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Zone portuaire – ( RC )


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montage et photos RC

C’est un jour où l’hiver fait relâche,
au bas de la ville
où dansent les grues
jouant de leurs muscles orange.
Nous avons longé la zone portuaire,
les façades abruptes des entrepôts,
où l’océan pousse et respire l’iode
au pied de la jetée.

Les camions en attente,
derrière les grillages hostiles,
les bâtiments blanchâtres
où s’entassent de vieux pneus,
les containers empilés
se refusant à l’esthétique,
ainsi les odeurs de goudron et d’huile
revêches , comme les réservoirs de carburant.

Pourtant la géométrie sans fioriture des hangars,
le tracé capricieux des tuyauteries
se soumet à une linéarité
que soulignent leurs ombres portées ,
ce jour où les objets dessinent dans leur volume
leur propre contradiction, qui se révèle
au cœur même des flaques,
le bitume et ses plaques soulevées.

Il faudra attendre que le soleil se couche,
que les reflets jouent sur les métaux :
tôles et citernes désaffectées
et qu’un ciel obscurci les combatte ,
pour que la scène se change
en un théâtre flambloyant ,
rempart illusoire contre l’océan
qui patiente derrière la jetée.

Il porte le tragique d’un bûcher
dans un alambic d’angoisse
la couleur s’y déchire ,
les géants s’affrontent :
bras des grues opposés aux cargos sombres :
blondeurs de crépuscule qui font étinceler
les objets communs, des rails de la voie ferrée ,
aux cuves les plus modestes.

Ce n’est qu’un dernier cri,
où se distillent les éclats de lumière,
traversant les vitres.
Ils ricochent sur les poteaux métalliques:
mise en scène tragique
où tout ce qui s’oppose devient silhouette
avant que le faisceau des phares
ne prennent le relai.

photo perso


Aytekin Karaçoban – Temps étrange


Rare Roman Bronze Parade Mask of a Cavalry Officer
masque romain de cavalier – bronze

J’ai ouvert la porte pour toi
l’air printanier s’est engouffré.
Quelle précipitation
comme l’enfant qui ne saurait attendre son tour !

Il est entré
avec le bruit des grues sur leur chemin de migration,
avec une grappe de soleil sur une branche de mimosa,
avec ton insouciance, ce jour d’hiver.

Il a traversé nos regards, notre baiser.
Rempli les orbites du masque de bronze.
Un instant, il s’est arrêté aux tic-tacs de la montre à gousset.

Avec son doigt, il a vérifié la poussière des livres
avant de courir goûter le repas, sur la cuisinière.
Il a roulé dans notre lit, palpé nos oreillers.

De là, vite, il a pénétré dans la salle de bain,
volé la lavande d’un savon,
sauté par l’étroite lucarne sur ailes d’un moineau.

-Tu vois ?
-Quoi ?
-L’air du printemps sur les ailes du moineau.

Nous regardions le même endroit,
nous ne voyions pas la même chose.


C’est difficile de peindre une ville la nuit – (Susanne Derève)


 

 

pont de Recouvrance

                          Brest – pont de Recouvrance

 

 

 

C’est difficile de peindre une ville la nuit

avec ses coulées de lumières qui tremblent

dans le vent      une ville d’hiver

avec ses  guirlandes d’arbres nus  et le bruit

de la mer comme une chanson

 

 

Nuit de métal  danseuse en robe noire            

au bras raide  des grues     la lune

ouvrait le bal             T’en souviens-tu ?

Les feux des arsenaux brillaient sur la Penfeld

et le pavé des rues 

le bandeau trichrome des LED                                                        

ceignait  le béton comme un voile

 

 Berceau semé d’étoiles   nuit d’arches  silencieuses 

murailles obscures  aux bouches muettes

les lampes vacillaient  la nuit envahissait

le cadre des fenêtres

le brouillard mouchait   doucement les lanternes

l’ombre y engloutissait   la dernière taverne

                                                    Te souviens-tu ?

 

 

C’est difficile de peindre une ville la nuit

on n’en tire jamais qu’une pâle photographie

qu’on rêve en négatif      – un rêve solitaire –

Sans  nuances de gris

 

 

 


Pas de motif suffisant, pour inventer une carte postale – ( RC )


 

Panorama 3.JPG

Je me souviens assez peu
de ces paysages de Hollande,
à part ce qu’on voit
des photos des touristes,
ou des ruelles de briques,
comme Vermeer en a peint…

Les souvenirs se tordent,
comme une hélice,
mais elle est à l’arrêt,
ruisselant d’eau
d’une pluie fine
qui ne cesse pas.

Il y a des boulevards rectilignes,
et les maisons hautes
dont les pignons font,
aux bords des canaux,
une succession de façades,
aux toits en dents de scie .

La campagne est plate,
l’herbe y est spongieuse,
et, toi qui est venue
quand c’était l’époque, il y avait sans doute
ces bandes de couleurs vives,
des champs de tulipes.

