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François Piel – Tout hasard


art: Kenneth Price   San Francisco mus of Modern Art

art:            Kenneth Price     –      San Francisco mus of Modern Art

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TOUT HASARD

Cela pouvait arriver.
Cela devait arriver.
C’est arrivé plus tôt
Plus tard
Plus près.
Plus loin.
C’est arrivé
Mais pas à toi.
Sauvé, car tu étais premier.
Sauvé,
car tu étais dernier.
Car seul
Car du monde.
Car à gauche.
Car à droite.
Car la pluie tombait
Ou l’ombre.
Car il faisait soleil
Par bonheur, il y avait là un bois.
Par bonheur, il n’y avait point d’arbre.
Par bonheur un rail, un crochet, une poutre, un frein,
une embrasure, un tournant, un millimètre, une seconde.
Par bonheur une paille flottait sur l’eau.
Parce que, par suite, et pourtant, malgré tout
Qu’eût-ce été, si la main, le pied, d’un pas,
d’un cheveu d’un concours de circonstances.
Donc tu es?
Droit de l’instant encore entrouvert?
Un seul trou au filet, et tu es passé par là?
Je ne puis assez m’étonner, me taire.

Ecoute comme ton coeur me bat.

François Piel    (1972)


François Piel – Eloge des rêves


artiste non identifié

                  image :artiste non identifié

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ELOGE DES RÊVES

En rêve
Je peins comme Vermeer de Delft
Je parle couramment grec et pas avec les seuls vivants.
Je conduis une auto qui m’est très docile.
Je suis doué, j’écris de longs poèmes.
J’entends des voix
pas plus mai que les saints les plus sérieux
Vous seriez étonnés du brio de mon jeu au piano.
Je vole comme il se doit, c’est-à-dire de moi-même.
Si je tombe d’une toiture
je sais me recevoir doucement dans l’herbe.
Il ne m’est pas difficile de respirer sous l’eau
Je ne me plains pas : j’ai pu découvrir l’Atlantide
Je me réjouis de ce qu’avant de mourir je parviens toujours à me réveiller.
Dès qu’une guerre éclate je me tourne d’un meilleur côté.
Je suis, mais sans y être obligé enfant de mon époque.
Il y a quelques années j’ai vu deux soleils.
Et avant hier un pingouin.

On ne peut plus distinctement

François Piel    (1972)


François Piel – Notre peur


art: Miquel Barcelo –      peinture « négative »avec eau de javel-     chapelle du Mejean Arles 2012

NOTRE PEUR

Notre peur
ne porte pas de chemise de nuit n’a pas des yeux de chouette ne soulève pas de couvercle n’éteint pas de bougie
n’a pas non plus visage de mort
notre peur
c’est trouver dans une poche
un papier
«avertir Wojcik
dans la rue Longue c’est brûlé»
notre peur
ne s’envole pas sur les ailes des vents ne niche pas dans la tour de l’église elle est terre à terre
elle a la forme d’un baluchon hâtivement noué avec des vêtements chauds de maigres provisions et des armes
notre peur
n’a pas visage de mort les morts pour nous sont doux nous les portons sur nos épaules dormons sous la même couverture leur fermons les yeux arrangeons la bouche choisissons un endroit sec et les enterrons ni trop profondément ni trop superficiellement


François Piel    (1961)