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Retour – ( Susanne Derève ) –


Yves Klein – Fire color 30
L'hiver nous pose sur la rive 
dans un coin du foyer ,
 - bleus vestiges du voyage -,
nous voguons désormais à l'amble d'un feu de bois
vaguement ivres encore de la traversée.   
                                                                                                                                                                         
Je cherche un mot pour nommer 
le navire que la lame porta sur la plage,
le chemin harassé du retour, l'échine grise de notre toit 
à l'horizon.                                                                            
Ta main dresse à présent le bois de cheminée,                           
et de ton souffle naît le feu.                                                      
                                                                                      
Chuchote-moi les mots :
antre, abri, vaisseau,        
la bûche est un bras mort,                                                                      
un bardeau de lumière qui sombre au fond de l'âtre, 
aisselle noire d'où jaillit plus vive la flamme,  
la lame rouge du tison par ta bouche avivée                                                                                                                                                                            
                                                                                                            
qu'enfante l'étincelle, fleur avide, 
lèvre dévorante,                                                                                 
l'encre de son masque fiévreux sur nos peaux,                               
dans nos verres sa figure riante,                                                                                                                                 
son ombre affamée sur les murs, 
                                            
elle, qui fut doigt divin, poussière, 
silex, cendre                                                              
où couve sous la pierre jusqu'au matin
la rouge braise.  




Octavio Paz – l’amphore brisée


peinture – Francis Bacon – étude de taureau 1991

Le regard intérieur se déploie, un monde de vertige et de flamme
naît sous le front qui rêve :

soleils bleus, tourbillons verts, pics de lumière
qui ouvrent des astres comme des grenades,

solitaire tournesol, œil d’or tournoyant
au centre d’une esplanade calcinée,

forêts de cristal et de son, forêts d’échos et de réponses et d’ondes,
dialogues de transparences,

vent, galop d’eau entre les murs interminables
d’une gorge de jais,

cheval, comète, fusée pointée sur le cœur de la nuit,
plumes, jets d’eau,

plumes, soudaine éclosion de torches, voiles, ailes,
invasion de blancheur,

oiseaux des îles chantant sous le front qui songe !

J’ai ouvert les yeux, je les ai levés au ciel et j’ai vu
comment la nuit se couvrait d’étoiles.

Iles vives, bracelets d’îles flamboyantes, pierres ardentes respirantes,
grappes de pierres vives, combien de fontaines,
combien de clartés, de chevelures sur une épaule obscure,

combien de fleuves là-haut, et ce lointain crépitement de l’eau
sur le feu de la lumière sur l’ombre.
Harpes, jardins de harpes.

Mais à mon côté, personne.
La plaine, seule : cactus, avocatiers,
pierres énormes éclatant au soleil.

Le grillon ne chantait pas,

il régnait une vague odeur de chaux et de semences brûlées,
les rues des villages étaient ruisseaux à sec,

L’ air se serait pulvérisé si quelqu’un avait crié : « Qui vive ! ».

Coteaux pelés, volcan froid, pierre et halètement sous tant de splendeur,
sécheresse, saveur de poussière,

rumeur de pieds nus dans la poussière, et au milieu de la plaine,
comme un jet d’eau pétrifié, l’arbre piru.

Dis-moi, sécheresse, dis-moi, terre brûlée, terre d’ossements moulus,
dis-moi, lune d’agonie, n’y a-t-il pas d’eau,

seulement du sang, seulement de la poussière,
seulement des foulées de pieds nus sur les épines

seulement des guenilles, un repas d’insectes et la torpeur à midi
sous le soleil impie d’un cacique d’or ?

Pas de hennissements de chevaux sur les rives du fleuve,
entre les grandes pierres rondes et luisantes,

dans l’eau dormante, sous la verte lumière des feuilles
et les cris des hommes et des femmes qui se baignent à l’aube ?

Le dieu-maïs, le dieu-fleur, le dieu-eau, le dieu-sang, la Vierge,
ont-ils fui, sont-ils morts, amphores brisées au bord de la source tarie ?

Voici la rage verte et froide et sa queue de lames et de verre taillé,
voici le chien et son hurlement de galeux, l’agave taciturne,

le nopal et le candélabre dressés, voici la fleur qui saigne et fait saigner,
la fleur, inexorable et tranchante géométrie, délicat instrument de torture,

voici la nuit aux dents longues, au regard effilé,
l’invisible silex de la nuit écorchante,

écoute s’entre-choquer les dents,
écoute s’entre-broyer les os,

le fémur frapper le tambour de peau humaine,
le talon rageur frapper le tambour du cœur,
le soleil délirant frapper le tam-tam des tympans,

voici la poussière qui se lève comme un roi fauve
et tout se disloque et tangue dans la solitude et s’écroule
comme un arbre déraciné, comme une tour qui s’éboule,

voici l’homme qui tombe et se relève et mange de la poussière et se traîne,
l’insecte humain qui perfore la pierre et perfore les siècles et ronge la lumière
voici la pierre brisée, l’homme brisé, la lumière brisée.

Ouvrir ou fermer les yeux, peu importe ?
Châteaux intérieurs qu’incendie la pensée pour qu’un autre plus pur se dresse, flamme fulgurante,

semence de l’image qui croît telle un arbre et fait éclater le crâne,
parole en quête de lèvres,

sur l’antique source humaine tombèrent de grandes pierres,
des siècles de pierres, des années de dalles, des minutes d’épaisseurs sur la source humaine.

Dis-moi, sécheresse, pierre polie par le temps sans dents, par la faim sans dents,
poussière moulue par les dents des siècles, par des siècles de faims,

dis-moi, amphore brisée dans la poussière, dis-moi,
la lumière surgit-elle en frottant un os contre un os, un homme contre un homme, une faim contre une faim,

jusqu’à ce que jaillisse l’étincelle, le cri, la parole,
jusqu’à ce que sourde l’eau et croisse l’arbre aux larges feuilles turquoise ?

