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Frédéric Clément – Deux et déjà …


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dessin – aquarelle  persos   2011

 

Dans la pénombre où l’on devineDe lents mouvements de poitrine

Aux souffles courts à peine audibles

On sent une peur indicible

 

La peur de n’être plus jamais les mêmes

La peur d’aimer sans être aimé

La peur impossible à nier…

La peur… Impossible à nier

 

Est-ce que c’est ainsi la première fois

Les perles d’eau, la peur du froid

La première peau contre sa peau

L’étrange effroi mêlé de chaud ?

 

Deux et déjà si peu de mots

Deux, et déjà seuls à nouveau        

 

Il est encore hésitant

Elle, immobile, elle attend

On dirait que le temps se froisse

Que leur corps est pris dans la glace

 

Leur corps qui n’est plus tout à fait le même

Leur corps orphelin désormais

De tous les rêves qu’ils ont faits

Leur corps et l’impasse où il est…

Leur corps… Et l’impasse où il est

 

Est-ce que c’est ainsi la première fois

Les perles d’eau, la peur du froid

La première peau contre sa peau

L’étrange effroi mêlé de chaud ?

 

Deux et déjà si peu de mots

Deux, et déjà seuls à nouveau .

 

le texte de cet auteur ( parmi d’autres) , est visible sur ce site


Francis VILLAIN – son grand couteau de nuit


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sculpture  – bronze  nuragique  ( Sardaigne ) musée de Sassari

 

Il s’est approché lentement
Avec son grand poignard en peau de nuit
Il a pris, il a pris tout son temps
Avec son grand poignard en peau d’ennui
Il a reniflé dans le vent
Avec son grand sourire de trop de nuit
Il a souri de toutes ses dents
Pour laisser t’approcher lentement
Il a pris tout, tout son temps
De son flanc a délogé une lame de fer
Avec son grand couteau en peau de fer
Il s’est mis à tuer le temps
Il avait froid dans ses grands vents
Il avait de la poule à chair
Il était nu, nu comme un ver
Avec sa lame en peau de fer
Avec son grand couteau de nuit
Il ne savait vraiment pas quoi faire
Il faisait froid,       il est parti.


Norge – Petit clairon


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Petit clairon de modeste note
Tu t’égosilles dans le matin,
Dis-moi, petit clairon de parlote
Dis-moi pourquoi tu as du chagrin.

Dis-moi pourquoi, clairon de faubourg
Ton fa dièse a tant de détresse,
Dis-moi si c’est le nord qui te blesse
Ou si ton mal est un mal d’amour.

Petit museau musant grêle et froid,
Comment fais-tu pour chanter en berne
Et pour jeter de si peu de voix
Tant de clairon sur tant de caserne ?

Tu te plains trop dans la noire cour,
Petit clairon de petite race.
Dis-moi si c’est le nord qui te glace
Ou si ton mal est un mal d’amour ?

NORGE « Le Gros gibier » (Seghers)
Intermezzo

 


Presque bleue – ( RC )


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dessin: Albert Dürer

 

 

presque bleu,       c’était le vent
presque bleue    il y avait l’eau
presque bleu       le ciel encore
– celui qui se reflète
avant qu’il ne se brume,
dans l’oeil        du cerf abattu .

Comme s’il regardait au-delà :
sans regard pourtant ,
le presque bleu des choses promises .

Le corps est encore fumant,
chaude aussi est la terre,
avant qu’elle ne se brume de neige
presque bleue dans le froid
qui la saisit.


RC – sept 2017

 

( écho à Sylvie-E. Saliceti )


Vitrines de Noël – ( RC )


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>         Quelques jours avant,
un peu de neige souffreteuse,
en petits tas tristes et gris,
sur les trottoirs de la ville    .

On peut ouvrir les portes,
du calendrier de l’avent,
négliger le froid mordant,
pour se promener          pourtant

Mais rester au-dehors,
devant les vitrines,
au décor clinquant,
lumières et paillettes,

Pyramides de cadeaux,
soigneusement enveloppés,
se mirant,
sous les spots électriques,

Angora et soie,
des beaux quartiers,
habits coûteux ,
et mannequins radieux.