En fait je me rappelle davantage du port,
des grues géantes, et du cri des mouettes .
Je m’attendais à entendre la voix d’une sirène,
mais celle que l’on connaît est restée figée
dans le bronze à Copenhague ;
ce n’est pas la même chose.

Quand la lumière s’enfuit ,
j’y marche à reculons.
Que sont donc devenus ces passages,
où nous nous tenions par la main ?
les quais luisent sous la pluie,
les arbres se confondant les uns avec les autres,

et l’ensemble ne serait pas
un motif suffisant
pour inventer une carte postale
même si j’y ajoutais quelques moulins ,
un drapeau claquant au vent ;
le ciel aurait quand même mangé
une partie de colline .


RC – mars 2019


De la sueur des hommes- (Susanne Derève)


peron toles-pdf

              Pierre Péron – port de commerce  Brest

 

 

 

Que sait-on de la poussière des grues

et de la sueur des hommes 

 

Que sait-on des derniers relents de la nuit

quand l’humidité ronge insinue

coule sous les paupières

la sève brûlante du sommeil arraché                                           

au café du petit matin         

 

                       

Muscles gourds sous les bleus de chauffe

corps durcis endurcis muets

corps las

du cliquetis des bielles

de l’aigre stridulation des essieux                                                                      

de leur implacable giration de chronomètre

 

                                                                           

Métal glacé des crevasses profondes

gerçures plaies immondes 

 

 

Que sait-on de l’asphalte                                                        

suintant de graisse et de cambouis            

flaches saumâtres

de ces navires à quai

gueules béantes

dont les entrailles grondent

réclamant leur  tribut

de fournaise et de bruit

épaves moribondes

 

 

étoiles nues

absentes ensevelies

 

 

Mais aussi

que sait-on des aubes légères

du  pavois d’or de la lumière                               

dans le ciel encore blanc de pluie

 

                         

Que sait-on de la tendresse des hommes

entre leurs mains rebelles

 

Que sait-on de la vie ..

 

 

 


Le défilé des images ( RC )


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En suivant les traces du temps
Comme des empreintes laissées dans la boue,
Il y a,                         sur ce fil,
Le défilé des images
De celles qui marquent un instant
Et finissent par pâlir,

Cartes postales oubliées au fond des tiroirs,
Restes d’affiches de campagnes électorales,
Catalogues fournis pour produits d’antan,
Et aussi les albums épais,
Des photos de famille.

Je parcours le tout,
Où se transforme,
En épisodes chronologiques,
L’univers,      même réduit au dehors,
Bordé de maisons proches,
Qui s’enhardissent de grues,
Et deviennent immeubles.

La famille rassemblée,
Au pied de l’escalier,
S’est agrandie d’un nourrisson,
Maintenant debout sous un chapeau de paille,
Puis, regardant sur la droite,
Le chat gris faisant sa toilette,
Que l’on retrouve seul, enroulé sur lui-même.

Ensuite, c’est une tante de passage,
Dans ses bras, une petite soeur arrivée…
>      Tout le monde est gauche,
Dans ses habits du dimanche,
Après le repas,
Peut-être suivant le baptême;
….           Il fait très beau dehors.

Ce sont donc des photos du jardin,
Les enfants jouent au ballon,
.         Le tilleul a étiré son ombre,
Au-delà de la grille voisine.
Plus tard,  toujours sur l’escalier,
Les habits suivent une autre mode,
….Dix ans se sont écoulés.

Le grand-père n’est plus,
Les allées sont cimentées,
La perspective est close,
D’un nouveau garage,
Occupé d’une  voiture,
Brillant de ses chromes,
Elle apparaît sombre,
Peut-être verte…

Un autre album,
Tourne la page d’une génération,
Le format des images a changé,
Issues d’un nouvel appareil.
C’est maintenant la couleur,
Témoignant des années soixante.

L’extravagance des coiffures,
Et des motifs géométriques,
S’étalant sur les murs,
Le règne du plastique,
Et du formica,   qui jalonne encore,
Les meubles rustiques      en bois.

Quelques pages plus loin,
Les teintes sucrées,
De photos polaroïd,
Donnent dans la fantaisie,
Des portraits déformés,
Pris de trop près,
Et surtout le voyage à Venise.

Gondoles et palais,
Trattorias et reflets…
Les lieux soigneusement mentionnés,
Au stylo à bille ….
>         Le beau temps tourne à l’orage,
—–  On suppose une  dispute,
Car l’album s’arrête là,

En mille-neuf-cent-quatre-vingt,
Sur la photo de l’amie,
Partie sous d’autres horizons,
Rageusement  déchirée,
Puis, maladroitement recollée,
Les souvenirs ne sont plus de mise,
Et restent clos dans le tiroir.

Le défilé des images,  lui,      s ‘immobilise.

RC  – 10 et 11 août 2013

un texte qui fait  « pendant  »  aux  « lamelles immobiles »