Il faut dormir les yeux ouverts, il faut rêver avec les mains,
nous rêvons de vivants rêves de fleuve cherchant sa voie, des rêves de soleil rêvant ses mondes,

il faut rêver à haute voix, chanter jusqu’à ce que le chant prenne racine, tronc, feuillage, oiseaux, astres,

chanter jusqu’à ce que le songe engendre et fasse jaillir de notre flanc l’épine rouge de la résurrection,

Veau de la femme, la source où boire, se regarder, se reconnaître et se reconquérir,
la source qui nous parle seule à seule dans la nuit, nous appelle par notre nom, nous donne conscience d’homme,

la source des paroles pour dire moi, toi, lui, nous, sous le grand arbre, vivante statue de la pluie,

pour dire les beaux pronoms et nous reconnaître et être fidèles à nos noms,
il faut rêver au-delà, vers la source,  il faut ramer des siècles en arrière,

au-delà de l’enfance, au-delà du commencement, au-delà du baptême,
abattre les parois entre l’homme et l’homme, rassembler ce qui fut séparé,

la vie et la mort ne sont pas deux mondes, nous sommes une seule tige à deux fleurs jumelles,
il faut déterrer la parole perdue, rêver vers l’intérieur et vers l’extérieur,

déchiffrer le tatouage de la nuit, regarder midi
face à face et lui arracher son masque,

se baigner dans la lumière solaire, manger des fruits nocturnes,
déchiffrer l’écriture de l’astre et celle du fleuve,

se souvenir de ce que disent le sang et la mer,
la terre et le corps, revenir au point de départ,

ni dedans, ni dehors, ni en dessus ni en dessous,
à la croisée des chemins, où commencent les chemins,

parce que la lumière chante avec une rumeur d’eau,
et l’eau avec une rumeur de feuillage,

parce que l’aube est chargée de fruits,
le jour et la nuit réconciliés coulent avec la douceur d’un fleuve,

le jour et la nuit se caressent longuement comme un homme et une femme,

comme un seul fleuve immense sous l’arche des siècles
coulent les saisons et les hommes,

là-bas, vers le centre vivant de l’origine,
au delà de la fin et du commencement.

Octavio PAZ.


Sally Heliott – il neige toujours quelque part


Quand tu rencontreras le Soleil de Tabriz
comme ces deux mains
comme ces deux paumes
dont les mots calcinés échappent aux brûlures…

quand tu rencontreras le Soleil de Tabriz
l’hiver alors nous mordra la bouche
comme…
comme pour en vivre encore

le feu avant la cendre
la flamme et la lampe

plaine à la longue page
encore imberbe de doutes et de peurs
quand remplie de silence
on entend sa parole


Pierre Seghers – le bon vin


Ah le bon vin ! de la bouteille rousse
On y buvait le repentir doré
On y buvait la ciguë des forêts
Le vent d’Avril et le diable à ses trousses
Ah le bon vin ! que sa chair était douce
Enlevait-il ses habits de velours
Qu’on l’embrassait comme soleil le jour
Il vous glissait comme un que le vent pousse

Ah le bon vin ! de-ci de-là chantant
Le souvenir des amours impossibles
Le devenir des amours pris pour cibles
Il en riait ou pleurait plus souvent

Ah le bon vin ! mais c’est Yseult la blonde
Avec Tristan qui le boit tout à coup,
Sa main de feu qui leur brûle le cou
Leur incendie qui dévore leur monde !
Ah le bon vin ! c’est la torche et la flamme
Si haut montées que la peur les saisit,
Si haut domptées que la mort les choisit,
Folie se meurt et se meurent leurs âmes…
Ah le bon vin ! que dit le fossoyeur,
Ces deux roussis n’avaient qu’à le point boire…
Et l’oiseleur qui met des ailes à l’histoire
Avec elle s’envole ailleurs

texte extrait du recueil des poètes d’aujourd’hui ( ed seghers)


Christophe Condello – âme


peinture – Helen Frankenthaler

Fille je suis fille
d’un homme d’une autre saison
feu je suis feu
de l’éclair et de l’univers
belle je suis belle
dans le don et le pardon
femme je suis femme
de pensées et d’évasion
flamme je suis flamme
de plaisirs et de passions

âme je suis âme
du présent et de l’horizon
âme je suis âme
âme je suis âme

mère je suis mère
de nos bases, nos fondations
fière je suis fière
de l’homme que tu peux devenir
cœur je suis cœur
du passé et de l’avenir
promesse je suis promise
sans ombre et sans trahison
forte je suis forte
de caresses et de tendresse

âme je suis âme
du présent et de l’horizon
âme je suis âme
âme je suis âme

sœur je suis sœur
de la terre et de la mer
racine je suis racine
de l’harmonie, de la vie
lumière je suis lumière
de nos clartés, nos voluptés
pleurs je suis pleurs
sur nos plaies, perles de rosée
amour je suis amour
le flux et reflux des marées

âme je suis âme
du présent et de l’horizon
âme je suis âme
âme je suis âme

femme je suis femme
debout, sans compromission

âme je suis âme
du présent et de l’horizon
âme je suis âme
du présent et de l’horizon

voir l’abondant site poétique de Christophe Condello où il met en lumière beaucoup de poètes connus ou moins connus ( en particulier celui de son pays, le Québec )


Béatrice Douvre – Feu qui ose


Yves Klein, ‘Peinture de feu sans titre (F 80)’, 1961

 

peinture au feu : Yves Klein

Feu qui ose
Achève
Ce peu de bois mouillé
Par l’orage et délivre
Précède-moi, qui ose, précède-moi ,espère
Mars et les affections même sans souvenir
Vois c’est déjà la splendeur
Bleue des trèfles, des pensées
Demeure
Pour celle enfin dont les seuls auront tremblé les yeux
Une dernière fois le dernier passager
Ose
Flamme soudain la sueur
Debout qui saigne
Et la grande odeur du froid
La haute arche de neige
Est-ce enfin le vrai cœur au-delà d’âme et corps
L’ébauche d’un soleil beau d’hiver ascendant ?


René Guy Cadou – Journal inachevé


 

juan-gris-la-lampe

   Juan Gris – La lampe

 

 

 

Dormeur inespéré je rêve

Et voici que soudain une petite lampe

Remue très doucement sa paille

Et qu’à cette lueur j’entrevois

Le malheur occupé au loin

 

Rien à frire

Dans la poêle sans fond de l’avenir !

Rien à tirer de la grenouille de l’enfance !

Mais surtout rien à boire

Dans la coupe de l’espérance

Sinon un vin de tous les jours

 

Rêvais-je encore ?

Quel ange éberlué me nommait ?

Les heures comme des carpes se retournaient

Tout près

Sur le sommier du fleuve

Et pour la première fois peut-être j’entendis

La corde d’un violon casser

 

Voici que l’acajou verdit que la chambre s’emplit

De la marée inaugurale d’un poème

Et que cet enfant d’autrefois

Se met à vivre à la fenêtre !

Laissez entrer tous ceux qui rêvent

Laissez-moi m’habituer

Au récipient à peu près vide de la lune

Qu’un chien traîne en hurlant sur le pavé du quai

 

Je te vois mon amour

Ensoleillée par les persiennes de l’enfance

Comme un matin trop beau couleur de thym

Avec ce frétillement d’ablettes de tes jambes

Et cette lente odeur de lessive et de pain

 

Marche un peu dans la rue sans ombre

Vers la flamme !