C’est une fête avant Noël,
celle du commerce,
où se pavanent
de riches clients .

On peut admirer,
les étals de foie gras ,
pâtisseries ouvragées,
et montagnes chocolatées…

Tu as le droit
de lécher les vitrines,
mais sans avoir rien, à se mettre
sous la dent ,        … que le vent.

RC – dec 2017


Les pierres du Mont Lozère – ( RC )


Mt Lozere rochers rayon--.JPG

photo perso  2005 : Mont Lozère et « clapas »

 

On a semé sur le mont Lozère,
quantité de pierres,
de gros calibre,
parfois en équilibre .

Elles sommeillent,
la face contre le ciel,
portent le monde à l’envers,
le nez en l’air…

Elles se disputent souvent
avec l’âpre vent,
la tempête et le froid
où les arbres peinent à tenir droit.

Entens-tu leur chanson
qui accompagne les saisons ?
Sur leur peau douce
ne s’aggrippent pas les mousses

Ne crains pas leur fuite :
ce sont des masses de granite,
lentement accumulées
qui ne risquent pas de s’envoler.

Ce sont des sentinelles
dépourvues d’ailes ,
qui veillent sur la plaine,
et le décor de la scène  ,

où les millénaires peuvent s’écouler:
leur muette consistance
parle de leur patience :
ce n’est pas demain qu’elles vont s’écrouler…


RC – avr 2017


Astrid Waliszek – clac


Omer Parent.jpg

visuel:  Omer Parent

tes veines, vivantes et bleues dansent une sarabande effrénée
sur le dessus de ta main. La terre tremble, dis-tu.

à bousculer les nuages à chercher la chaleur
nous avons oublié l’heure celle de l’au revoir
– non, pas adieu   et voilà, c’est ici,
c’est maintenant couvre-toi,
ne prends pas froid tu ne reviendras pas,
c’est là c’est maintenant qu’il faut partir

les nuages se disséminent un froid soleil pâle se lève,
une portière de voiture claque
c’est un adieu, nous le savons tous deux
des pas résonnent sur le pavé rien n’a changé,
rien ne change jamais des portes se ferment,
d’autres s’ouvrent s’en va,
s’en vient l’amour – la ville dort

 

12 février 2012


Ce que dissimule le désert – ( RC )


photo: pochette de CD « Silencio »   Gidon Kremer

 

Il y a une  étendue plate,
–  Elle  se perd dans l’infini  – .
>        Elle  appelle un désert,
un océan,
ou un simple terrain inhospitalier.

Et rester immobile  tout ce temps,
debout,
on compte les heures en suspens –
ou plutôt on ne les  compte plus ;

c’est une  attente,
le regard  dans le vague.
Le ciel est trop haut,
Il écrase de son poids
tout ce qui s’échappe de l’horizontale.

Mais tu espères sans t’en rendre compte,
au-delà de la solitude,
La rupture des écluses,
que les lèvres  du temps  s’entr’ouvent.

Et la crainte, en même  temps,
Que les yeux  ne sachent pas  voir,
Ce que  dissimule  la surface unie
–   Un guetteur du désert des tartares  –
«  Anne, ma sœur Anne,  ne vois-tu rien venir ? »

Et si le vide  était une illusion,
et que continue dessous,
l’échappée des heures,
…Une  simple  dilution.

La vie est souterraine .
Elle  fait un grand détour,
vers toi
pour contourner le froid.

T’en rends-tu compte ?

RC – juill 2015


Herbes de givre – ( RC )


givre sur  végétaux  - .jpg

photo perso-  dec  2016

 

 

Les herbes sont unies,
sous leur manteau de givre,
et se confondent entre elles,
comme la mémoire     glacée,
des larmes    et du chagrin  ,

soudées entre elles,
raidies par le froid,
            cassantes.

Juste une image dentellée
un dessin sur le sol,
qui attend ,       pour se réveiller ,
bruire,             la caresse d’un soleil,
qui s’était absenté .


