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Pierres de basalte, comme un mensonge – ( RC )


Deroc dessous (11).JPG

 

photo perso  :cascade  de Déroc –  Aubrac

 

C’est un peu une frontière incertaine,

où se dispute un sable noir,
proche de la vase ;
des plantes spongieuses,
et l’illusion de solide,
que des pierres symbolisent.

Aussi, si je risque quelques pas,
sur les pierres découvertes,
ce serait comme un gué,
permettant de passer
de l’autre côté.

Mais ce sont des rêves mouillés,

qui peuvent à chaque instant glisser,
sous la plante des pieds .
On imagine ces roches comme un mensonge,
venu se plaindre aux eaux .

Peut-être n’ont-elles aucune consistance,
et elles peuvent disparaître,
comme elles sont venues,
trichant , en quelque sorte,
prêtes à se dissoudre,
si besoin est .

Le petit ruisseau qui sourd,
ne les écoute pas,

juste le cri des grenouilles,
qui ne croient pas en leurs histoires.
Car des pierres, il y en a plus bas.

Elles ont chuté,
basculé du plateau,
hexagones de basalte
à la géométrie trompeuse,
entraînant une partie du ciel,
chute vertigineuse .

Là s’interrompt l’horizontale :,
tout est en suspens,
quelques instants,
avant que l’eau ne chute à son tour,
et s’évade en cascade blanche .
RC- oct 2017


Sans dérogation – ( RC )


 

03Theatre  abandonné  Indiana.jpg

Le rêve du bâtisseur est
de toucher les étoiles,     au plus près .
Il traduit l’orgueil des commanditaires
voulant toujours montrer
par la hauteur de leurs tours
qu’ils veulent dominer le monde .

Le mythe de la tour de Babel,
a donc encore cours,
mais se heurte toujours
un jour ou l’autre
aux lois de la physique ,
ne connaissant pas de dérogation .

Il semble que nos gouvernants
en font de même,
et jouent de leurs muscles
pour impressionner le voisin
en fabriquant des armes
de plus en plus meurtrières.

( C’est pour la dissuasion,
nous assure-t-on … )
– Donc si on comprend bien,
ce serait pour ne pas s’en servir :
on se demande alors à quoi bon
fabriquer de ces choses censées être inutilisées.

En attendant l’argent qu’on y consacre ,
et les inventions qui n’ont de potentiel
que machiavélique et destructeur,
détournent le réel du quotidien
en oubliant que nos pieds reposent sur terre ,
et sont moins concernés par une guerre des étoiles…

Car c’est bien détourner les esprits ,
de toujours embrigader les nations ,
dans une course folle à la puissance ,
alors même que les habitants
n’en tirent aucun avantage,
sinon vivre sous la crainte .

Ceux qui habitent de l’autre côté de la frontière ,
entendent le même discours,
et on les convainc, de même,
d’entretenir une armée,
de faire des recherches avancées,
et d’épier les voisins .

Ou bien ,         par le jeux des alliances ,
dont la stratégie n’est pas innocente ,
on détermine des zones d’influence ,
généralement situées sur des zones
où les richesses naturelles,
ne demandent qu’à être exploitées …

– jusqu’à ce qu’elles meurent d’épuisement,
ou que la technique
s’appuie sur d’autres ressources .
On se demandera quelques siècles plus tard,
pourquoi,         – si on regarde Detroit, par exemple, –
des villes faramineuses et palais gigantesques

n’abritent que des courants d’air,
et font figure de spectres,
incongrus                 à la lisière de déserts .
Des pays où la vie,     à l’instar de l’eau
s’est lentement retirée, dilapidée
pour la richesse et le confort de quelques uns..

De ces eldorados provisoires où
on a préféré se nourrir de pétrole … ,
le sol ( et leurs habitants ) se rappelleront ,
qu’il est plus facile de déplacer des capitaux ,
que des rivières et des forêts .
Comme pour les bâtisseurs, les lois de la géographie

sont                        sans dérogation


RC – juin 2017

 


Passer par le mur de l’eau ( les migrants ) – ( RC )


photo: naufragés maliens sur les côtes italiennes. Provenance Maliactu.net

C’est sec, épineux, et ici on mange des pierres .

On survit comme on peut .

Et puis ceux qui ne peuvent pas,

Mangent leur désespoir.

Ils se décident alors, à franchir le mur.

Un mur différent des autres.

Pas de béton, ni de barbelés.

Il s’étend à l’horizontale,         liquide.

Tes frères ont embarqué

Dans des bateaux si lourdement chargés,

Qu’ils penchent de leur poids de misère .