Redresse-toi un peu que j’accède à présent

Par le puits de tes yeux aux sources de ton âme

Où n’ont jamais plongé les racines du temps.

 

 

 

Comme un oiseau dans la tête

Poésie Points


le mouvement,même, contre l’inertie des choses – ( RC )


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photo: Andrew John

 

C’est comme une couleur intense

arrachée au mur.

Un mur brun de pierre,


posé à même le sol, rugueux,

et il y a cette forme rouge …

 

 

Souple, elle coule, légère…

elle ne s’accroche à rien,

soulevée par le vent ,


à la façon d’une flamme,

que seul le regard peut saisir … ( ! ) .

 

 


Elle se gorge d’une lumière,


que la rocaille refuse ,

et suit la silhouette d’une danseuse ;


le mouvement même ,

contre l’inertie lourde des choses…

 

 

RC – aout 2018


Ménagerie de papier – ( RC )


( un hommage  à Tennessee Williams, et  Chr Boltanski )

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installation:  Chr Boltanski

 

 


             Petit zoo miniature,
de la ménagerie …
objets de prix,
en villégiature
     deux par deux
se suivent à la queue leu-leu,
sur les étagères…
petites choses en verre…

          Vous auriez pu choisir,
pour parader à loisir
entre deux pots de bière,
une autre matière:
       celle un peu plus malléable
que l’on trouve sur la table,
juste des morceaux de papier,
que je pourrais plier.

         Trente millions d’amis,
tous en origami,
certifiés d’origine,
occupant la vitine,
en état de marche:
            tout le bestiaire,
à l’abri des courants d’air :
–      une nouvelle arche.

         Comment s’est-elle échouée là
à côté de la penderie,
la vitrine de la ménagerie
où se reflète le matelas
et deux ou trois caisses ?
les restes d’un naufrage:
l’arche après l’orage
( et toute la chambre en détresse ).

         En fait, vous avez compris,
j’occupe mes nuits
à transformer les légendes,
en une sorte de sarabande,
où l’hiver se tient au chaud,
quand je découpe aux ciseaux
tout un parc arboré, et un zoo,
pour tous ces animaux.

         Ce sont des rêves fragiles,
qui dérivent comme les îles
que je prélève dans un cahier
en faisant des bandes de papier :
promis à la déchirure,
où la part de l’écrit se disloque elle-même
on dira que les poèmes
trouvent une seconde nature.

       Mais les rêves refusent de se faire attraper,
dragons et tigres de papier
ont pris leur indépendance
( quand le chat n’est pas là, les souris dansent ! ),
          si on regarde toutes ces bêtes,
la nuit leurs ombres se projettent
sur le plafond
et comme il se doit, le manège tourne en rond.

Les corbeaux et les canards
partagent le cauchemar,
du cahier sur la table:
          le château sera de sable
un souffle, une petite averse,
et tout se renverse,
sans même un cri,
         ( rêves en confettis ).

        C’est la fin de la procession :
cela tourne à l’obsession:
le manège occupe maintenant la malle,
et tout ce petit monde s’emballe,
aussi,    le matin,        de bonne heure,
quand tout le monde semble dormir
je me transforme en inquisiteur,
et décide de l’avenir .

         Ce sera bien un drame
quand je livrerai aux flammes
pieds et poings liés
ce monde de papier…
       Souhaitons qu’une autre matière
puisse échapper à l’enfer:
Choisissons-la moins éphémère
–        une ménagerie de verre fera l’affaire         –


RC – août 2017

 


Muhamed Kërveshi – Kosova


 

Kosova
Ta beauté entière gît en nos paroles

Sous nos yeux grands ouverts
l’on déloge les nids de tes oiseaux

Ton ombre entière emplit nos regards

Tu es la longue route de notre maturation
Dans les escaliers de tes kullas le temps
cherchait le visage des jours oubliés

Notre amour entier se coule au fil de tes rues

Mon peuple
Chaque matin je te vois plus imposant que la veille
– tu grandis
De toi j’ai pris forme et apparence
Je t’ai fait don de deux chênes et une fleur
en mai en avril et en mars
Quelle place te crée en lui mon cœur
– à ton âme, à ton amour, à ta chaleur,
dès que je pense à toi
– nos oiseaux m’en ouvrent les fenêtres –
Je me cherche moi-même en ton sein immense
La danse de la flamme va courant autour du foyer

Mon peuple élément vital, principe de fierté
toi seul m’élèves à ta hauteur.

 

( Muhamed Kërveshi est un auteur  du Kosovo,  d’où le titre  du texte )


Frederic Nietszche – Le signe de feu


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Ici, où parmi les mers l’île a surgi,
pierre du victimaire se dressant escarpée,
ici, sous le ciel noir, Zarathoustra
allume son feu des hauteurs, —
signes de feu pour les pilotes en détresse,
point d’interrogation pour ceux qui savent répondre…

Cette flamme aux courbes blanchâtres,
—    vers les froids lointains élève les langues de son désir,
elle tourne sa gorge vers des hauteurs toujours plus pures —
semblable à un serpent, dressé d’impatience :
Ce signe je l’ai placé devant moi.

Mon âme elle-même est cette flamme: insatiable,
vers de nouveaux lointains,
sa tranquille ardeur s’élève plus haut.
Pourquoi Zarathoustra a-t-il fui les animaux et les hommes ?

Pourquoi s’est-il enfui brusquement de toute terre ferme ?
Il connaît déjà six solitudes —,
Mais la mer elle-même ne fut pas assez solitaire pour lui,
il se hissa sur l’île, sur la montagne il devint flamme,
maintenant, vers une septième solitude
il jette son hameçon chercheur par-dessus sa tête.

Pilotes en détresse !          Ruines de vieilles étoiles !
Et vous, mers de l’avenir !           cieux inexplorés !
vers tout ce qui est solitaire je jette maintenant l’hameçon :
répondez à l’impatience de la flamme
péchez pour moi, le pêcheur des hautes montagnes,
ma septième, ma dernière solitude ! —

Frédéric NIETZSCHE « Dithyrambes à Dionysos »    (1888) in « Poésies » (Mercure de France)


Marceline Desbordes-Valmore – Pourquoi demander l’heure ?


Pourquoi demander l’heure ? Eh ! Qu’importe comment

Le temps a secoué ses ailes sur nos têtes ?unt ld 090

collage Jane Cornwell

Va, les minutes d’or qui brillent dans ces fêtes

Sont les trésors d’un Dieu plus jeune et plus charmant.