RC – janv 2017


Laetitia Lisa – En habits d’oubli


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peinture  rupestre    grotte de  Chaturbhujnath Nala, Inde, environ  10,000 av JC

 

Je longe le champ de blés verts

hâtant le pas dans l’herbe haute

pour recevoir encore

un dernier baiser du soleil

avant qu’il ne se couche

en draps ocre et dorés

 

demain la pluie

demain le froid

 

pour l’heure la douceur du vent

le chant des grillons et les hirondelles en formation

 

avec elles je me baigne en le ciel

allongent les brasses lorsque les courants frais

effleurent mes bras nus

 

avec elles je reste immobile un instant

sous les caresses des courants tièdes

 

je plonge

dans le bleu des montagnes

jusqu’à ce que la nuit revienne parfaire l’esquisse

de ses gris colorés

 

je ne peux rien contre le froid et la grêle

tueurs  des promesses si près d’éclore dans mon verger

je ne peux rien contre le feu du soleil

tueur des promesses si près de porter fruit dans le tien

 

sur le dos de quelques mots ailés revenus nous chercher

nous dansons en habits d’oubli

ourlés de nuit  .

 

————

plus  d’écrits  de L L ?    voir  son site-blog


Un prince au froid – ( RC )


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          C’est une promenade infinie,
où l’on prend toutes précautions,
pour que l’être se conserve
en l’état :

           Il n’a pas été nécessaire,
comme le faisaient les Egyptiens,
de prévoir le voyage dans l’au-delà
par un subtil embaumement.

          Il suffit de promener ton cadavre
avec ce siège à roulettes
dans une galerie climatisée,
quelques degrés en-dessous de zéro.

          ( Tu parcours donc un circuit
– variations forcément limitées –
propice à ton ennui,
prévu pour l’éternité  ).

          Notons l’élégance
un peu raide de la mise,
mais sans les épaisses fourrures
que l’on revêt par grand froid …

         Ton regard quelque peu absent:
on pourrait le dire « glacé »,
et les pensées immobiles,
figées, comme tes membres ,

         dans une position             définitive .
D’aucuns la disent hautaine.
>     Mais une certaine raideur ,
        assortie à tes fonctions .


RC – sept 2016

 


Beatrice Douvre – présence d’un visage


 

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Son chemin la terre jointe
Sa voix cette lampe droite
Ce qui tremble
Plus haut
Comme qui eut froid
De précéder le jour

Poids de celui qui parle
Et veut se perdre loin

Sa lumière file devant
On se souvient
D’une ombre digitale
C’est qu’une main portait
Nos lampes

Béatrice Douvre


Jean Creuze – écorces (1 )


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Écorces

Lier les mots qui se fabriquent dans la forge de notre
tête.
En faire vivre certains
commettre le meurtre d’autres.
Chauffer, taper, tordre au rouge le fer.
Chuchoter enfin ce qui nous habite
pour l’ultime tentative de la parole.
Des paroles données.
Silencieusement pointe la respiration.
Pulsation qui donne la vie.
Le soufflet active le feu
le mot juste jaillit
transforme nos corps et nos âmes
comme le travail acharné du forgeron
sur l’enclume transforme le métal.

Allongé sur le sol
sous le ciel bleu azur
beauté de l’oiseau dans les airs,
herbes folles dans le vent,
souveraineté des arbres.
Danse de l’univers présent
dans les vibrations lentes du jour qui passe.
Vols d’insectes éphémères,
parfums de fleurs,
odeurs d’humus,
chants de grillons,
craquements d’écorces.
Des forces de l’intérieur s’énervent.
Chasser les ombres du visage
pour s’enluminer-
Nouvelle peau.
La vague passe, se calme, s’anéantit.
Temps suspendu,
le corps flotte.
Soleil rouge,
sensation d’inachèvement
et caresse des ombres :
sa majesté la nuit approche.
Cortège d’étoiles,
respiration douce,
j’affronte l’inconnu,
clignements de cils,
goutte d’éther.
La figue éclate a force de mûrissement au soleil de l’été.
La terre grasse s »enfonce
sous les pas .l’automne est là, avec son humeur faite de rosée
de rafales de vent, de pluie froide.
Des hommes harassés, avinés, burinés, dépités, rendus sont là au coin de la rue,
attendent, rejetés du monde, comme de vieilles eaux usées auxquelles on aurait retiré toutes forces.