La mer, puisque c’est elle,

Se termine dans les esprits, quelque part,

                     Bien au-delà de l’horizon ,

Par des pays que l’on dit riches .

C’est              ce que dit la télévision,

Le rêve est à portée de mer.

On ne sait ce qui est vrai,

( Ceux qui sont partis ne sont pas revenus ) ,

               Le rêve entretient l’illusion,

Nombreux sont les candidats,

Ils ont misé leur vie pour un voyage

        qui n’a rien d’une croisière :

Ils ont chèrement payé les passeurs

Comme en jouant à la roulette :

Faire confiance au destin,      aveugle

Sans savoir où il mène.

Les dés jetés sur le tapis bleu  :

Avec la question

          « Coulera, coulera pas ?  »

Cela ne dépend plus de toi

Le mur d’eau        reste à franchir :

C’est un espace sauvage,

Avec tous ses dangers

         La progression est lente ;

                        Elle n’en finit pas

On dit qu’il y eut de nombreux naufrages,

On dit,    (  car les morts ne parlent pas  ) ,

Mais les cris, avec le gémissement du vent,

Ou les vagues hostiles,

Qui se lancent avec fracas

Contre la frêle coque  .

           Si tu vois un jour les îles,

         Des pays étrangers,

Tu auras eu la chance, beaucoup de chance,

         – remercie les dieux –

         De voir de tes yeux

          Cette carte postale   ! –

Que tu pourrais envoyer,

     – Si tu survis,-

Une fois arrivé  ,

A ceux de ton pays natal.

Maintenant, il te faut plonger,

Nager,           nager  jusqu’à épuisement

Car          la traversée ne comprend

pas de canots pour les naufragés.

Après cette épreuve redoutable,

          Migrant, si ton corps

T’as permis d’arriver à bon port,

Te voilà sur le sable .

           Mendiant de la vie

Avec une dizaine de rescapés.

Ils ont eu comme toi la chance,

Que le hasard leur ait souri,

Touristes malgré eux, arrivés

Dans un club de vacances .

        D’autres se sont échoués,

Dans la nuit, dans ce havre.

        Mais ils sont immobiles,

Sur la plage lisse.

Ce sont des cadavres,

Que vient compter la police.

Au concert des nations,

      Le mur de la mer,

Est aussi une frontière ,

D’où suinte la misère,

Celle des pays en guerre.

Un mur des lamentations .

RC –  juin 2015

Au sujet des touristes  « malgré  eux »…on pourra  se reporter  au film de Costa-Gavras,  « Eden à l’Ouest »

ainsi  qu’à cet article tout récent relatant la juxtaposition des « vrais » touristes, aux migrants, sur l’île de Kos  ( Grèce )


Jusqu’au silence blanc – ( RC )


 

photo: studio16mmjackinthebooks

 

 

Les pages jaunies des hiers,
Ont gardé la mémoire,
Intacte.
Les rives ont beau être  lointaines,
Elles  s’inscrivent,
Sans  frontière
Au pays où le présent
ne faisait aucun doute.

Peut-on dire  qu’il dérive ?
Qu’il sombrera dans l’oubli,
ou la brume,
qui, avec le lointain,
recouvre toute chose ?

Ce sont plutôt les hiers,
qui s’étiolent en notre mémoire,
comme les rides,
creusant un peu plus nos corps,
Jusqu’au silence blanc.


RC- dec  2014

d’après un texte  d’Isabelle  Debiève   » Présent désarticulé « 


Alessandra Frison – Le repas attend


 

 

carré  découpe, retravaillé par informatique

carré découpe, retravaillé par informatique, et mixage perso

 

Je me laisserai déborder
aujourd’hui sur la route jusqu’à chez moi
jusqu’au repas qui attend
comme chaque soir ses bouches
ce que l’on appelle vie
est de se reconnaître doucement
dans les comptes de toujours
dans les poches ou
les couloirs arrachés aux visages,
après que même le train
aura rendu amers les souvenirs
avec les voix brisées aux téléphones
les assauts de noir dans le noir,
ouverte cette unique douceur, un mot,
l’ironie la plus vulgaire se déplie en art
entre les mains quand même vertes
quand même de l’autre côté du temps.

Et toujours attendant
le son âcre de la mi-journée,
les mobylettes entichées, les maisons à la frontière du soleil,
la vie suspendue
à ce repas devenu inutile,
nous saurons que l’été
est une surprise de lumière dans le sous-bois.