C’est un enfant qui rit, c’est le plaisir prodigue

D’instants. Si le calcul fixait ce don rapide,

Qui n’en ménagerait chaque parcelle ! Hélas !

Le plaisir glisse et meurt : on ne sent point ses pas.

Comme les baisers d’une femme,
Ils sont trop vifs pour les compter,
Trop légers pour les arrêter,
Et l’on n’enchaîne pas la flamme !

Ainsi, remplis la coupe. Eh ! qu’importe comment
Le temps roule son cercle et détruit nos journées ?
Va, les minutes d’or, qui valent tant d’années,
Sont les trésors d’un Dieu plus jeune et plus charmant !

Marceline DESBORDES-VALMORE
« Bouquets et prières »
(éd. Dumont)


Pierre Mhanna – La rue et ses passants


 

 

 

3471866108_c17754237d%2520Fairy%2520of%2520Lakes.jpgMa vie entière est une lettre écrite pour vous dans une langue que seul l’amour peut comprendre.
My whole life is a letter for you written in a language only love can understand.

~

By the candlelight
I loved to read her poems
and gaze, every now and then,
into her eyes,
at the way the flame flickered
and danced upon
the page of her face,
the poem of my life.
À la lueur des bougies
J’aimais lire ses poèmes
et le regard, à chaque instant et puis,
dans ses yeux,
à la façon dont la flamme vacillait
et dansait sur
la page de son visage,
le poème de ma vie.
~

With the patience
of the river
dissolving rocks
and carrying them to the sea
my touch will have her skin
dissolved in poetry.
~

Avec la patience
de la rivière
dissolvant les roches
et les transportant vers la mer
mon contact verra sa peau
dissoute dans la poésie.

 

traduction  RC de cette  toute récente  parution  sur le blog  de Pierre Mhanna  ( english )

 

 


Arseni Tarkovski – Stalker


Afficher l'image d'origineStalker  ( photo extraite du célèbre film du même  nom d’ Andrei Tarkovski – son fils)

—-

Comment ne pas aimer tes yeux
Et leur reflet étincelant,
Quand tu les lèves, malicieux,
Et traces un cercle miroitant
Tel un éclair venu des cieux…

Mais il est d’autres souvenirs,
Encore plus beaux : des yeux lassés.
Des baisers fous, l’âme en délire.
Et à travers les cils baissés
La flamme confuse du désir.

Arséni Tarkovski
A. Tarkovski. « Le Miroir ».


Catherine Pozzi – Vale


Christophe Possum  rêve de ver.jpg

peinture  aborigène: Clifford Possum  1997

La grande amour que vous m’aviez donnée
Le vent des jours a rompu ses rayons —
Où fut la flamme, où fut la destinée
Où nous étions, où par la main serrée
Nous nous tenions

Notre soleil, dont l’ardeur fut pensée
L’orbe pour nous de l’être sans second
Le second ciel d’une âme divisée
Le double exil où le double se fond

Son lieu pour vous apparaît cendre et crainte,
Vos yeux vers lui ne l’ont pas reconnu
L’astre enchanté qui portait hors d’atteinte
L’extrême instant de notre seule étreinte
Vers l’inconnu.

Mais le futur dont vous attendez vivre
Est moins présent que le bien disparu.
Toute vendange à la fin qu’il vous livre
Vous la boirez sans pouvoir être qu’ivre
Du vin perdu.

J’ai retrouvé le céleste et sauvage
Le paradis où l’angoisse est désir.
Le haut passé qui grandi d’âge en âge
Il est mon corps et sera mon partage
Après mourir.

Quand dans un corps ma délice oubliée
Où fut ton nom, prendra forme de cœur
Je revivrai notre grande journée,
Et cette amour que je t’avais donnée
Pour la douleur.


Vale

Del gran amor que tú me habías dado
El viento de los días los rayos destrozó —
Donde estuvo la llama, donde estuvo el destino
Donde estuvimos, donde, las manos enlazadas,
Juntos estábamos

Sol que fue nuestro, de ardiente pensamiento
Para nosotros orbe del ser sin semejante
Segundo cielo de un alma dividida
Exilio doble donde el doble se funde

Ceniza y miedo para ti representa
Su lugar, tus ojos no lo han reconocido
Astro encantado que con él se llevaba
De nuestro solo abrazo el alto instante
Hacia lo ignoto.

Pero el futuro del que vivir esperas
Menos presente está que el bien ausente
Toda vendimia que él al final te entregue
La beberás mientras te embriaga el
Vino perdido..

Volví a encontrar lo celeste y salvaje
El paraíso en que angustia es deseo
Alto pasado que con el tiempo crece
Es hoy mi cuerpo, mi posesión será
Tras el morir.

Cuando en un cuerpo mi delicia olvidada
En que estuvo tu nombre se vuelva corazón
Reviviré los días que fueron nuestro día
Y aquel amor que yo te había dado
Para el dolor.

Versión de Carlos Cámara y Miguel Ángel Frontán


Robert Desnos – A la faveur de la nuit


 

Se glisser dans ton ombre à la faveur de la nuit.

Suivre tes pas, ton ombre à la fenêtre,

Cette ombre à la fenêtre c’est toi, ce n’est pas une autre,

    c’est toi.

N’ouvre pas cette fenêtre derrière les rideaux de laquelle

    tu bouges.

Ferme les yeux.

Je voudrais les fermer avec mes lèvres.

Mais la fenêtre s’ouvre et le vent, le vent qui balance

    bizarrement la flamme et le drapeau entoure la fuite

    de son manteau. 

 La fenêtre s’ouvre : Ce n’est pas toi.

Je le savais bien.

—–

Corps et biens (1930)

 

 


Camille Loty Malebranche – Picasso


P Picasso – femme se lavant  (  et une occasion pour  aller  sur le blog  abondant en reproductions  photographiques  et peintures de DantéBéa)

Picasso,
Comme le gigantesque Guernica en exil,
Mon cœur s’exile en tes murs ; et, rien que par ta fêlure de femme-échancrure,
Je suis force sidérale, comète vivante et charnelle
Soleil renouvelé qui te contemple !
Ah ! Ta dévorante flamme, féminine ardeur des idylles, saillies chaudes, érectiles
Toi ! Reine des mille et infinies brisures !
Mère des aurores, de corps et de cœur,
Tu travailles ma transe à tes portes d’ange-luxure
Luxuriance des vrilles incarnates, danses vulvaires
Tu es pégase des passions qui fracassent, forces jouissives, éjaculatoires
Comme le clair-obscur de Rembrandt
Tu bricoles le mystère d’extase, envergue mes traits à tes espars spumeux de vague
Comme Matisse, tu es fauve qui dévore mes sens
Et tu happes mon ceps dans ta valse envoûtante,
Ah ! Ton aura de lune, quasar sanguinolent des mers galactiques
O ! Perle prenante, obsédante, poignante incarnation-pulsar de ton corps en rut.

