t-il, alors que ses yeux brillent avec douceur. Tant pis, je vais tout lui donner, qu’elle puisse dormir dans le lit doux et moelleux.
Puis, brusquement, à voix haute : « Madame Mona Lisa, voilà pour vous, de la part d’un jeune et modeste commerçant, un cadeau pour votre literie… Vous avez payé de votre
sourire, Madame. » II s’incline et rougit pour de bon, bien qu’il sache que tout cela n’est que jeu et comédie, mais il a honte de sa galanterie encore maladroite et de s’être ainsi trahi lui-même, car lorsqu’on joue au commerçant, on doit essayer de vendre sa marchandise au meilleur prix, et non faire faillite pour un sourire.

L’homme regarde par le trou de la serrure. Et il voit son père défunt, Max Ahasvérus.

Ce n’est pas un revenant, c’est Max Ahasvérus, le marchand de plume, en personne. Il vient de loin, de très loin. L’homme se tait. Il sent sa vue se brouiller. Par le trou de la serrure souffle, comme par un couloir, un fort courant d’air. Max a trouvé une cliente :

« Frau, wünschen Sie feiner ganzfeder? » dit Max avec une courbette espiègle en enlevant le sac de son épaule.

L’homme se tait.

« Madame Mona Lisa, dit Max, c’est la plus belle plume de toute la région. C’est celle du cygne de Léda. Voulez-vous de la pure plume de cygne ? » Puis, voyant sur le visage de la cliente un sourire, un sourire à peine perceptible qui est à la fois mépris et tendresse, mais qui promet bien peu, il remet son sac sur l’épaule et dit en s’inclinant :

« Adios, senorita, vous le regretterez. » Alors l’homme sursaute. Ses mains, qui étaient jusque-là calmement croisées dans son dos, se mettent tout à coup à dire quelque chose que sa femme ne voit pas, car elle lui tourne le dos. Pourtant, Edouard ne peut décoller son œil du trou de la serrure. Il se redresse brusquement et s’essuie les yeux avec son mouchoir, sans enlever ses lunettes. « Maria, dit-il à voix basse, devine qui est dans la chambre ?

Regarde, mais fais doucement. » La femme se retourne, sans lâcher la bouilloire que lèche la
flamme violette du réchaud à gaz. « Qui, Edouard, qui ? »
Elle voit ses prunelles tendues derrière ses lunettes.

« Qui ? Qui ? Regarde ! » crie-t-il avec colère. Puis il se laisse tomber avec lassitude sur une chaise et allume une cigarette. Elle enlève la bouilloire de la flamme. On voit que ses mains tremblent.

La porte gémit et l’enfant sursauta. La femme le surprit un oreiller dans les bras. À part lui, il n’y avait personne dans la pièce. « Andi, dit-elle sans pouvoir contrôler le tremblement de sa voix, qu’est-ce que tu fais dans cette pièce glaciale ? Tu as les mains gelées. »

« Rien, dit-il, je joue. »

« Laisse cet oreiller », dit-elle.

« Mais, maman, je joue justement avec l’oreiller », répondit l’enfant. Puis il mit l’oreiller sur son épaule et se campa devant elle. « Madame, voulez-vous de la belle plume de cygne? », dit-il en souriant et en s’inclinant. La femme se taisait. Le sourire s’éteignit alors sur le visage de l’enfant (oui, il le savait, il le sentait, il y avait quelque chose de mal dans ce jeu). Elle lui arracha l’oreiller des mains et le jeta sur le lit.

Puis elle se dirigea vers la porte et, là, s’arrêta, clouée par le regard de l’homme. Lâchant la main de l’enfant, elle passa rapidement à côté de lui.

« Tu as vu Max Ahasvérus ?» La question tomba comme une prune mûre dans la boue.

« Oui, Edouard, oui. Je l’ai vu. Il m’a proposé de la plume de cygne. Madame, voulez-vous de la belle plume de cygne ? »

« II était une fois un roi », commença la mère après la prière du soir. « Et alors ? » demanda l’enfant en se frottant les yeux pour chasser le sommeil (mais il savait que, comme toujours, l’histoire l’endormirait et que ses efforts

seraient inutiles). « II se maria avec une Gitane… » « Pourquoi ? » demanda-t-il.

« La Gitane était belle, la plus belle femme de tout le royaume. Un jour, ils eurent un fils qui devait succéder à son père sur le trône.