 

——–

Mi lascerò diluviare
oggi sulla strada fino a casa
fino al pasto che aspetta
come ogni sera le sue bocche
quello che si chiama vita
è riconoscersi piano
dentro i soliti conti
dentro le tasche o
i corridoi strappati dalle facce,
dopo che anche il treno
farà amari i ricordi
con le voci frante dai telefoni
gli assalti di buio nel buio,
aperta quella sola dolcezza, una parola,
la più volgare ironia si dispiega arte
tra le mani comunque verdi
comunque dall’altra parte del tempo.

*

E sempre aspettando
il suono acre del mezzogiorno,
i motorini invaghiti, le case alla frontiera del sole,
la vita sospesa
in quel pasto ormai inutile,
sapremo che l’estate
è una sorpresa di luce nel sottobosco.

 

. . . . . . . . . . … . .. . . . . . . .De : Assaggi Generali

 


Niels Franck – Une seule voie


 

une  seule  voie  –    extrait  du blog  de J M Maulpoix

 

 

J’oublie Gaza
la Tchétchénie
Guantanamo.

J’oublie les écoles incendiées et les enfants brûlés vifs
les parents aux yeux éteints
– d’où toute lumière a soudain disparu.

J’oublie les enfants bourrés de résidus chimiques
ceux qui à chaque instant frappent à la frontière
d’une vie inconnue. Mais personne ne leur ouvre.

J’oublie le fanatisme des matches de football
l’éternelle bousculade les braillements des spectateurs qui veulent leur mamelle.

J’oublie ceux qui luttent pour davantage de vacances
davantage de temps sans les autres.

J’oublie qu’une cuite est déjà un petit séjour
à la clinique de désintoxication (aussi nommée la Cale sèche).

J’oublie les milliers d’antennes de télé plantées partout
espèce d’extincteurs qui crachent des images de rêve
jusqu’à ce que les rêves explosent dans toutes les           têtes.

J’ai déjà mentionné les politiciens

mais j’oubliais de dire qu’ils font partie de la bêtise
du cynisme
de l’étroitesse d’esprit
de l’hypocrisie
du calcul glacé

de ce qui mène directement au pouvoir.

Les terroristes aussi je les ai mentionnés
mais j’oubliais de dire qu’ils font partie de la bêtise
du cynisme
de l’étroitesse d’esprit
de l’hypocrisie
du calcul glacé

de ce qui mène directement au martyre.

La langue aussi je l’ai oubliée au milieu de tout ça
et la jouissance retorse que l’on éprouve à retourner ses mots et ses idées. Retourner. Retourner
si bien que pour finir rien n’est ce qu’il paraît être.

Rien : toujours déguisé autrement.

J’oublie que la langue n’est plus fiable
cette langue retouchée et archi-pelotée
une langue pleine de coupures, d’ajouts et de           recollages.
Une langue qui ne sait plus que citer le mensonge.

J’oublie que la guerre des religions ne finit jamais
parce qu’on n’en finit pas de se battre pour la vérité.
J’oublie que tous ceux qui croient ont vu la lumière
trouvé la vérité.

J’oublie qu’ils sont toujours sur la bonne voie.
Tous les autres ont trouvé le mensonge
et doivent avancer à tâtons dans une obscurité éternelle
prendre la route qui mène directement au vide
à l’inanité
à l’insanité.

Comme si la seule manière d’éviter le vide
était de s’enrôler dans la guerre.

J’oublie les services secrets et leurs officiers
attachés au secret.

J’oublie les centrales nucléaires
photographiées par un lointain satellite.

J’oublie que le premier secret
dévoile en secret le deuxième.
J’oublie les nationalistes furieux
pour lesquels la nation n’est qu’une famille contrefaite
malheur à qui n’en est pas membre :
il faudra le chasser avant potron-minet
à l’aide du balai, de la poële et de torchons mouillés s’il le faut.

J’oublie tout ce qu’une haine peut renfermer de détresse
même si la détresse ne renferme aucune haine.
La détresse est toujours toute seule : privée de compassion
privée d’avenir aimé
privée de sens aimé.

J’oublie les femmes obligées de vivre toute une vie voilées
parce que les hommes tremblent de peur devant leur propre lubricité.
Pas de corps aimé. Pas de caresses.
J’oublie le suicide par internet
les fonds de spéculation
les empires médiatiques.

J’oublie les procès intentés aux dictateurs affaiblis
pour qui l’enfance de l’art est de simuler la folie.
J’oublie les images glacées des réclames montrant le chemin qui mène tout droit au bonheur

– Oh, le bonheur !

J’oublie combien le monde est merveilleux.
Pardon si j’ai dit
autre chose.

