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Alejandra Pizarnik – Pleine de pénurie


image  - montage  perso

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« Tu es pleine de pénurie. Quand il pleut dans la chambre qu’on croyait pourtant sûre, quand le sol s’ouvre comme une gueule terrible… On dirait que tout ça a été créé pour toi : l’enfer d’Alejandra. Même si on n’est pas amoureux, parfois, au beau milieu de la solitude, ou d’un abandon lugubre, surgissent des désirs que les autres ont aussi : une main sur l’épaule, des paroles affectueuses…
Tu ne fais de mal à personne avec ces désirs. En fait, ils ne demandent aucun réel effort à la personne qui pourrait (et devrait) les exaucer.
Aussi, parfois, en fait, tous les jours, à toute heure, un geste tendre ne déplairait pas à l’animal blessé que tu es, un mot affectueux, un sourire esquissé, mais pour toi, pour toi toute seule, et qu’aucun être humain ne pourrait retenir, personne, puisque tu ne connais personne en particulier.
 
Voilà d’étranges idées, qui ne peuvent surgir qu’en pleine solitude, après une longue et assommante journée, durant laquelle un corps fatigué et sans objet est demeuré prostré.
 
Ce que j’écris, je dois l’écrire pour quelqu’un d’autre que moi, puisque je ne me parle pas, ne m’écris pas et que ça ne m’intéresse pas de le faire. Quoi ? Je serais jalouse de ce destinataire anonyme ?
Si j’écrivais pour moi et si j’étais en phase avec mon délire, je n’écrirais pas ; s’il y a bien une raison pour laquelle j’écris, c’est pour que quelqu’un me sauve de moi-même. »
30 juillet 1962, lundi – Journal 1959 – 1971 – Alejandra Pizarnik

Caméléon (RC)


Caméléon

Des colonies de fourmis          se suivent
C’est à peine si on dirait qu’elles bougent
Même celles à tête rouge
Sagement alignées,          – point de rétives.

Sous les vents désignés par la rose
Pucerons aux entrelacs des épines
Sous l’oeil de la grande assassine
Allongée, et qui prend la pose…

Voila , Messieurs, la reine des amantes
Celle assoiffée de globules
Vous copule , aux ciseaux des mandibules
C’est une verte, et lente,             une mante

Religieuse,         en sa prière
Immobile, en arrêt sur l’image
Compte de ses maris, le carnage
Derrière le rideau de lierre

 

L’épeire ma voisine, aux pattes, à poils
Fournit de fin tissage, son spectacle
D’une géométrie apparemment sans obstacle
A cueillir les mouches , en son étoile

Le tout bien considéré, … je m’habille en insecte
Je suis immobile, comme feuille verte
Et attend, la coulée des heures, la gueule ouverte
Punaises et moucherons, dont je m’    délecte

Je suis le caméléon,         à langue agile
Peint de branches et feuillages
Nouveau costume et d’habillages
Sans grand besoin                d’ustensiles

Je me promène, déguisé à ma guise
En lenteurs de promeneur
Et         toujours en couleurs,
Des insectes, multipliant les prises.

RC-   6 juin 2012