Alors le roi, tout heureux d’avoir un héritier, ordonna qu’on tue la Gitane, car si on apprenait qu’elle était la mère de son enfant, le futur héritier devrait renoncer au trône. Ainsi, le prince ne sut jamais qui était sa mère.

Par bonheur, il ressemblait à son père, et personne ne pouvait deviner dans la couleur de sa peau la nuance un peu plus sombre due au sang gitan. »

« Je ne comprends pas », dit l’enfant, «i Ce n’est pas important. Écoute la suite », dit sa mère en regrettant un peu d’avoir commencé cette histoire.

Mais elle ne pouvait plus s’arrêter, et pas seulement à cause de l’enfant. « II fut élevé par le  meilleurs maîtres et les plus grands sages du royaume. Le roi était satisfait et heureux. » Là, elle aurait pu s’arrêter, car elle ne savait pas elle-même comment finir l’histoire.

Ce serait dur pour l’enfant. Mais quand elle entendit le « Et alors? » de son fils (habitué à son art des coups de théâtre), elle poursuivit, avant même d’avoir imaginé une fin.

« Un jour, le roi jeta un coup d’œil dans la chambre de son fils pour voir si le prince s’était endormi. » « Et alors ? » Elle hésita un peu et continua. « Et il trouva l’enfant, tenant un oreiller de velours et de soie, en train de mendier devant le portrait de sa mère.  »

Un croûton de pain, s’il vous plaît, puissante reine (elle imitait maintenant l’accent des Gitans), et un bout de chiffon pour cacher ma nudité…  » Comme un fou, le roi se précipita dans la chambre et empoigna son fils.

Que^ fais-tu là, prince? » demanda le père. « Je mendie, Père « , répondit le prince.  » J’en ai assez de mes jouets et de mes chevaux, et aussi de mes faucons; alors, je joue au
mendiant.  » »

Elle parlait de plus en plus doucement et, finalement, elle se tut. L’enfant s’était endormi. Elle éteignit la lampe et s’éloigna sur la pointe des pieds.

« II a tué aussi son fils ? » entendit-elle dans le noir et elle sursauta. Elle revint sur ses pas pour caresser l’enfant.

Non », chuchota-t-elle sans allumer la lumière. « Non. »


Stefanu Cesari – Là où vous avez bâti cette maison


image  retravaillée par mes soins

image retravaillée par mes soins

Là où vous avez bâti cette maison, l’eau sous la colline.
sa chanson rampe, le soir. vous ne dormez pas.
on vous laisse, toujours au même point de l’aube
sachant que vous resterez, là, à nous attendre, sans redire

c’est vrai. on s’habille d’une faute, elle nous lie comme le sang, à travers les herbes folles.
le moment venu, un doigt passe sur la bouche,
une petite flamme,
vous laissez la lumière allumée le temps que nous partions.

Indò vo eti pisatu a casa ci hè l’acqua sutt’à a parata.
a sera, a so canzona, à rampaconu.
vo ch’ùn durmiti, vi lachemu sempri à quiddu mumentu albinu,
sapendu ch’eti à stà quì, ad aspittàcci. senza lagnàvvi, mancu una volta.

hè vera. ci ‘mpannumenu cù li nosci falta, par travirsà u bagnaghju, è ci liani com’è u
sangu.
spicchènduci, nienti ci veni.
daretu à no, una pìccula fiara, di matinata, tini accesu mentri chè no partimu …

Stefanu Cesari  est un auteur  corse, on peut  le retrouver  sur Voxpoesi....


Il se pourrait, il suffirait – ( RC )


photo: Andreas Feininger

                                 photo:     Andreas Feininger

Il se pourrait                       que tu regardes
Ce qu’il reste         d’une flamme éteinte,
Un pétale humide, laissant son empreinte,
Dans ce livre aimé, sous la page de garde…

Une trace décolorée,
Un parfum évanoui,
Un sourire enfui,
Une porte dorée….

Il se pourrait            que tu pleures,
Et que tes yeux se lâchent,
Les pages en garderont des taches,
Presque invisibles ,      du coeur…

Changent les saisons,
Le printemps s’est éteint,
Tu as suivi d’autres chemins,
Emportée par les vents, contre la raison…

Il se pourrait                         que tu lises,
D’anciennes lettres, d’anciennes missives,
Egarées sur d’autres rives,
Que c’est loin,         le temps de Venise…

Les détours des ruelles,
Les ponts sur le Rialto
Comme ses palais, notre amour a pris l’eau,
Celui,                        qu’on pensait éternel.