 

Niels Franck


Sphère – bulle – cellule ( RC )



 

 

Il y a sans doute                un au-delà,
Que je ne connais pas,
Si je dépasse              les  frontières
De ma propre sphère

Mais pourrais-je un jour pointer mon nez
On dirait                       que je suis  condamné
De naissance ,                s’il me fallait visiter
Une petite partie de l’immensité .

Le regard                         opaque  et veuf
Je reste recroquevillé , encore            dans cet oeuf
Qui me nourrit,             mais me happe
Mais  m’interdit ,             que je m’en échappe,

Et qu’enfin,                              je décolle
Hors de la membrane     molle
A faire de la naissance
Voyage en  reconnaissance.

Sorti                          de ma coquille
Faudra q’mes yeux se dessillent
Qu’aux dangers nombreux,           je m’habitue
Et que je fasse face,                    sans  qu’on me tue.

Selon les pointillés                   , je vais découper
Mon épaisse peau,                           – faut pas se louper –
Pour respirer un peu,                 l’air du dehors
Risquant peut-être              une prochaine mort.

La cage est trop étroite,           j’aimerais tant savoir
Si j’peux m’échapper, un tant soit peu         du noir
Découvrir une terre,                     plus hospitalière,
Et s’il existe ailleurs,                 un peu de lumière…

J’envie les serpents,             quand ils changent de peau
Changeant de costume, pour se faire            plus beaux,
Ils bousculent l’avatar,           oublient leurs cauchemars
Et l’enveloppe  ancienne ,              qu’ils  laissent à l’écart.

Moi , je suis collé,             dans cette cellule
Que connaissent aussi                ,tous les enfants bulle
Je ne peux rien faire,                 pieds et poings liés
Me voila englué,                  éternellement  prisonnier…

 

RC  –  22 juin 2012

 

Sphere – bubble – cell (RC)

There is no doubt, somewhere a beyond,
I do not know,
If I exceed the borders
From my own sphere

But ,one day could I point my nose
It seems I’m doomed
From the birth, if I had to visit
A small part of immensity.

The look opaque and widowed
I still curled up, still in the egg
Who feeds me, but  grabs me
But forbids me, that I escape,

And finally, I take off
Out of the soft membrane
To make , with the birth
A travel in recognition.

Out of my shell
My eyes  will be opened
As many dangers, I’m getting used
And I do face, without anyone killing me.

Along the dotted line, I’ll split
My thick skin – should not miss –
For a breath, the outside air
Risking may be an upcoming death.

The cage is too narrow, I would like to know
If I can get away, a little bit out of the black
Discover a land more hospitable,
And if there is somewhere, a little light ,too…

I envy snakes, when they change their skin
Changing her costume, to make them more beautiful,
They upset the avatar, forget their nightmares
And the old enclosure, they leave apart.

I’m stuck in this cell
All bubble children are knowing
I can not do anything,hand and feet bound ed
Here I am stuck,       forever prisoner …

RC – June 22, 2012

peinture: Salvador Dali   : l’enfant géopolitique attendant la naissance de l’homme nouveau –   1943


En passant

Sous la surface des choses – (RC)


travail d’élève de 6è de collège:           monde sous marin

S’il faut voir les poissons  de plus près,
et  s’immerger sous la surface des choses
j’endosse la combinaison de plongée
L’attirail du scaphandrier
Et je me laisse aller à des distances obscures
Et ne plus penser à l’air,qui d’habitude,
gonfle mes poumons…

Je suis un ludion suspendu en eaux
Frôlé par des bancs de poissons qui errent
Caressé par des méduses avides d’un pays,
Celui du dessus, qui ne leur est pas permis
Comme ne m’est plus permis la lumière du soleil
Si faible sous les tonnes de liquide en mouvement.
C’est, franchi la frontière agitée des vagues,
Un domaine  réservé, que tâter du pied, ne peut suffire
Et qui m’englobe, et qui m’avale
Comme  toutes les certitudes de plancher sec…

Et les seiches me prêtent leur encre marine
Pour que j’écrive la mémoire des abysses,
Le vrombissemnt silencieux du passage des orques
Les étranges lanternes des baudroies
Et le dédale  de couleurs des coraux et anémones
Qui dansent avec les courants chauds
Avec à peine le souvenir de l’homme
Et une épave oblique, aux hublots sertis
De coquilles et de rouille, avec son échelle
Accrochée au bastingage de l’inutile.