Dans ma tête un grand silence.
Tombés par terre, abandonnés,
résignés, abattus, esclaves.
Quels bourreaux? Comment faire?
L’alcool comme seul compagnon.
Idées vagues, brouillées,
délire, obsession, mensonges,
mal de tête,
perte de mémoire.
Oublier son histoire,
nier sa vie,
sacrifier son être.
Que faire avant l’hiver,
avant que le froid ne vous emporte?
Compagnon misère.
Le ciel est clair aujourd’hui, un vent frais se lève et fait
Frissonner les feuilles dans les arbres.
Quelques pensées me tapent le front, et s’évanouissent aussitôt.
Pour laisser le vide.

Le trou noir.
Ce noir si plein que l’on n’attend jamais.
Et pourtant, c’est le rien que l’on redoutait tant.
Il est là, accompagné de son malaise.
On ferme les yeux pour regarder à l’intérieur.
Dans un ultime effort encore.
Le noir toujours.
ça se dissipe.
Le rouge apparaît,
puis le jaune lumière
des éclats de blanc dans le rouge,
du bleu chartreuse,
du vert émeraude. qui coule de mes yeux ?
Serait-ce de la peinture

Les feuilles se remettent à tinter dans le vent et cette
musique douce emporte mes pensées.


Kenneth White – que personne n’aille dire que tu as eu peur du silence


Nourris le feu allume ta lampe

Sans te soucier du froid ni du noir qui s’en vient
Prends tes bouquins continue tes études

Et que personne n’aille dire que tu as eu peur du silence
Ou qu’à t’apitoyer sur toi-même tu t’es pourri

Les bêtes hurlent à la lune elle les fascine

Mais toi prends-lui sa force et tourne-lui le dos
Et puis écris dans ta propre blancheur

Trace ton propre parcours

Toutes les mues cachées de l’hiver

Laisse la vieille buse jeter sa morve et faire des siennes
De la neige tisse-toi une chemise de flanelle

Avec un pan épais pour te couvrir les fesses

Fais usage de la pluie pour fabriquer ton grog

Et du vent pour tourner les pages de ton livre

La force personnelle peut faire des prodiges
Sans elle le talent n’est rien

Augmente ta vie

Trempe-toi le caractère

Et tire profit à plein de cet hiver

In « En toute candeur »


Jules Supervielle – se faire un peu de feu


 

Il ne s’agit pas d’être le feu, mais de se faire un peu de feu
Quand on a froid et que l’humide veut régner sur nous peu à peu,
II ne s’agit pas d’aller toujours sur une grand-route prévue
Mais de pouvoir flâner un peu comme fait même l’âne qui broute,
II ne s’agit pas d’être partout mais de choisir un petit coin,
Appelez-le arbre, maison ou femme ou bien morceau de pain,
Un jour je t’expliquerai ce que sont le ciel, les étoiles
Et ce que tu es toi-même, avec ton or innocent,
Je te ferai quelques croquis sur le tableau noir de la nuit,
Mais si tu veux y voir clair, il faut venir tous feux éteints.

***

Jules Supervielle (1884-1960)Le Corps tragique (1959)


Gerrit Kouwenaar – Je n’ai jamais …


photographe non identifié

photographe non identifié

 

 

Je n’ai jamais rien tenté d’autre que :

tirer des pierres la douceur

tirer de l’eau le feu

tirer de la soif la pluie

 

cependant le froid me mordait

le pain était salé ou sucré

le soleil un jour vibrant de guêpes

et blanche d’ignorance la nuit

ou noire comme il se doit

 

parfois, je me confondais avec mon ombre

comme on confond le mot avec le verbe

le squelette avec le corps

jour et nuit étaient souvent de même couleur

sans larmes et sourds

 

mais jamais rien d’autre que :

tirer des pierres la douceur

tirer de l’eau le feu

tirer de la soif la pluie

 

 

 

_

 

 

traduit  du flamand par Lena Westerink


Comme si l’humidité du monde transpirait dans un coeur d’argile .- ( RC )


peinture: Markino

 

 

On irait que le brouillard

s’étend jusque sur les yeux.