Il se pourrait                    que tu trouves,
Dans toute cette paperasse,
Dans ce qui ne s’est pas dissous, un lien, tenace,
Qui dans ces pages couve…

Pour redonner un espoir
Ressouder les mains,
Et permettre aux lendemains,
De repeindre le soir.

Il suffirait que tu viennes,
Pour redonner des couleurs,
A ces anciennes fleurs,
Si tu es toujours            magicienne.

Il n’y a pas de danger,
Pas de risque de drame,
Même,                 à activer la flamme,
…Tu vois,              je n’ai pas changé.

RC – 23 novembre 2013

 


Bernard Perroy – Vue sur la mer…


(  du site de Bernard Perroy, où beaucoup de ses écrits sont visibles…)

P0303283

Je me mets à genoux

devant la brise légère

qui veut me réchauffer

de l’intérieur,

.

faire renaître de leurs cendres

ces mots que la douleur entrave,

ce cœur en moi

qui ne sait plus reconnaître la flamme

ni les promesses du jour…

.

Brise légère,

apprends-moi,

de tout ce que je parcours,

cette sorte de  joie qui ne s’en va pas.

.

Bernard Perroy

.


Guy Goffette – Maintenant c’est le noir


peinture:       Franck Stella

Guy Goffette, Solo d’ombres (1983)« Maintenant c’est le noir »
Maintenant c’est le noir
Les mots c’était hier
dans le front de la pluie
à la risée des écoliers qui
traversent l’automne et la
littérature
comme l’enfer et le paradis
des marellesTu prêchais la conversion pénible
des mesures agraires
à des souliers vernis
des sabreuses de douze ans
qui pincent le nez des rues
et giflent la pudeur
des campagnes étroites

Tu prêchais dans les flammes
du bouleau du tilleul
à des glaciers qui n’ont
pas vu la mer encore
et qui la veulent tout de suite
et qui la veulent maintenant

Maintenant c’est le noir tu
changes un livre de place
comme s’il allait dépendre
de ce geste risible en soi
que le chant hyperbole de la poésie
–›  »maintenant c’est le noir »
–› impuissance créatrice,
d’où l’hésitation
entre poésie et prose te revienne
et détourne enfin
avec la poigne de la nuit
le cours forcé
de ta biographie


Leon Felipe – nous sommes en pleurs


peinture: Fr de Goya –         The Last Communion of St Joseph Calasanctius

NOUS SOMMES EN PLEURS

Evêques ambulants
remettez votre camelote à sa place :
les idoles à la poussière
et l’espérance à la mer.

Je sais.
Je sais que vous avez peint
un siège dans les nues
et une flamme de souffre
au fond du puits.
Mais je ne suis pas venu
quémander une place dans la gloire
ni mettre la peur
à genoux.
Je suis de nouveau ici
pour faire valoir par mon sang
la tragédie du monde,
la douleur de la terre,
pour crier avec ma chair :
Cette douleur aussi est mienne.
Et puis pour ajouter :
Au commencement étaient les pleurs…
et nous sommes dans les pleurs.
-Au commencement était le Verbe.
-Le Verbe est la pioche
qui se plante dans l’ombre,
la pioche
qui perfore l’ombre,
le levier
qui fait tomber les portes,
l’outil…
qu’attendait la glaise,
qu’attendent encore les pleurs
et que l’ombre attend toujours.
Le Verbe vint et dit : Voici la glaise ;
que la glaise se fasse pleurs
(non pas que se fasse la lumière).
Et la glaise se fit pleurs.
Au commencement était la glaise…
La glaise faite pleurs !
la conscience des pleurs !
la douleur de la Terre !
-A qui parles-tu ainsi ?
-A celui qui jeta le premier œuf
dans la glaise visqueuse de la mare,
à celui qui féconda la première mare du monde,
à celui qui fit pleurs la glaise.
-Et qui es-tu, toi ?
-La glaise de la mare,
la glaise faite pleurs,
terre de larmes…
comme toi.
Personne n’est allé plus loin.
Au commencement étaient les pleurs
et nous sommes en pleurs.
Car le Verbe n’a pas encore dit :
Que les pleurs se fassent lumière.
-Il le dira ?
-Il le dira, sinon,
à quoi sert la mer ?
(Nos pleurs sont les fleuves
qui vont se jeter à la mer…)
Ou la vie peut-elle éternellement
être une lamentation enfermée dans une grotte ?
Dieu est la mer,
Dieu est le sanglot des hommes.
Et le Verbe se fit pleurs
pour mettre la vie debout.
Le Verbe est dans la chair
douloureuse du monde…
Regardez-le, là, dans mes yeux !
Mes yeux  sont les sources
des pleurs et de la lumière !
Et nous sommes en pleurs…
Nous continuons l’ère des ombres.
Qui est allé au-delà ?
Qui a ouvert une autre porte ?
Toute la lumière de la terre
l’homme la verra un jour
par la fenêtre d’une larme…
Mais le Verbe n’a pas encore dit :
Que les pleurs se fassent lumière !