RC     – 17 juin  2012


If we have to see the fishes closer
and immerse ourselves under the surface of things
I put on the wetsuit
The diver’s paraphernalia
And I let myself go to obscure distances
And think no more at the air, which usually
fill my lungs …

I am a ludion suspended in waters
Tickled by shoals of fish that roam
Caressed by jellyfishes, eager for a country ,
One above, which they are not allowed
As I am no longer allowed for sunlight
So low, beneath tons of moving liquid.
That is, across the border turbulent waves,
A reserved area, where the feeling of feet wouldn’t be enough
And that includes me, and swallows me
Like all the certainties of dry floor …

And cuttlefish lend me their naval ink
Writing for the memory of the abyss,
The silent vrombissemnt of orcas passing
The strange lanterns of monkfishes
And the maze of colorful corals and anemones
Dancing with the warm currents
Barely the memory of man
And an oblique wreck, portholes with crimped
Shells and rust, with its scale
Hanging on the railing of useless.


Laurent Gaudé – Eldorado -petit extrait


ELDORADO est un roman de Laurent Gaudé  ( auteur de Ouragan, et du Soleil des Scorta  ( prix Goncourt 2004),  qui, ici , nous relate  des récits d’exils, de contrôles frontaliers ( en mer ),   d’émigration clandestine)…  sujet d’actualité

couverture du livre, paru chez Actes/sud

voila un court extrait, des Pages  186 –193

J’ai compris que je ne passerais pas ma journée contre un mur, qu’il n’y aurait pas de charité aujourd’hui ni de bénédiction sur le Coran. Ils sont de retour. Je les observe. Ils viennent d’arriver. Nous avons peut-être encore quelques jours. Le temps qu’ils se posent, qu’ils élaborent un plan. Le temps qu’ils reçoivent leurs ordres. Demain, sûrement, ils nettoieront les rues de la ville. Après-demain ce seront les collines. Je dois retourner au camp. Prévenir Boubakar.

La dernière fois, ils avaient fondu sur nous comme des abeilles voraces. En pleine nuit. Les phares de leurs voitures s’étaient allumés en même temps et ils avaient sauté de leurs jeeps en hurlant, matraquant tous les corps qu’ils trouvaient sur leur passage. En un instant, la panique s’était emparée de nous. Tout le monde cherchait son sac, sa couverture, un abri où se protéger des coups. Mais ils étaient venus nombreux. Ils frappaient et lançaient leurs chiens pour nous débusquer comme du gibier. Puis ils mirent le feu. Ils ne l’avaient jamais fait auparavant. Ils aspergèrent d’essence les sacs qu’ils trouvaient, les arbustes. Ils brûlèrent tout. Nos pauvres affaires sur lesquelles nous veillions jour et nuit avec jalousie ont disparu dans une odeur écœurante d’essence. C’est Boubakar qui m’a sauvé. Il a insisté pour que nous quittions la forêt. Cela me paraissait aberrant. Mais il avait raison. C’est la forêt, justement, qui les intéressait. Nous avons couru comme des rats dans la nuit. Et lorsque la forêt fut dans notre dos, le silence nous enveloppa à nouveau. Nous étions allongés, face contre terre. Là-bas, ils frappaient encore.

Là-bas, des sacs de couchage brûlaient et les chiens mor­daient les hommes aux mollets. Là-bas, ils faisaient monter dans des camions ceux qu’ils avaient matraqués. Entassés comme du bétail. Sans se soucier de qui saignait, de qui avait un enfant ou ne pouvait plus marcher.

La dernière fois, ils sont venus avec des chiens et de l’essence.

Dieu sait ce qu’ils vont amener cette fois-ci.

Je dois remonter au plus vite. Prévenir tout le monde.

Il va falloir fuir, se cacher, attendre, craindre le pire. A nouveau ne compter que sur ses propres forces. Je resterai avec Boubakar quoi qu’il advienne. Jai plus confiance en lui qu’en quiconque. Les litres l’appellent « le tordu ». Pour moi, c’est Boubakar et je n’irai nulle part sans lui. Il ne court pas vite mais il connaît tous les trucs. Sept années de survie. Il faut que je le prévienne. Il saura que faire pour échapper aux policiers. Il ne sait pas courir, mais il est obstiné. Qui sait si j’aurais tenu sept ans, moi, alors qu’au bout de huit mois je me sens déjà épuisé ?

Lorsque je suis arrivé au camp, d’autres que moi, déjà, avaient donné l’alarme. La nouvelle était sur toutes les lèvres : « Les Marocains sont de retour. » L’agitation régnait partout. Certains faisaient leurs paquets, prêts à partir. D’autres se demandaient où ils allaient pouvoir se cacher.

Une réunion des chefs fut décidée. Nous sommes plus de cinq cents, entassés ici, au milieu des arbres et des couvertures. Il y a un chef par nationalité. Les Maliens, les Camerounais, les Nigérians, les Togolais, les Guinéens, les Libériens, chaque com­munauté a désigné un chef pour prendre les déci­sions qui concernent le camp tout entier. Boubakar est parmi eux. Ce n’est pas un chef mais son avis est écouté. Il est le doyen d’entre nous. On respecte la longueur de son errance et la force dont il a fait preuve pour ne pas plier face à tant d’adversité.