***

Ceci est l’ extrait final d’un poème assez long  consacré  aux  artistes.

voir la page  sur ce poète:


Cela vaut le coup d’essayer ( un jeu qui en vaut la chandelle ) – ( RC )


 

Il faut miser sur des cases,.
C’est la  règle du jeu,
Un peu comme à la marelle.
On se déplace,
puisque  c’est le hasard  qui décide,
D’un jet de dés.

Le voyage  se fait,
de façon instantanée:
On peut passer de la passion,
à la prison  –  sans transition.

Si c’est un jeu…
qui donc  en édicte les  règles  ?
Le jeu en vaut-il la chandelle ?
mais  tout  au long  de l’existence,

A passer  d’une  case  à l’autre  ;
On ne sait quelles  sont les  chances
de finir  sur la  case « ciel ».
Les  prêtres  ont à ce sujet leur idée,
mais il se pourrait, vu ce qu’on connait,
qu’elles soient  orientées…

Le mathématicien parlerait de probabilités,
mais tout le monde ne termine pas  en même temps,
ni dans la même case…
>               » un jeu qui en vaut la chandelle »…

mais celle-ci se consume
inexorablement.     La flamme  s’abaisse.
Au final, la dernière case se remplit
de cire fondue,
avant que la mèche  tombe,
et ne s’éteigne pour  de bon…

mais où,  précisément ?
je ne peux  vous  répondre.


RC-  juin 2015

photo: affiche d’Amnesty international contre la torture


Rêves d’Amérique – ( RC )


Peinture à l'encaustique: Jasper Johns - drapeau blanc

Peinture à l’encaustique: Jasper Johns – drapeau blanc

C’est une image que colporte le rêve :
C’est  toujours mieux  ailleurs,
Alors…
Tu as rêvé de l’Amérique,
Comme tant d’autres ,

parcourant les mythes,
et celui, bien entretenu,
de la géante de cuivre,  
portant haut la flamme, et ceinte,
Comme pourraient l’être ceux qui s’en réclament,

D’une bannière  aux multiples  étoiles,
Etoiles blanches  sur un bleu profond,
parfaitement alignées,
comme les  tombes, dans les cimetières de la liberté,
des soldats ( américains, justement).

« America, America » d’Elia Kazan,
révèle le parcours de l’immigrant,
prêt à affronter  tous les obstacles,
pour réaliser son rêve, qui coïncide aussi
à la perte  de son identité,  

parti pour un voyage  sans  retour.
Vivant de l’intérieur la sensation de déracinement
malgré son  désir d’appartenance .
Les hommes  qu’on croise,
n’ont plus le visage des conquérants.

Seul le commerce porte à le croire :
Ils ont les paupières lourdes ;
Ils ont englouti leur passé,
Et n’ignorent plus que ,
sur la bannière,

Les bandes rouges peuvent être aussi,
Un chemin de sang,
Comme l’a été celui de millions d’hommes,
Importés  comme esclaves,
Il n’y a pas si longtemps.                   

peinture & sérigraphie: Andy Warhol

peinture & sérigraphie: Andy Warhol

Tu as rêvé  d’Amérique,
Mais les  étoiles  ont pâli,  
Et le ciel est sale.
La liberté  tant vantée,
( surtout celle  de faire de l’argent, )

Se mesure à leur poids  de dollars
Où rivalisent  ceux  qui ont réussi.
C’est une partie de  l’Amérique qui fanfaronne,
qui joue de sa sur-puissance,
et va guerroyer au Viet-Nam, ou ailleurs.

Mais il y a l’autre côté, qui étend ses bras de pieuvre
Le côté plus obscur, celui
des  « raisins de la colère »,
Celui des hommes meurtris,
Dont on ne parle pas .

Eux connaissent  l’Amérique  de l’intérieur,
Et leur  destin empêché les enfonce
dans la catégorie des « loosers »  :
Leurs  songes ne sont pas les mêmes… ;
Les étoiles se sont changées en pluie  de larmes…

Ainsi ,  tu ne rêves  plus  d’Amérique ?

 

RC – juill 2015

 


Armand Robin – poème pour adultes ( XV )


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XV

Il y a les gens à bout de force,
Il y a les gens de la ville de « Neuve-Usine »
Qui jamais ne sont allés au théâtre,
Il y a des pommiers polonais aux fruits inaccessibles aux enfants,
Il y a des enfants rendus malades par des médecins vicieux,
Il y a des garçons acculés au mensonge,
Il y a des jeunes filles acculées au mensonge,
Il y a des vieilles chassées de leur logement par de tout jeunes gens,
Il y a des épuisés mourant de caillots au cœur,
Il y a des calomniés, couverts de crachats,
Il y a des gens dévalisés dans les rues
Par de banals bandits pour qui on cherche une définition légale,
Il y a des gens qui attendent des paperasses,
Il y a des gens qui attendent la justice,
Il y a des gens qui attendent longtemps.
Nous réclamons ici, sur terre,
Pour l’humanité harassée,
Des clefs qui aillent avec les serrures,
Des logis pauvres mais avec fenêtres,
Des murs sans moisissure,
Le droit de haïr les paperasses,
De tendres claires heures humaines,
Le retour au logis sans danger d’être tué
Et la séparation toute simple entre ce qui est dit et ce qui est fait.
Nous réclamons ici, sur terre
(Terre pour laquelle nous nous sommes jetés en gage
Et pour qui des millions dans les combats sont tombés),
Nous réclamons les feux de la vérité, le blé de la liberté,
L’esprit en flamme,
Oui, l’esprit en flamme,
Nous le réclamons tous les jours,
Nous nous plaignons à partir du Parti.

(Armand Robin)    (1955)


Aliette Audra – N’envoyez pas de lettres


 

peinture - auteur non identifié

peinture – auteur non identifié

 

N’envoyez pas de lettres

 

 

N’envoyez plus de lettres, seulement des feuilles

D’arbres, que le soleil détache ou le vent cueille

Ou l’automne abat et dépose entre vos mains.

Je ne les recevrai jamais le lendemain,

Mais j’ai depuis toujours l’habitude d’attendre

Et mon cœur, de veiller, n’en sera pas moins tendre.

Vous ne pourrez, c’est vrai, rien écrire dessus,

Cependant je lirai comme si j’avais su

Les paroles que vous formulez dans votre âme

Tant vos rêves pour moi ont l’éclat de la flamme.

