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Bernat Manciet – L’écorce du cours d’eau


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La soie
efface
l’écorce
du cours d’eau

petit jour
goutte noire
la branche
bronche

aérienne
mais œuvre
de givre

la neige
prononce
les lèvres


Jackson Pollock – ( RC )


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Ce sera comme une ivresse,
la tête vidée, informe,
et l’univers à soi,
qui tourbillonne.

La toile est déroulée sur le sol,
tu peux te permettre de la fouler aux pieds,
d’y lancer des éclats,

qui finissent en nébuleuses,
le noir combattant le blanc
à la manière d’un furieux yin et yang..

La main a le prolongement de peinture,
celle-ci goutte, jaillit,
à mesure que tu danses.

Tu perds la notion d’équilibre :
le haut et le bas peuvent s’inverser .
L’espace est un univers
d’une douzaine de mètres carrés,

et tu flottes au milieu
les gestes te répondent à peine,
tout ce qui arrive,
t’échappe des doigts .

Un vide à l’intérieur , et personne
ne comprend pourquoi tu tombes,
sans pourtant chuter

pourquoi les figures se dissolvent ,
pourquoi les lignes se nouent et se recouvrent,
presque à ton insu.

Et si c’est un excès, une fatigue
elle dépasse le ciel par sa transe,
dans une myriade d’éclaboussures.
Une fois jetées, violemment extraites du pot,

elles s’éparpillent comme des étoiles, :
un big bang renouvelé ,
des éclats figés sur la toile,
que personne ne peut rattraper.


RC – nov 2016

 

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Guillevic – Suppose



photographe  non identifié

photographe non identifié

Suppose
Que je vienne et te verse
Un peu d’eau dans la main
Et que je te demande
De la laisser couler
Goutte à goutte
Dans ma bouche.
Suppose
Que ce soit le rocher
Qui frappe à notre porte
Et que je te demande
De le laisser entrer
Si c’est pour nous conter
Le temps d’avant le temps.
Suppose
Que le vol d’un oiseau
Nous invite au voyage
Et que je te demande
De nous blottir en lui
Pour avec lui voler
A travers la pénombre.
Suppose
Que s’ouvrent sous nos yeux
Tous les toits de la ville
Et que je te demande
De choisir la maison
Où, le toit refermé,
Tu aimeras la nuit.
Suppose
Que la mer ait envie
De nous voir de plus près
Et que je te demande
D’aller lui répéter
Que nous ne pouvons pas
L’empêcher d’être seule.
Suppose
Que le soleil couchant
S’en aille satisfait
Et que je te demande
D’aller lui réclamer
Ce qu’il doit nous payer
Pour sa journée de gloire.

 

Guillevic (extrait du poème « Bergeries », dans le recueil « Autres » – 1980)


Katica Kulavkova – sécrétions


danse heureuse.  Photographe non identifié

—                        danse heureuse.   Photographe non identifié

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ne restera de nous

qu’un épanchement discret
proscrit
menu comme un haïku comme une pointe
menue parce qu’ éloignée
– comme le soleil

ce dépôt vivant
où avec le temps
nous nous sommes fondus
spasme après spasme, goutte après goutte
comme des donateurs de sang

il restera au fond
ni la sécheresse ni la soif
ne nous aideront
à goûter à la sécrétion,
à recracher, à rebours.

Se déposera aussi
ce qui s’égouttait par erreur
le long de la fissure
où une vie se continue dans l’autre.

Notre voracité et nos appétits seront apprivoisés
Et rééduqués : nous répondrons
à des noms étrangers
Comme à nos propres.
La fidélité est temporelle, ah les meurs !