Les chefs se sont mis à l’écart, pour ne pas être importunés par nos commentaires. Nous avons attendu, avec inquiétude, leur délibération. Et puis ils sont revenus vers nous, et Abdou nous a dit qu’ils avaient décidé d’essayer de passer. Nous sommes restés interdits. Quand ? Comment ? Abdou a expli­qué que nous avions peut-être encore une journée et une nuit avant que les policiers n’attaquent. Il fallait les prendre de vitesse. Tenter notre chance demain soir. Djouma, un Malien, a demandé comment nous nous y prendrions. Abdou a répondu en parlant fort pour que tous entendent :

— Si nous nous ruons sur les barrières de Ceuta, de nuit, si nous sommes aussi nombreux à courir avec rage, ils ne pourront pas tous nous arrêter. C’est à cela qu’il faut travailler désormais. La bar­rière qui sépare Ceuta du Maroc fait six mètres de haut. Mais il est des endroits où elle n’en fait que trois. C’est là que nous attaquerons. Nous avons la nuit et la journée de demain pour construire des échelles. Il faut partir à l’assaut de Ceuta comme d’une citadelle. Si nous passons de l’autre côté, nous sommes sauvés. Une fois passés, nous ne pouvons plus être renvoyés. Une fois passés, nous sommes riches. Il suffit d’un pied posé sur la terre derrière les barbelés, un petit pied pour connaître la liberté.

Les explications d’Abdou provoquent une vaste rumeur dans nos rangs. C’est la première fois que nous entendons parler d’une chose pareille. D’ordi­naire, ceux qui tentent leur chance le font par petits groupes. Là, nous sommes cinq cents. J’essaie de retrouver Boubakar dans la foule. Il me sourit lors­qu’il me voit venir à lui. Je n’ai pas cessé de penser à lui depuis qu’Abdou nous a annoncé la nouvelle. Je suis mortifié. « Que vas-tu faire, Boubakar ? » Il ne répond pas tout de suite. Il me sourit. Puis il dit doucement : « Je vais courir. » Je pense alors à sa jambe tordue. Je pense à cette malédiction qui le rendra trop lent, trop maladroit. Je pense qu’il n’a aucune chance et qu’il le sait certainement.

— Tu n’as pas essayé de les convaincre de faire autrement ?

— C’est la seule idée qui vaille, me répond-il avec douceur.

Je veux être sûr qu’il a conscience de la folie de son entreprise, alors j’insiste :

— Tu vas courir ?

Il répond sans hésiter :

— Oui, avec l’aide de Dieu.

Sa voix est ferme et tranquille. Je vois dans ses yeux qu’il ne dit pas cela pour me rassurer. Il va courir. De toutes ses forces. En claudiquant. Mais il y mettra sa rage. La détermination de Boubakar me fait baisser les yeux. Il le voit. Il ajoute : « Ne per­dons pas de temps. Il faut construire les échelles. » Alors, dans la forêt de notre clandestinité, com­mence un immense chantier. Nous coupons les branches, taillons, clouons. Des échelles de for­tune naissent au creux de nos bras. Il faut les faire solides et hautes. C’est sur elles que nous pren­drons appui pour le grand saut. C’est de leur soli­dité que va dépendre notre vie à venir. Si elles craquent, nous sommes condamnés à nouveau à l’attente et au désert. Si elles tiennent, nous foule­rons la terre de nos rêves. Nous mettons toute notre attention et notre art dans la construction de ces échelles. Il en pousse de partout. Chacun veut la sienne. Il faut que nous puissions en tapisser les barbelés.

Je travaille avec acharnement. Et je me sens fort. Nous allons courir. Oui. Et même Boubakar le tordu sera plus rapide qu’un jaguar. Nous allons courir et rien ne nous résistera. Nous ne sentirons pas les barbelés. Nous laisserons des traînées de feu sous nos pieds. Et au petit matin, lorsque les forces de police marocaines viendront incendier notre cam­pement, elles ne trouveront qu’une forêt vide – et quelques oiseaux qui riront de leur inutilité.