Mexico, 1939


Robert Marteau – La Sagrada Familia


photo Céline & Jeremy, de leur blog  Paris-Bali:                intérieur de la Sagrada Familia – Barcelone  —   A  GAudi

C’est défaite d’abîme,  étrange astrologie!
Les vagues prennent corps,coiffent, chaussent l’azur
Du feu le plus léger.  Tout s’élève en un mur
Organique de plis, d’entrailles; vers la vie

Tout monte;  d’elle tout s’éloigne;  la mesure,
Que brise le ressac, que la flamme dévie
En solaire oriflamme,  à la pointe surgit
Du métal affiné par la foudre, très pur,

Très saint,unique cri que la pierre répète;
(Sanctus! ) seul cygne ou prend sa forme la trompette,
Dans ce réseau de nerfs clamant son agonie,

Proclamant son triomphe;et sa note s’appuie
Sur la nervure et l’os, le moignon que l’esprit
Reconnaît pour sa voix,  son trèfle en broderie


ROBERT MARTEAU :  extrait de « terres et Teintures »


Léopold Sédar-Senghor – Lettre à un prisonnier


Lettre à un prisonnier

Léopold Sédar SENGHOR                                         Recueil : « Hosties noires »

Ngom ! champion de Tyâné !

C’est moi qui te salue, moi ton voisin de village et de cœur.
Je te lance mon salut blanc comme le cri blanc de l’aurore, par dessus les barbelés
De la haine et de la sottise, et je nomme par ton nom et ton honneur.
Mon salut au Tamsir Dargui Ndyâye qui se nourrit de parchemins
Qui lui font la langue subtile et les doigts plus fins et plus longs
A Samba Dyouma le poète, et sa voix est couleur de flamme, et son front porte les marques du destin
A Nyaoutt Mbodye, à Koli Ngom ton frère de nom
A tous ceux qui, à l’heure où les grands bras sont tristes comme des branches battues de soleil
Le soir, se groupent frissonnants autour du plat de l’amitié.

Je t’écris dans la solitude de ma résidence surveillée – et chère – de ma peau noire.
Heureux amis, qui ignorez les murs de glace et les appartements trop clairs qui stérilisent
Toute graine sur les masques d’ancêtres et les souvenirs mêmes de l’amour.
Vous ignorez le bon pain blanc et le lait et le sel, et les mets substantiels qui ne nourrissent, qui divisent les civils
Et la foule des boulevards, les somnambules qui ont renié leur identité d’homme
Caméléons sourds de la métamorphose, et leur honte vous fixe dans votre cage de solitude.
Vous ignorez les restaurants et les piscines, et la noblesse au sang noir interdite
Et la Science et l’Humanité, dressant leurs cordons de police aux frontières de la négritude.
Faut-il crier plus fort ? ou m’entendez-vous, dites ?
Je ne reconnais plus les hommes blancs, mes frères
Comme ce soir au cinéma, perdus qu’ils étaient au-delà du vide fait autour de ma peau.

Je t’écris parce que mes livres sont blancs comme l’ennui, comme la misère et comme la mort.
Faites-moi place autour du poêle, que je reprenne ma place encore tiède.
Que nos mains se touchent en puisant dans le riz fumant de l’amitié
Que les vieux mots sérères de bouches en bouche passent comme une pipe amicale.
Que Dargui nous partage ses fruits succulents – foin de toute sécheresse parfumée !
Toi, sers-nous tes bons mots, énormes comme le nombril de l’Afrique prodigieuse.
Quel chanteur ce soir convoquera tous les ancêtres autour de nous
Autour de nous le troupeau pacifique des bêtes de la brousse ?
Qui logera nos rêves sous les paupières des étoiles ?

Ngom ! réponds-moi par le courrier de la lune nouvelle.
Au détour du chemin, j’irai au devant de tes mots nus qui hésitent. C’est l’oiselet au sortir de sa cage
Tes mots si naïvement assemblés ; et les doctes en rient, et ils ne restituent le surréel
Et le lait m’en rejaillit au visage.
J’attends ta lettre à l’heure ou le matin terrasse la mort.
Je la recevrai pieusement comme l’ablution matinale, comme la rosée de l’aurore.