Est-ce un éblouissement,

Réparti entre les gouttelettes en suspension,

Qui ondule entre les  immeubles ?

Les arbres sont comme des fantômes,

Leurs bras sont dressés,

Le ciel est orange,

Il est palpable

La ville transpire

Sous les lampes à iode,

Et se diffuse, si bien,

Qu’on n’a plus idée des distances.

Les routes  quittent le sol,

Peut-être.

Les soleils artificiels se mêlent ,

C’est le lent cheminement des phares,

Rouges, jaunes,

Et les enseignes de néon,

Que l’on perçoit presque malgré soi,

On en a juste l’idée,

Comme si l’humidité du monde,

Transpirait dans un cœur d’argile,

Et peinait à s’imprimer,

Même sur la photo.

On en compterait les grains,

Un bruit dans l’image,

Le tremblotement des lueurs mobiles,

Qui peut-être ont froid,

Aussi.

 

 

RC – mai 2015

Glasgow


Gaston Miron – Une fin comme une autre


image  Alfred Kubin  - vers l'inconnu

image               Alfred Kubin –               vers l’inconnu

(ou une mort en poésie)

 Si tu savais comme je lutte de tout mon souffle
 contre la malédiction de bâtiments qui craquent
 telles ces forces de naufrage qui me hantent
 tel ce goût de l'être à se défaire que je crache

 et quoi dire que j'endure dans toute ma charpente
 ces années vides de la chaleur d'un autre corps
 je ne pourrai pas toujours, l'air que je respire
 est trop rare sans toi, un jour je ne pourrai plus

 ce jour sera la mort d'un homme de courage inutile
 venue avec un froid dur de cristaux dans ses 
        membres
 mon amour, est-ce moi plus loin que toute la neige
 enlisé dans la faim, givré, yeux ouverts et brûlés

Murièle Modely – ( En ) quête


photo Mahafsoun ( deviantart )


Je glisse
Le soleil me cuit les cuisses
J’ai fermé les yeux pour profiter
De la dureté du sol
Et du mordant du jaune

Je suis petite fille
En jupe courte
A l’instant précis
De mon innocence

Je tombe
L’ombre a remplacé le chaud
Le froid revient avec les mots,
Je suis vieille et la moquette
N’est pas un lit pour ma fatigue

Je suis coupable d’enfance
C’est le malaise d’être ici
Et d’être aussi ailleurs
Enfant, j’ai toujours su
Qu’on me pardonnait tout
Qu’on ne m’excusait rien

Je dégringole
Par bouffées dans la triste réalité
Je suis une vieille femme allongée sur le sol
Dans le salon, sur la moquette
Il est quatre heures, je ne fais rien
Les voisins de leur fenêtre
Voient ma folie et mon chagrin

Car je cherche un passé,
Une jeunesse, un improbable équilibre
J’ai vieilli mais je n’ai pas grandi
J’ai cent ans et cinq ans, soit
Un géant sur des jambes de nain

 

Un texte  qui peut être retrouvé  dans le site « écrits vains », parmi 8 autres  de M Modely

 


Béatrice Douvre – Ce matin


photographe non identifié

photographe non identifié

 

Ce matin…

Ce matin est plein de brume
Où des oiseaux se mêlent à des feuilles
Des oiseaux froids se suivent

À peine si l’on distingue
Tant c’est l’aube
Leurs jeux du peu de nuit
Restée au sol d’automne

Les troncs penchent
Où nous avions marché
Par degré dans l’eau de la lumière
Comme un corps enchevêtré qui a mémoire
Et le temps pour œuvre.