Le ciel ensuite tel un spéculum gris
sera embué par notre chaude haleine :

Simple preuve qu’il fait froid,
glacial
le fond

 


Quine Chevalier – Par lui


 

peinture  extrait  du livre des mappemondes

peinture extrait du livre des mappemondes

 

 

Par lui

                                                            Pour Héloïse Dautry

Par lui, à travers lui
la musique se déploie
et les chœurs d’ange
frêle voix,
des flûtes
se répondent
c’est une forêt où se mêlent
appels célestes harpes et cristal
On croit ainsi toucher l’air
la moindre goutte de vent
sur les paupières à frémir
chant mortel tendu.
Agneaux et cerfs
se répondent par bruissement
et la fauvette débusquée
ouvre l’aile sur un cri.
Aux lèvres itinérantes
la source tremble.

 

voir aussi http://www.recoursaupoeme.fr/chroniques/quine-chevalier

 

 


Seyhmus Dagtekin – extraits de Au fond de ma barque


Peinture:  Alberto-Savinio-  Oggetti-nella-foresta

     Peinture: Alberto-Savinio-         Oggetti-nella-foresta

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tandis que je mange la terre
La terre me recrache
L’eau me démange
pour remonter à nos frémissements
Premiers
Comme ce liquide qui passe
Sans s’arrêter à ses tourbillons

Toi aussi, laisse-toi aller
Et goutte
Goutte à cette douceur
Avant qu’un crapaud ne t’avale
Avant qu’une mouette
N’avale le crapaud
Dans les sables mouvants de la langue

De même qu’ils marchent sur l’eau
L’eau les fauchera dans leur marche

~ *

Tu vois l’instant. L’après, tu ne le vois pas
Comme ce dos que tu tournes à la lune
Comme ce cri que tu n’imiteras jamais
Mais que fais-tu quand un chien abois au
loin, quand un poisson entre avec un sur-
saut dans ton sommeil, quand un serpent
est un rêve que tu n’atteindras jamais,
quand une treille est un pont qui me laissera
à mi-chemin de ton rêve

Sur quelle roche veux-tu que je délaisse la
suite même si tu ne seras plus ce que je dis
dans la faim de la langue que tu me dérobes


Ernest Pépin – Le vent m’a demandé


Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de vents et de mers enchaînés
Une histoire de caravelles et de bateaux négriers
Une histoire d’îles volées et de cimetières d’eau salée

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de cannes et de jardins créoles
Une histoire de maîtres et d’esclaves tourmentés par l’histoire
Une histoire des couleurs du monde
Une histoire de peuples qui déménagent les greniers du monde
Une goutte d’île dans l’histoire des continents

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de crabes amarrés et de liberté
Une histoire des droits de l’homme et de femmes violées
Une histoire de citoyens à part
Une histoire d’îles à part

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de révoltes et de nègres marrons
Une histoire de langue que j’ai inventée avec des restes de langues et des étincelles de mer
Une histoire d’épices et de cuisine créole
(Toute chose brûlante au midi de la faim)
Une histoire de femmes sans ailes et d’enfants arc-en-ciel
Une histoire d’êtres humains à réinventer

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de salaisons
Une histoire de rhum et de sucre amer
C’est une histoire de marchandises importées et d’idées toutes neuves
Une histoire de cyclones
De mémoire de volcans
De gens contrariés
Une histoire d’île en somme
Qui cherche son chemin sur la carte des oiseaux-malfinis

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
J’ai répondu
C’est l’histoire d’un vent fou de colère contre des siècles d’histoire

Querbes, le 07 août 09.

 

 

D’autres textes  de E Pepin,  sur  « recoursaupoème »


Dessin – enfances d’écriture (RC)


L’enfance du dessin ,          – et l’écriture est un parcours, , vagabonde,

Figures  et boucles, calligraphie orientée

Plaines et déliées…

La plume indique son chemin à l’encre, portée par le geste..

Et sur la page vierge, les signes qui s’y déposent

Son autant de traces  d’intentions, qui attendent.

Attendent, l’attention du lecteur

Cy Twombly   –  Apollon

Celui qui écrit  est un homme perdu dans une épaisse forêt blanche,

qui, avec le mouvement  de sa main, , se fraye un chemin à travers la densité du vide.