Choisissez les couleurs suivant le ton des jours ;

Que la feuille soit fraîche si le ciel est lourd,

Et d’un vert bien profond si le ciel est trop pâle.

Qu’elle soit de chêne et blonde comme le hâle

Au front d’un bel enfant, quand s’achève l’été,

Et lorsque vient Novembre, afin de refléter

Ce qu’il ensevelit et ce qu’il remémore

Veuillez me cueillir une feuille au sycomore.

(Mais qu’elle soit de hêtre, d’aulne ou d’olivier,

que m’importe après tout pourvu que vous viviez !)

Et si, dans le futur, un jour Dieu vous propose

Par hasard le bonheur, pour me dire la chose

Envoyez simplement une feuille de rose.

 

Aliette Audra

 (Paris, 1897 – Lausanne, 1962)

 


Danilo Kis – Le cirque de famille – Le jeu


LE JEU

L’homme regarde par le trou de la serrure et pense Ce n’est pas lui ; ce n’est pas Andréas. Il reste plié en deux, pensant

Ce n’est pas Andréas. Il s’obstine, immobile, même lorsqu’il commence à avoir mal aux reins. Il est grand et son menton touche presque ses genoux.

Mais il ne bouge pas. Il ne fait même pas un geste quand ses yeux se mettent à pleurer derrière ses verres de lunettes, lui brouillant la vue. De la chambre souffle un courant d’air froid par le trou de la serrure, comme par un couloir. Mais il ne bouge pas. Le verre de ses lunettes effleure un instant la serrure et il recule un peu la tête.
Il faut que je montre ça à Maria, pense-t-il méchamment, sans être conscient de le penser ni d’y mettre de la méchanceté.

Il faut que je montre à Maria Max Ahasvérus, le marchand de plume. Il ne sait pas pourquoi, mais il a besoin de l’humilier. Et cela va l’humilier, pense-t-il avec plaisir. Il faut que je montre à Maria le cheminement souterrain et mystérieux du sang. Qu’Andréas, en fait, n’est pas son Petit Garçon Blond (comme elle le croit), mais son
sang à lui, le petit-fils de Max l’Errant.

Et cela lui fera mal. Il triomphe à l’avance et se réjouit déjà de la voir souffrir en
secret, incapable de réfuter, ne serait-ce que dans son cœur et en silence, ce qu’il lui prouverait en lui montrant son Petit Garçon Blond, son Andréas, en train de faire le boniment à la clientèle en allant d’un portrait à l’autre, comme s’il errait à travers les siècles. Et cela lui fera mal, à Maria.

Voilà pourquoi il n’arrive pas à se détacher du trou de la serrure, pourquoi il recule cet instant de plaisir qui est là, tout près, à sa portée. Mais il ne veut pas, il ne peut pas encore tendre la main et prendre le plaisir de la voir souffrir.

Voilà pourquoi il remet à plus tard. Il attend que l’instant mûrisse de lui-même et tombe dans la boue, comme une prune mûre. Voilà pourquoi il ne veut pas appeler tout de suite Maria, mais continue obstinément à regarder par le trou de la serrure où souffle, comme par un couloir, un courant d’air froid venu de très loin, hors du temps. Et tout au bout de ce couloir, dans une perspective lointaine et trouble, comme au crépuscule, il est là, Max Ahasvérus, le marchand de plume, et il vante sa   marchandise, habilement, en bon Juif.

C’est à lui que l’homme pense, à lui seul, car il le voit, là.

Mais il n’oublie pas un seul instant qu’il doit montrer tout cela à Maria, et que cela lui fera mal. Voilà pourquoi il ne l’appelle pas tout de suite. Il attend que l’instant mûrisse de lui-même et tombe, comme une prune, pour l’écraser et le fouler aux pieds.

L’enfant (cependant) est tout seul dans la chambre. Il sent ses mains s’engourdir de froid et il y a un bon moment déjà qu’il a envie d’aller se réchauffer dans la cuisine. Mais il n’arrive pas à se décider. Ici, personne ne le voit, mais là-bas, dans la cuisine, sous le regard des adultes, il ne pourrait pas jouer comme ça. Peut-être, pourtant, ne l’en empêcheraient- ils pas, ils ne lui feraient sûrement aucun reproche (surtout pas sa mère), car ce jeu, il le sent, n’est pas dangereux (qu’est- ce donc à côté d’une allumette craquée dans la grange ou de crachats lancés au visage des passants). Mais c’est quand même un drôle de jeu. Qui ne serait pas venu à l’idée d’Anna.
Voilà pourquoi il s’obstine à tenir sur son épaule un gros oreiller qu’il a pris sur le lit et, arpentant la chambre, soi-disant courbé sous le poids, il va d’un portrait à l’autre (il y a là quelque chose de mal, il le sent) en marmonnant.

À côté de la machine à coudre, devant la fenêtre, sur le plancher lavé à grande eau, gisent ses jouets abandonnés : soldats de plomb, billes d’argile et de verre…

Mais pour l’instant, il est occupé à un jeu dont il ignore encore le nom. « Madame, voulez-vous de la plume de cygne toute blanche ? » chuchote-t-il en s’inclinant, les yeux fixés sur le sourire énigmatique de Mona Lisa, au-dessus du lit d’Anna. Sur son visage se lit une déception sincère.

C’était sa dernière chance.Tant de clients  ont déjà refusé. Et ce vieillard (avec un drôle de chapeau et ne longue pipe sous son bec-de-lièvre) qui pend au-dessus du lit de son père, et cette vieille dame distinguée (avec un nez crochu et de drôles de chaussures à boucle), et tous, les uns après les autres, et maintenant cette belle femme au sourire si mystérieux et si ambigu ; tantôt on croirait qu’elle va tout acheter, tantôt qu’elle refuse avec un léger mépris. L’enfant se tient devant elle, humilié — et amoureux. Il attend sa réponse tout en pensant : ce n’est pas un métier pour moi. Je  donnerais bien à cette dame toute ma marchandise pour ses beaux yeux, pour son sourire, et ce serait la ruine. Eh bien, tant pis, ruinons-nous, pense-t-il, alors que ses yeux brillent avec douceur. Tant pis, je vais tout lui donner, qu’elle puisse dormir dans le lit doux et moelleux.
Puis, brusquement, à voix haute : « Madame Mona Lisa, voilà pour vous, de la part d’un jeune et modeste commerçant, un cadeau pour votre literie… Vous avez payé de votre
sourire, Madame. » II s’incline et rougit pour de bon, bien qu’il sache que tout cela n’est que jeu et comédie, mais il a honte de sa galanterie encore maladroite et de s’être ainsi trahi lui-même, car lorsqu’on joue au commerçant, on doit essayer de vendre sa marchandise au meilleur prix, et non faire faillite pour un sourire.