 

 

Béatrice Douvre


A la surface, où le silence se fracasse – ( RC )


 

photo perso: étangs de la petite Camargue. Saint Louis,  Alsace

photo perso:           étangs de la petite Camargue.             Saint Louis, Alsace

 

Le soleil rebondit,

Quelque part,

Après les brumes,

Et s’infiltre avec peine,

Au milieu des branches,

Encore vides.

Les feuilles naissantes,

Attendront encore,

L’explosion de l’ivresse

 

L’eau a son reflet ,   mat,

Mordue    par la glace,

Tu peux te risquer, à sa surface ,

Où le silence se fracasse,

En ombres effilées,

Extraites des pliures du matin,

Quand l’heure  stagne,

Sur les tiges frêles,     prisonnières de l’étang.

 

Le verre  cathédrale,

A déjà son réseau de fêlures,

Lézardes en ricochets

Certaines sont  dûes,

Aux cailloux qu’on y a jetés,

Et qui sont restés            posés,

Comme un défi aux fonds soyeux,

Où tout s’enfonce dans une vie secrète.

 

Tu serais comme une pierre,

Figé de froid,

Même  sous ton lourd manteau,

Et seul le regard mobile,

Se verrait chercher           sous l’épaisseur,

A peine translucide,

Sans vraiment le vouloir,

Des mouvements furtifs,     mêlés de reflets.

 

Le nappage répandu    en couches ,

Au long des nuits,    allongées de gel  ,

A jeté son pont

Au-dessus  de l’eau.

>                   Elle  est la vie,

Des carpes sombres la parcourent,

En arabesques capricieuses,

Ignorant le monde clos, du dessus.

 

 

RC – avril 2014

 


Abdallah Zrika – Les murs vides de mon corps


 

 

 

 

 

LES MURS VIDES DE MON CORPS

Je ne sais pas.

Mais ce que je sais, c’est le jour où j’ai décidé de m’arracher de mon corps. Je ne sais pas comment cela est arrivé.

Mais je me suis trouvé comme ça : j’ai ôté tous mes vêtements. J’ai ouvert un peu la porte. Je ne sais pas comment j’ai fait.

J’ai voulu sortir tout nu.

J’ai voulu tout jeter comme on jette une ordure. J’ai senti à ce moment-là que tous les gens étaient contre moi, que même les mots me fuyaient, que j’étais devenu vide. Complètement vide.

Un vide qui résonne. Et complètement vide de mots. Moi qui avais décidé de ne mettre aucun vêtement, aucun nom, aucune désignation…

J’ai senti que toute chose se détachait de moi, se dissipait, je n’avais pas ôté seulement mes vêtements – leurs vêtements si je puis dire, leurs : je ne sais pas dire autrement – , mais j’ai ôté tout ce que j’ai vécu. Peut être n’ai-je rien à laisser qui m’appartienne, tout leur appartient, même mes ordures. J’ai ouvert encore un peu la porte. J’ai vu le premier mur devant la porte.

Même ce mur m’est apparu tout nu, rasé, chauve. J’ai reculé un peu pour écrire le premier mot qui m’est venu après avoir pris une décision. mais j’ai senti que ma tête était vide, d’un vide incroyable.

Le papier est resté blanc, d’une blancheur presque bleue. j’ai senti que les mots sont comme les vêtements, lourds et suant, que toute chose est lourde d’une lourdeur insupportable et qu’il n’y a que moi à être léger, très léger.

Puis je me suis retrouvé en train d’ouvrir toutes les fenêtres, même le robinet d’eau, et d’allumer toutes les allumettes que j’avais. Plus tard, j’ai entendu frapper et une lettre glisser sous la porte ; une voix suffocante disait : facteur. je ne sais pas pourquoi mes doigts n’ont pas bougé affin de toucher la lettre restée, moitié à l’intérieur, moitié à l’extérieur, sous la porte. Je ne pouvais rien toucher comme si une paralysie totale me prenait. je sentais seulement mes yeux qui bougeaient tout seuls, ou il me semblait qu’ils bougeaient, je ne savais pas.