Nous sommes allongés dans les hautes herbes de­puis plus de deux heures. Immobiles. Scrutant la frontière à nos pieds. La colline est pleine d’hom­mes qui épient la nuit avec inquiétude. Cinq cents corps qui essaient de ne pas tousser. De ne pas parier. Cinq cents hommes qui voudraient être plats comme des serpents. Nous attendons. C’est Abdou qui doit donner le signal. Il est à peu près deux heures du matin. Peut-être plus. A nos pieds, nous distinguons les hauts barbelés. Il y a deux enceintes. Entre les deux, un chemin de terre où patrouillent les policiers espagnols. Il va falloir escalader deux fois. Chacun scrute ces fils entortillés en essayant de repérer un endroit plus propice à l’assaut. C’est si près. Nous sommes à quelques mètres de notre vie rêvée. Un oiseau ne mettrait pas une minute à franchir la frontière. C’est là. A portée de main.

Les policiers espagnols ne sont pas très nom­breux. Une vingtaine à peine. Mais, le long de la première barrière, il y a aussi des postes marocains. Combien d’entre nous vont passer ? Qui réussira et qui échouera ? Nous n’osons pas nous regarder les uns les autres, mais nous savons bien que tout se joue maintenant. Et que tout le monde ne passera pas. Cela fait partie du plan. Il faut que certains échouent pour que les autres passent.

Il faut que les policiers soient occupés à maîtriser des corps, pour que le reste de notre bande soit libre de cou­rir. Je me demande ce que je vais devenir. Dans quelques heures, peut-être, je serai en Espagne. Le voyage prendra fin. J’aurai réussi. Je suis à quelques heures, à quelques mètres du bonheur, tendu dans l’attente comme un chien aux aguets.

Tout à coup, j’entends Boubakar s’approcher de moi et me murmurer à l’oreille : « Quand nous courrons, Soleiman, promets-moi de courir le plus vite possible. Ne t’occupe que de toi. Promets-le-moi. » Je ne réponds pas. Je comprends ce que me dit Boubakar. Il me demande de ne pas me soucier de lui. De ne pas l’attendre ou l’aider. D’oublier sa jambe tordue qui l’empêchera d’avancer. Bouba­kar me demande de ne pas regarder ceux qui cou­rent à mes côtés. De ne penser qu’à moi.

Et tant pis pour ceux qui chutent. Tant pis pour ceux qu’on attrape. Je dois me concentrer sur mon souffle. C’est cela que veut Boubakar. Comme je n’ai tou­jours pas répondu, il me pince dans la nuit en répétant avec insistance : « Promets-le-moi, Soleiman. Il n’y a que comme ça que tu passeras. » Je ne veux pas répondre à Boubakar.

Nous allons courir comme des bêtes et cela me répugne. Nous allons oublier les visages de ceux avec qui nous avons partagé nos nuits et nos repas depuis six mois. Nous allons devenir durs et aveugles. Je ne veux pas répondre à Boubakar, mais il continue à parler et à me serrer le bras. « Si tu tombes, Soleiman, ne compte pas sur moi pour revenir sur mes pas. C’est fini. Chacun court. Nous sommes seuls, tu m’en­tends. Tu dois courir seul. Promets-le-moi. » Alors je cède. Et je promets à Boubakar. Je lui promets de le laisser s’effondrer dans la poussière, de ne pas l’aider si un chien lui fait saigner les mollets. Je lui promets d’oublier qui je suis.

D’oublier que cela fait huit mois qu’il veille sur moi. Le temps de l’as­saut, nous allons devenir des bêtes. Et cela, peut-être, fait partie du voyage. Nous éprouverons la violence et la cécité. La fraternité est restée dans le bois. Nous lui tournons le dos. C’est l’heure de la vitesse et de la solitude.

« Si Dieu le veut, nous nous retrouverons là-bas », murmure Boubakar en me tapotant l’épaule. Et il reprend sa position dans l’herbe. Nous nous en remettons à Dieu parce que nous savons que nous ne pouvons pas compter sur nous. Nous serons sourds aux cris de nos camarades, et nous prions que Dieu ne le soit pas. Il me semble que ces ins­tants passés dans l’herbe à attendre l’assaut me font vieillir davantage que le voyage à travers le désert. Il n’y a pas que les difficultés que nous rencon­trons, l’argent à trouver, les passeurs, les policiers marocains, la faim et le froid. Il n’y a pas que cela, il y a ce que nous devenons. Je voudrais demander à Boubakar ce que nous ferons si, une fois passés de l’autre côté, nous nous apercevons que nous som­mes devenus laids. Boubakar veut que je coure et je courrai. Et s’il m’appelle, s’il me supplie, je ne me retournerai pas. Je n’entendrai même pas ses cris. Je vais me fermer aux visages qui m’entourent. Je vais me concentrer sur mon corps. Le souffle. L’endu­rance. Je serai fort. C’est l’heure de l’être. Une fois pour toutes. Mais je me pose cette question : si je réussis à passer, qui sera l’homme de l’autre côté ? Et est-ce que je le reconnaîtrai ?

photo: clandestin du Zimbabue. Photo Geo

 

L’évènement  dont il est question ici n’a rien d’une  fiction,  le  reportage  visible  sur dailymotion, relate exactement les mêmes  faits…

 

 

 

 


« L’encre versée sur les amours – (RC)


L’encre versée sur les amours, – on sait à quel point on s’attache….
Peu disent ,            des amants,         que cela fait tache…
Et puis de cette encre,          de ces plaisirs, et cris
On peut en retrouver la trace,              les écrits..