L’homme regarde par le trou de la serrure. Et il voit son père défunt, Max Ahasvérus.

Ce n’est pas un revenant, c’est Max Ahasvérus, le marchand de plume, en personne. Il vient de loin, de très loin. L’homme se tait. Il sent sa vue se brouiller. Par le trou de la serrure souffle, comme par un couloir, un fort courant d’air. Max a trouvé une cliente :

« Frau, wünschen Sie feiner ganzfeder? » dit Max avec une courbette espiègle en enlevant le sac de son épaule.

L’homme se tait.

« Madame Mona Lisa, dit Max, c’est la plus belle plume de toute la région. C’est celle du cygne de Léda. Voulez-vous de la pure plume de cygne ? » Puis, voyant sur le visage de la cliente un sourire, un sourire à peine perceptible qui est à la fois mépris et tendresse, mais qui promet bien peu, il remet son sac sur l’épaule et dit en s’inclinant :

« Adios, senorita, vous le regretterez. » Alors l’homme sursaute. Ses mains, qui étaient jusque-là calmement croisées dans son dos, se mettent tout à coup à dire quelque chose que sa femme ne voit pas, car elle lui tourne le dos. Pourtant, Edouard ne peut décoller son œil du trou de la serrure. Il se redresse brusquement et s’essuie les yeux avec son mouchoir, sans enlever ses lunettes. « Maria, dit-il à voix basse, devine qui est dans la chambre ?

Regarde, mais fais doucement. » La femme se retourne, sans lâcher la bouilloire que lèche la
flamme violette du réchaud à gaz. « Qui, Edouard, qui ? »
Elle voit ses prunelles tendues derrière ses lunettes.

« Qui ? Qui ? Regarde ! » crie-t-il avec colère. Puis il se laisse tomber avec lassitude sur une chaise et allume une cigarette. Elle enlève la bouilloire de la flamme. On voit que ses mains tremblent.

La porte gémit et l’enfant sursauta. La femme le surprit un oreiller dans les bras. À part lui, il n’y avait personne dans la pièce. « Andi, dit-elle sans pouvoir contrôler le tremblement de sa voix, qu’est-ce que tu fais dans cette pièce glaciale ? Tu as les mains gelées. »

« Rien, dit-il, je joue. »

« Laisse cet oreiller », dit-elle.

« Mais, maman, je joue justement avec l’oreiller », répondit l’enfant. Puis il mit l’oreiller sur son épaule et se campa devant elle. « Madame, voulez-vous de la belle plume de cygne? », dit-il en souriant et en s’inclinant. La femme se taisait. Le sourire s’éteignit alors sur le visage de l’enfant (oui, il le savait, il le sentait, il y avait quelque chose de mal dans ce jeu). Elle lui arracha l’oreiller des mains et le jeta sur le lit.

Puis elle se dirigea vers la porte et, là, s’arrêta, clouée par le regard de l’homme. Lâchant la main de l’enfant, elle passa rapidement à côté de lui.

« Tu as vu Max Ahasvérus ?» La question tomba comme une prune mûre dans la boue.

« Oui, Edouard, oui. Je l’ai vu. Il m’a proposé de la plume de cygne. Madame, voulez-vous de la belle plume de cygne ? »

« II était une fois un roi », commença la mère après la prière du soir. « Et alors ? » demanda l’enfant en se frottant les yeux pour chasser le sommeil (mais il savait que, comme toujours, l’histoire l’endormirait et que ses efforts

seraient inutiles). « II se maria avec une Gitane… » « Pourquoi ? » demanda-t-il.

« La Gitane était belle, la plus belle femme de tout le royaume. Un jour, ils eurent un fils qui devait succéder à son père sur le trône.

Alors le roi, tout heureux d’avoir un héritier, ordonna qu’on tue la Gitane, car si on apprenait qu’elle était la mère de son enfant, le futur héritier devrait renoncer au trône. Ainsi, le prince ne sut jamais qui était sa mère.

Par bonheur, il ressemblait à son père, et personne ne pouvait deviner dans la couleur de sa peau la nuance un peu plus sombre due au sang gitan. »

« Je ne comprends pas », dit l’enfant, «i Ce n’est pas important. Écoute la suite », dit sa mère en regrettant un peu d’avoir commencé cette histoire.

Mais elle ne pouvait plus s’arrêter, et pas seulement à cause de l’enfant. « II fut élevé par le  meilleurs maîtres et les plus grands sages du royaume. Le roi était satisfait et heureux. » Là, elle aurait pu s’arrêter, car elle ne savait pas elle-même comment finir l’histoire.

Ce serait dur pour l’enfant. Mais quand elle entendit le « Et alors? » de son fils (habitué à son art des coups de théâtre), elle poursuivit, avant même d’avoir imaginé une fin.

« Un jour, le roi jeta un coup d’œil dans la chambre de son fils pour voir si le prince s’était endormi. » « Et alors ? » Elle hésita un peu et continua. « Et il trouva l’enfant, tenant un oreiller de velours et de soie, en train de mendier devant le portrait de sa mère.  »

Un croûton de pain, s’il vous plaît, puissante reine (elle imitait maintenant l’accent des Gitans), et un bout de chiffon pour cacher ma nudité…  » Comme un fou, le roi se précipita dans la chambre et empoigna son fils.

Que^ fais-tu là, prince? » demanda le père. « Je mendie, Père « , répondit le prince.  » J’en ai assez de mes jouets et de mes chevaux, et aussi de mes faucons; alors, je joue au
mendiant.  » »

Elle parlait de plus en plus doucement et, finalement, elle se tut. L’enfant s’était endormi. Elle éteignit la lampe et s’éloigna sur la pointe des pieds.

« II a tué aussi son fils ? » entendit-elle dans le noir et elle sursauta. Elle revint sur ses pas pour caresser l’enfant.

Non », chuchota-t-elle sans allumer la lumière. « Non. »


Stefanu Cesari – Là où vous avez bâti cette maison


image  retravaillée par mes soins

image retravaillée par mes soins

Là où vous avez bâti cette maison, l’eau sous la colline.
sa chanson rampe, le soir. vous ne dormez pas.
on vous laisse, toujours au même point de l’aube
sachant que vous resterez, là, à nous attendre, sans redire

c’est vrai. on s’habille d’une faute, elle nous lie comme le sang, à travers les herbes folles.
le moment venu, un doigt passe sur la bouche,
une petite flamme,
vous laissez la lumière allumée le temps que nous partions.