C’est terrible ce qui m’arrivait, une faim incroyable m’avait prise mais je ne pouvais toucher le pain qui était sur le coin de la table. Puis j’ai vu que le mur était vide, d’un vide que je n’avais jamais vu, que je n’avais jamais senti avant. Et ces jambes – mes jambes – , allongées là, avec des poils lourds, d’une lourdeur que je ne peux supporter. Je n’ai pas su ce qui s’est passé lorsque la nuit est venue. Je n’ai pas allumé la lumière, les heures se sont succédé, et je n’ai pas senti le sommeil.

Et au matin, je n’ai pu distinguer les mots que j’entendais de loin. Je n’ai pas ouvert la porte quand j’ai entendu frapper encore. Et lorsque je les ai entendus, en plein jour, je ne suis pas sorti comme je l’avais décidé le premier jour. Je n’ai pas fait attention à la voix du robinet ouvert. Et je n’ai pas touché – oui, touché – le pain posé sur le coin de la table, je l’ai jeté par la suite afin que la table soit tout à fait vide.

Je ne supportais rien, même pas un tout petit point sur la table. J’ai jeté plusieurs papiers sur lesquels j’avais écrit, avant. J’ai laissé la chaise et je me suis assis sur le froid du sol. Je me suis réjoui de voir le verre vide, les allumettes brûlées jetées ici et là. J’ai éprouvé une joie énorme en voyant une mouche morte. Je me suis vu comme cette mouche, sans mouvements. Les pattes croisées et déformées. Je suis resté comme ça, sans bouger, lorsque j’ai entendu des voix, dehors, et je n’ai pas regardé par la fenêtre.

 

Tout est loin. Loin. Je me sens très petit, d’une petitesse sans égale, et toute chose est plus grande, très grande. Même ce point que je vois sur le mur. Tout est grand, très grand. Comment ne m’en suis-je pas rendu compte auparavant ? Je me sens très détaché de tout, solitaire, d’une solitude terrible.

Même la faim s’est détachée de moi.

Je la sens plus grande que moi, plus grande que cette pièce même. Je ne parviens pas à la distinguer. J’ai vu une lettre posée là, une lettre que je n’ai pas ouverte, là depuis trois jours. Je ne l’ai pas touchée. Je sens que ma tête est vide, complètement vide, et aucune pensée n’est dedans. Rien. Rien.

Ce mot qui résonne vide dans mon vide. Je sens que quelque chose me tient cloué là, entre ces choses qui ne me concernent pas. J’ai encore entendu – ou imaginé – frapper avec insistance à la porte. Ce sont les autres. C’est leur porte.

Ce n’est pas moi, je n’ai aucune porte. Je n’ai aucun mur.

Ce sont les murs des autres. Je n’ai aucune maison. Même ces choses-là leur appartiennent, à eux.

Ce sont eux qui les ont jetées hors de leurs portes à eux, ce sont eux qui m’ont jeté ici. J’habite entre leurs murs et devant leurs portes. Les gens qui frappent à cette porte, frappent à leurs portes, et peut-être me disent-ils de m’éloigner de leurs portes, de leurs murs.

Que vais-je dire ?

Ai-je vraiment quelque chose à dire ?

 

Abdallah Zrika dans Petites proses, éditions de l’Escampette.

 


Richesse inutile ( RC ) – ( écho à Isabelle Dalbe)


photo perso -  dolmende l'Aumède  Chanac, Lozère

photo perso – dolmen           de l’Aumède     Chanac, Lozère

Aux pays lointains,
Ceux où le soleil s’attarde,
méridiens  d’Afrique,

La Noire

Ne s’imagine
Une couverture blanche,
Que la nudité du silence,

Il recouvrirait
A ce qu’on dit
Des terres  d’abondance,

Forêts  denses,
Rivières clarté,
Mais si loin encore,

Le froid  qui recouvre,
Etendues, et convoitées
D’autant de diamants,

La  blanche

Ce qui reste de cristaux,
Qu’on ne peut emporter,
Richesse inutile.