On dit bien que si les paroles s’envolent,  les écrits restent
Ils sont alors moins volatils           et impriment nos gestes
Aussi… à faire venir cette encre              par litres
Et à réécrire l’histoire, c’est             par chapitres

Qu’on la parcourt            en toute saison
Et qu’on emménage         en tous horizons
Au creux de son épaule, à l’image de ton visage
Aux sensations de ses mains, c’est déjà un voyage

Qu’un printemps fait éclore par dessus les frontières
Aussi bien aujourd’hui , qu’on écrira l’hier
Du visible, en sensible, encres sympathiques
Je dessine, -mots et images- un portrait magnifique..

RC
5 avril 2012

— petit commentaire perso:  — »  au creux  de ton épaule, pour ligne  d’horizon » ,  est extrait du texte  d’une  superbe chanson interprétée par Catherine leForestier   » au pays de ton corps »

Ce à quoi répondit Manouchka…

Manouchka
5 avril 2012 at 17 h 01 min

Une Larme versée,
Coule sur ton cou d’Ocre,
Comme une Huile parfumée,
Sur nos Vies médiocres…

Par delà la Lumière,…

…  suite visible  dans les  commentaires  à « Messager de l’art »

Accompagnement pictural:  Andrew Wyeth,  peintre américain au style réaliste très particulier,

qui est un des grands maîtres  de l’aquarelle,                             dont je montre  deux  exemplaires, extraits du

livre  « la Suite Helga »  (  toute une  série  étant consacrée à sa compagne, Helga ), au physique un peu « rude »

mais par rapport à laquelle, le peintre  arrive  vraiment  à nous transmettre une sensualité impressionnante..

d’autres  accompagnements  dans mes posts  précédents  montrant d’autres  oeuvres  de la suite Helga …., par exemple  trois  posts  avec des textes  de  l’écrivaine  Else Lasker-Schüler..., ou bien ici 


Mines anti-personnel – (RC)


C’est une terre , traversée  de zébrures,

de lignes  administratives,   découpée  en portions géométriques

Les  ethnies et familles, fissurées, comme les fleuves aux eaux taries,

Des frontières rectilignes  sautent au-dessus de leur sol si plat,

que personne n’habite , aux fleuves morts sur une terre carrée, hors quelques  scorpions, et insectes carapaçonnés.

Les collines  mouvantes,  bacs à sable géants, aidés  d’Harmattan, provoquent les hommes  en effaçant les pistes et les repères.

Sous les flèches de feu, meurtrières  des ardeurs  du soleil, seuls   des épineux  chétifs et tourmentés, semblent  être les  sentinelles du désert

La majesté des éléments prend corps, mais l’étendue, se heurte parfois ,

au sabre des frontières d’états.

 

Un bout de métal dépasse, la présence mesquine d’une mine, déposée là pour meurtrir et arracher la vie,  découper menu la chair  d’un marcheur malgré lui , d’un exilé  de sa vie.

La guerre  est lointaine, – peut-être – mais si c’est un signe, pour se rappeler les zébrures  de l’espace, et l’impermanence du territoire

les hommes  sont  dans une cage,  que n’approche pas le paysage.

l’actualité  sur les  expositions  au musée  Nicephore Niepce  de Châlon: ( un très bel espace  à découvrir  et des expositions exigeantes, voire  dérangeantes)


Barbara Köhler – Gedicht


Nakamuro Haruka extrait du magazine Photo 456

Barbara Köhler – Gedicht   Poème

Je me nomme « tu » parce que l’écart
s’amincit entre nous comme peau
contre peau nous ne sommes plus
différents séparés, mais un
et l’autre : la frontière
c’est la blessure, le gué :
une plaie ouverte tu me nommes
« je » lequel de nous deux dit
vois ce couteau
incise, sers-toi

traduit par Sylviane Dupuis  ( citée pour sa propre créati n quelques  articles plus avant)

aussi dans: Versschmuggel / Mots de passe. Gedichte / Poème