Indò vo eti pisatu a casa ci hè l’acqua sutt’à a parata.
a sera, a so canzona, à rampaconu.
vo ch’ùn durmiti, vi lachemu sempri à quiddu mumentu albinu,
sapendu ch’eti à stà quì, ad aspittàcci. senza lagnàvvi, mancu una volta.

hè vera. ci ‘mpannumenu cù li nosci falta, par travirsà u bagnaghju, è ci liani com’è u
sangu.
spicchènduci, nienti ci veni.
daretu à no, una pìccula fiara, di matinata, tini accesu mentri chè no partimu …

Stefanu Cesari  est un auteur  corse, on peut  le retrouver  sur Voxpoesi....


Il se pourrait, il suffirait – ( RC )


photo: Andreas Feininger

                                 photo:     Andreas Feininger

Il se pourrait                       que tu regardes
Ce qu’il reste         d’une flamme éteinte,
Un pétale humide, laissant son empreinte,
Dans ce livre aimé, sous la page de garde…

Une trace décolorée,
Un parfum évanoui,
Un sourire enfui,
Une porte dorée….

Il se pourrait            que tu pleures,
Et que tes yeux se lâchent,
Les pages en garderont des taches,
Presque invisibles ,      du coeur…

Changent les saisons,
Le printemps s’est éteint,
Tu as suivi d’autres chemins,
Emportée par les vents, contre la raison…

Il se pourrait                         que tu lises,
D’anciennes lettres, d’anciennes missives,
Egarées sur d’autres rives,
Que c’est loin,         le temps de Venise…

Les détours des ruelles,
Les ponts sur le Rialto
Comme ses palais, notre amour a pris l’eau,
Celui,                        qu’on pensait éternel.

Il se pourrait                    que tu trouves,
Dans toute cette paperasse,
Dans ce qui ne s’est pas dissous, un lien, tenace,
Qui dans ces pages couve…

Pour redonner un espoir
Ressouder les mains,
Et permettre aux lendemains,
De repeindre le soir.

Il suffirait que tu viennes,
Pour redonner des couleurs,
A ces anciennes fleurs,
Si tu es toujours            magicienne.

Il n’y a pas de danger,
Pas de risque de drame,
Même,                 à activer la flamme,
…Tu vois,              je n’ai pas changé.

RC – 23 novembre 2013

 


Bernard Perroy – Vue sur la mer…


(  du site de Bernard Perroy, où beaucoup de ses écrits sont visibles…)

P0303283

Je me mets à genoux

devant la brise légère

qui veut me réchauffer

de l’intérieur,

.

faire renaître de leurs cendres

ces mots que la douleur entrave,

ce cœur en moi

qui ne sait plus reconnaître la flamme

ni les promesses du jour…

.

Brise légère,

apprends-moi,

de tout ce que je parcours,

cette sorte de  joie qui ne s’en va pas.

.

Bernard Perroy

.


Guy Goffette – Maintenant c’est le noir


peinture:       Franck Stella

Guy Goffette, Solo d’ombres (1983)« Maintenant c’est le noir »
Maintenant c’est le noir
Les mots c’était hier
dans le front de la pluie
à la risée des écoliers qui
traversent l’automne et la
littérature
comme l’enfer et le paradis
des marellesTu prêchais la conversion pénible
des mesures agraires
à des souliers vernis
des sabreuses de douze ans
qui pincent le nez des rues
et giflent la pudeur
des campagnes étroites

Tu prêchais dans les flammes
du bouleau du tilleul
à des glaciers qui n’ont
pas vu la mer encore
et qui la veulent tout de suite
et qui la veulent maintenant

Maintenant c’est le noir tu
changes un livre de place
comme s’il allait dépendre
de ce geste risible en soi
que le chant hyperbole de la poésie
–›  »maintenant c’est le noir »
–› impuissance créatrice,
d’où l’hésitation
entre poésie et prose te revienne
et détourne enfin
avec la poigne de la nuit
le cours forcé
de ta biographie


Leon Felipe – nous sommes en pleurs


peinture: Fr de Goya –         The Last Communion of St Joseph Calasanctius

NOUS SOMMES EN PLEURS

Evêques ambulants
remettez votre camelote à sa place :
les idoles à la poussière
et l’espérance à la mer.

Je sais.
Je sais que vous avez peint
un siège dans les nues
et une flamme de souffre
au fond du puits.
Mais je ne suis pas venu
quémander une place dans la gloire
ni mettre la peur
à genoux.
Je suis de nouveau ici
pour faire valoir par mon sang
la tragédie du monde,
la douleur de la terre,
pour crier avec ma chair :
Cette douleur aussi est mienne.
Et puis pour ajouter :
Au commencement étaient les pleurs…
et nous sommes dans les pleurs.
-Au commencement était le Verbe.
-Le Verbe est la pioche
qui se plante dans l’ombre,
la pioche
qui perfore l’ombre,
le levier
qui fait tomber les portes,
l’outil…
qu’attendait la glaise,
qu’attendent encore les pleurs
et que l’ombre attend toujours.
Le Verbe vint et dit : Voici la glaise ;
que la glaise se fasse pleurs
(non pas que se fasse la lumière).
Et la glaise se fit pleurs.
Au commencement était la glaise…
La glaise faite pleurs !
la conscience des pleurs !
la douleur de la Terre !
-A qui parles-tu ainsi ?
-A celui qui jeta le premier œuf
dans la glaise visqueuse de la mare,
à celui qui féconda la première mare du monde,
à celui qui fit pleurs la glaise.
-Et qui es-tu, toi ?
-La glaise de la mare,
la glaise faite pleurs,
terre de larmes…
comme toi.
Personne n’est allé plus loin.
Au commencement étaient les pleurs
et nous sommes en pleurs.
Car le Verbe n’a pas encore dit :
Que les pleurs se fassent lumière.
-Il le dira ?
-Il le dira, sinon,
à quoi sert la mer ?
(Nos pleurs sont les fleuves
qui vont se jeter à la mer…)
Ou la vie peut-elle éternellement
être une lamentation enfermée dans une grotte ?
Dieu est la mer,
Dieu est le sanglot des hommes.
Et le Verbe se fit pleurs
pour mettre la vie debout.
Le Verbe est dans la chair
douloureuse du monde…
Regardez-le, là, dans mes yeux !
Mes yeux  sont les sources
des pleurs et de la lumière !
Et nous sommes en pleurs…
Nous continuons l’ère des ombres.
Qui est allé au-delà ?
Qui a ouvert une autre porte ?
Toute la lumière de la terre
l’homme la verra un jour
par la fenêtre d’une larme…
Mais le Verbe n’a pas encore dit :
Que les pleurs se fassent lumière !

Mexico, 1939