A portée de mains,
Glacée,
La neige se fond en elle-même.

RC –  25 juillet 2013


La neige

à Laurent Albarracin

La neige noue clepsydre et giboulées.
Elle fleurit la bombe de cet écho.
Dans la nudité de la blancheur
elle existe pour le silence.

La neige continue l’objet convoité.
Elle est le temple de la grêle.
Une poupée de la rosée
à hauteur de la vive allure.

A l’enseigne de nos pas
c’est un loup d’azur.
Tout un temps bâti
pour le huitième jour.

La neige se fond dans la neige.
Mère à-pic baptisée Ẻquilibre.
S’enterre sa racine phénix.
La neige ne s’arrache pas.

I. Dalbe

 

 

également ce texte  de Sophie G Lucas,  qui dit  quelque  chose  d’approchant à ce que j’écris…

 

extrait de  « Se recoudre à la terre »

on n’en fait rien de
la neige
(toute l’épaisseur de
ce monde dans une fenêtre)
tout juste se demande-t-on
comment ce sera une fois
que tout aura fondu
si la vie sera la
même
et si c’est bien la neige
qui bloque les siens
dans le
silence

 


Miron Bialoszewski -Je ne sais pas écrire


peinture: Jan van Scorrel, 1531,    -L’Ecolier,

 

 

 

Je ne sais pas écrire

il fait noir ici
que dire du chandail gris ?
– rien d’autre-

dehors
vinaigre déjà
il neige

l’arbre de froid et de structure de cristal
taciturne
ne bruit pas

par où sortir du verbe ?

Miron Bialoszewski

 


JC Bourdais – L’arbre à bière Bernard Noël – grand arbre blanc


peinture perso:  " Grand  arbre"   1979

peinture perso:           » Grand arbre »    acrylique  sur papier affiche  1979

 

« Autrefois dans ce pays

On ne pouvait pas dire

pour désigner la fin d’un arbre qu’il était mort.

Seuls l’homme et l’animal pouvaient mourir.

On raconte que pour éloigner l’étranger du village,

On lui disait :

« Tu n’as pas ton arbre ici »

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JC Bourdais , L’arbre à bière,Rhizome,2002, Nouméa

 

auquel j’ajoute   » grand arbre blanc »  de Bernard Noël

 
Grand arbre blanc

à l’Orient vieilli
la ruche est morte
le ciel n’est plus que cire sèche

sous la paille noircie
l’or s’est couvert de mousse

les dieux mourants
ont mangé leur regard
puis la clef

il a fait froid

il a fait froid
et sur le temps droit comme un j
un œil rond a gelé

grand arbre
nous n’avons plus de branches
ni de Levant ni de Couchant
le sommeil s’est tué à l’Ouest
avec l’idée de jour grand arbre
nous voici verticaux sous l’étoile

et la beauté nous a blanchis

mais si creuse est la nuit
que l’on voudrait grandir
grandir
jusqu’à remplir ce regard

sans paupière grand arbre
l’espace est rond
et nous sommes
Nord-Sud
l’éventail replié des saisons
le cri sans bouche
la pile de vertèbres grand arbre
le temps n’a plus de feuilles
la mort a mis un baiser blanc
sur chaque souvenir
mais notre chair
est aussi pierre qui pousse
et sève de la roue

grand arbre
l’ombre a séché au pied du sel
l’écorce n’a plus d’âge
et notre cour est nu
grand arbre

l’œil est sur notre front
nous avons mangé la mousse
et jeté l’or pourtant
le chant des signes
ranime au fond de l’air

d’atroces armes blanches qui tue
qui parle le sang
le sang n’est que sens de l’absence
et il fait froid grand arbre
il fait froid
et c’est la vanité du vent

morte l’abeille
sa pensée nous fait ruche
les mots
les mots déjà
butinent dans la gorge

grand arbre
blanc debout
nos feuilles sont dedans
et la mort nous lèche
est la seule bouche du savoir

*
.Bernard Noël..