—————

A lire aussi de L S Senghor;   son élégie à Martin Luther-King

Paris, juin 1942


Jean Pierre Duprey – M’a-t-on coupé le fil de la mémoire ?


peinture: Gruppe, port de Gloucester

 

 

 

M’a-t-on coupé le fil de la mémoire
Que je n’entende plus le ventre du passé ?
Il m’étrangle en mon cri dépassé dans le noir
Jusqu’à la flamme unique où le fil a brûlé

L’avenir a cassé dans ma tête le vent
Le passé a repris les cloches de ses soirs
Le remords a rongé les sons de la mémoire
Et le bruit d’un baiser déchire les instants

Au sein des toits la flamme détord ses étoiles
La mort a pris l’allure d’un fauteuil de vieux
La rage du souvenir souffle toutes les voiles
Jusqu’au dernier murmure des yeux.


Filippo Marinetti – la guerre est belle,


Le philosophe Walter Benjamin,  nous  révèle  dans   » L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » les écrits de l’artiste italien  « futuriste » : Marinetti.

(futuriste aussi parce  qu’effectivement, le futur  réservait encore  bien des  « surprises » guerrières…)

peinture: Umberto Boccioni,

Les  futuristes, qui dans  leur  apologie du mouvement,  de la machine,  de l’industrie, penchaient  généreusement  vers les  fascistes…  nous voici  édifiés  avec  ce texte, il serait intéressant de savoir  si les Syriens  d’Homs  auraient  la même vision des choses…

Marinetti écrit dans son manifeste pour la guerre coloniale d’Ethiopie : « Depuis vingt-sept ans,
nous autres futuristes nous nous élevons contre l’affirmation que la guerre n’est pas esthétique. […]

Aussi sommes-nous amenés à constater : […] la guerre est belle,
parce que grâce aux masques à gaz, aux terrifiants mégaphones, aux lance-flammes et aux petits tanks, elle fonde la suprématie de l’homme sur la machine subjuguée.

La guerre est belle, parce qu’elle inaugure la métallisation sauraient aujourd’hui avoir lieu sans les caméras, la masse se voit elle même en face. Ce processus, dont la portée n’a pas besoin d’être soulignée, est en rapport étroit avec le développement des techniques de reproduction
et d’enregistrement.

Les mouvements de masse se présentent plus distinctement à l’appareil qu’au regard. La perspective cavalière est le meilleur angle pour saisir des rassemblements de plusieurs centaines de milliers de personnes. Et même si l’oeil a tout autant accès à cette perspective
que l’appareil, l’image qu’il en rapporte n’est pas susceptible du grossissement à quoi la prise de vues peut être soumise.

Cela veut dire que les mouvements de masse, tout comme la guerre, présentent une forme de comportement humain particulièrement adaptée à l’appareil.

La guerre est belle, parce qu’elle enrichit un pré fleuri des flamboyantes orchidées des
mitrailleuses. La guerre est belle, parce qu’elle unit les coups de fusil, les canonnades, les pauses du feu, les parfums et les odeurs de la décomposition dans une symphonie.
La guerre est belle, parce qu’elle crée de nouvelles architectures telle celle des grands tanks, des escadres géométriques d’avions, des spirales de fumée s’élevant des villages, et beaucoup d’autres choses encore.

Poètes et artistes du futurisme […] souvenez vous de ces principes d’une esthétique de la guerre, afin que votre lutte pour une poésie et une plastique nouvelle […] en soit éclairée  ! »

 

on peut  voir  des  reproductions  avec des  belles inventions  typographiques  de Marinetti, ici…

 

 

Otto Dix,  artiste lui aussi   donne une  autre vision des choses…

peinture: Otto Dix


Francesca Yvonne Caroutch – Le jour grand ouvert t’engloutit


 

photo: tiré d'une compilation de photos "européennes" ( sans plus de précision.

 

 

 

 

Le jour grand ouvert t’engloutit

Le hasard joue aux dés dans les rues

De loin tu guides mes mouvements

comme la lune régit les marées le sang

Les rendez-vous manqués projettent

de grandes ombres en plein midi

Parfois l’amour tombe de cent étages

Le soir lentement se vide comme une bête malade

 

Oublie ton visage sa plainte

de paysage brouillé derrière une flamme

Notre destin a la fulgurance des marécages

la lenteur des étoiles à l’instant

de leur explosion de leur chute.

 

 

 

Francesca Yvonne Caroutch