S’extrayant de l’anonymat   – le fil conducteur de la trace  d’encre,

C’est un tracé  ténu , une  voix d’encre  posée ,

où les lettres vagabondent et sautillent…

Gouttes tombées, pluie de lettres, embrouillamini des majuscules , ratures  et gommages, c’est sur la plage de papier que dansent  les mots et intentions.

calligramme Hendrix  ( hey Joe)

On pourrait les imaginer,  avoir leur propre vie, être prolixes en variations,  se lire dans des orientations aléatoires, comme fantaisistes…  – ou se modifier  la nuit  tombée  en d’autres  assemblages.

Ainsi je me rappelle, ma fille, petite, – comme une jeune  actrice – imitant l’attitude  du lecteur, mais prenant le journal à l’envers.

L’écriture  est vagabonde,   la lecture  a son sens, qui parfois  échappe  à celui qui…

l’écriture s’invente de nouveaux chemins….

Le pinceau du chinois, a soudain changé  sa courbe,  aplatie et grasse, le noir est devenu ténu aérien, puis s’évapore…  Le net est devenu question, et l’encre – peut-être  sympathique –  a nargué le visible…

L’écriture reste au dessin, la fille         – et le dessein.

RC  8 mai 2012

 

Que  je complète  avec  Claude Chambard ,avec   » Cet être devant soi « 

 

 

 

Le crayon est le chemin par lequel je peux parcourir le monde. Il me faut y arriver vivant. Ce n’est pas une mince affaire. J’ai toujours pensé que, dans le livre, le monde ne pouvait être vu qu’à hauteur d’enfance. L’écriture commence & prend fin dans une classe de cours préparatoire, pour toute la vie & pour tous les livres, dans toutes les bibliothèques. De même la lecture. Manipulations, transgressions, interprétations, variations —— archaïques. Encre violette & papier réglé à grandes marges, encrier en porcelaine, plumes Sergent-Major, buvards publicitaires… Apprendre à dessiner — les caractères — apprendre à dessiner — les traits portraits &c. — lisibilité, blanc, équilibre, approche, chasse, ce qu’on ne voit pas permet ce que l’on perçoit — comme on oublie la ponctuation lorsqu’elle est juste, lorsqu’elle va de soi la lecture va de soi — l’écriture jamais. Ton corps est dans le livre, personne ne le voit, même pas moi, mais je le reconnais, aussi les oiseaux dans le ciel & le corps des écrivains dans leur écriture.

pour Pascal Quignard

 

Claude Chambard, extrait de Cet être devant soi , Æncrages & cie, 2012.


Michaël Glück – goutte d’encre sous la langue


peinture: Nicolas de Staël . " les Indes galantes"

 

tu donnes
le la aux nuages
la clef de sol au ciel
tu dis les simples
la bienvenue
aux morts
tu parles
à vif

—-

objet sculpture: age du bronze, sistre d’Anatolie ( Turquie)

—–

et au sujet de Nicolas de Staël,  René Char qui l’a connu et rencontré  écrivait:

Les amants sont inventifs dans l’inégalité ailée qui les recueille sur le matin.

Il faut cesser de parler aux décombres.

Une écriture d’échouage. Celle à laquelle on m’oppose aujourd’hui.

Paysage répété au sommet de la nuit sur qui se lève une lueur.

La brûlure du bruit. Louée soit la neige qui parvient à en éteindre la cuisson.

Les femmes sont amoureuses et les hommes sont solitaires. Ils se volent mutuellement la solitude et l’amour.

Toi qui nais appartiens à l’éclair. Tu seras pierre d’éclair aussi longtemps que l’orage empruntera ton lit pour s’enfuir.

Y a-t-il vraiment une plus grande distance entre nous et notre poussière finale qu’entre l’étoile intraitable et le regard vivant qui l’a tenue un instant sans s’y blesser ?

…Nicolas de Staël, nous laissant entrevoir son bateau imprécis et bleu, repartit pour les mers froides, celles dont il s’était approché, enfant de l’étoile polaire.