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Tirer de l’eau du puits – ( RC )


Se pencher par dessus la margelle,
                          tirer sur la ficelle,
au milieu même du petit oeil rond
– découpe du ciel tout au fond -.

Lui,            renvoie mon reflet,
                             jamais je ne ferai
                taire cet éclat de lumière,
même en lui jetant une pierre.

                   Un reflet minuscule
tout au fond du noir
d’où je crois voir
crever quelques bulles

                  Il faut hisser le seau
du puits le plus profond.
Remonterai-je quelques poissons
voulant voir à quoi ressemble en-haut ?

               Que ce seau est donc lourd !
est-ce seulement de l’eau
ou un chargement de lingots,
qui me vient en retour ?

               une eau si précieuse
valant son pesant d’or,
comme un trésor
tapi dans l’ombre ténébreuse.

…         Se pencher par dessus la margelle,
      mais voilà qu’une main invisible
            me fait perdre l’équilibre :
                je bats des bras et chancelle ,

           chute brusquement dans l’obscur,
                                    à toute allure .
… au fond du puits
me saisissent soudain, les griffes de la nuit.


Robert Vigneau – l’asperge



montage perso d’après « asperges de la une  » de Max Ernst

Dans le printemps en prière,
L’asperge prend son élan.

Dieu du Ciel, Dieu fait lumière
Qui brille au dessus des champs
Et dessous, autre prodige :
L’asperge dans son terreau
Sort ses griffes, ses rémiges,
Sort des instances d’oiseau,
Des espérances de plumes
Frisant au bec du turion.
La colombe du légume,
Notre asperge en dévotion !
Dans le sable elle voltige,
Tirée verticalement
Vers le ciel, vers ce vertige :
La lumière du printemps.
Fuis l’asperge en couleur d’ange
Sort des envols souterrains.
La clarté lui tend la main.
Alors qui se fait phalange?
Qui choisit Dieu pour arôme?
Qui se glisse dans la paume
Lumineuse du divin ?
Notre asperge du jardin.


Eugenio de Andrade – le petit persan


 

Mirko Hanák

peinture: Mirko Hànak

 

C’est un petit persan
bleu le chat de ce poème.
Comme n’importe quel autre, mon amour
pour cette âme ténue est maternel :
une caresse lèche son pelage,
une autre met le soleil entre ses pattes
ou une fleur à la fenêtre.
Avec griffes, dents et obstination,
il fait une fête de ma vie.
Je veux dire, ce qui me reste d’elle.


Personnages de la balustrade – ( RC )


fresque : San Antonio de la Florida :    F Goya

Fresco à San Antonio de la Florida - Tableau 2924


Tout autour de la balustrade ,
sont rassemblés des personnages
comme dans un tribunal:

Ils semblent être dans l’attente
d’un évènement peu banal
qui ne saurait tarder.

Au-dessus, passent des nuages,
et quelques anges ,     très sages..
dans un paradis de stuc et de rocs .

On ne sait d’où ils s’échappent,
ni ce qui les dérangent
ou les provoquent .

Tout ce monde se déhanche,
en étoffes et effets de manches…-
mais leur attitude se fige :

Eveillés par le moindre bruit,
leurs têtes, d’un même mouvement,
se penchent brusquement …

Leur regard me suit, mécanique ,
de manière insistante et maléfique ,
dès que je me déplace…

Descendus du monde céleste ,
ce sont comme des rapaces ,
épiant chacun de mes gestes…

Un regard de glace ,
qui vous figerait le sang :
immobilisés sur place …

ce qui me ramène pourtant
des siècles en arrière,
quand les trompettes altières

résonnent dans l’arène :
– Voila donc l’aubaine
semblent-ils se dire :

une occasion rarissime
pour convoquer les vampires
et désigner la victime ….

L’imagination accompagne presque
le mouvement des ailes
se détachant de la fresque .

Ils vont trouver un motif
pour aiguiser leurs griffes,
et basculer dans le réel…

Déjà, brillent des yeux noirs,
que j’avais entr-aperçus …
acérés et cruels…

Oui, je n’aurais jamais dû
entrer dans cette chapelle:
une sorte de purgatoire

En ce lieu,
où l’on chercherait vainement Dieu
la porte s’est définitivement close .

– …. c’est ainsi que fanent les roses …

RC mai 2017

 


Jorge Luis Borgès – Tankas


 

 

 

 

 

peinture:    Max Beckman:   le rêve du soldat        1942

Tankas
.
.
1
.
En haut sur la cime
Le jardin entier est lune,
Lune d’or.
Plus précieux le frôlement
De ta bouche dans l’ombre
.
2
.
La voix de l’oiseau
Que la pénombre recouvre
On ne l’entend plus.
Tu marches dans ton jardin
Quelque chose, oui, te manque.
.
3
.
La coupe d’un autre,
L’épée qui fut une épée
Dans une autre main,
La lune de cette rue,
Dis-moi, n’est-ce pas assez ?
.
4
.
Il est sous la lune
Le tigre fait d’or et d’ombre
Il fixe ses griffes
Il ne sait pas qu’au matin
Elles ont tué un homme.
.
5
.
Triste cette pluie
Qui sur le marbre s’égoutte,
Triste d’être terre.
Triste, n’être pas les jours
De l’homme, le rêve, l’aube.
.
6
.
N’être pas tombé
Comme d’autres de ma race,
Au champ de bataille.
Être dans la vaine nuit
Seul à compter les syllabes.
.
.


Chantier fossile ( RC)


Dans la lumière ruisselante,
Le vent d’un royaume de lumière
Filtre au creux du vallon

Et des pépites de joie scintillent
Entre les barques, et la chevelure des saules
Caressant le printemps du courant

Lilas et espèces légères, s’entrecroisent
De joyeuse croissance, sans peine, sont parvenus
A masquer les panneaux du chantier, laissé au silence

Les engins immobiles, leurs griffes de fer déposées au sol
Voient leurs chenilles empêtrées de ronces,
L’ œil mort d’un phare, les pistons interdits d’action

Le peint qui s’écaille, en plaques jaunes ternes
Où serpente en ponts de rouille,
Une colonie de fourmis qui en fait son domaine.

Les herbes hautes, sont une reconquête,
Le couvert des arbres a bientôt achevé
D’effacer la trace du sentier, …et celle des hommes.

RC   10 mai 2012