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Guy Goffette – Dimanche


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La cloche du beurrier ancien dans le soleil d’octobre est une église oubliée sur la table des hommes

Elle rassemble autour d’elle les miettes éclatantes du cœur qui a vécu son heure de gloire dans le partage et l’apaisement des cris            pépites qu’une main sèmera sur le gazon

bleu pour les oiseaux les insectes les dieux invisibles qui portent la lumière au creux des arbres immobiles et dans l’espace ouvert la nuit entre nos songes


Guy Goffette – le jardin d’enfance


 

 

 

IMGP2700  Christophe Manguet.jpg

 

dessin – association du clos du Nid, Lozère

 

 

Peuplé de voix et de couleurs,

le jardin d’enfance persiste en nous,

royal malgré la chute et l’exil du roi ;

il rafraîchit les déserts traversés de l’âge,

rattrape l’aveugle dans la musique,

le sourd dans la contemplation.

Toujours ce qui manque à nos vies,

cet innommable vide tout à coup derrière la nuque,

qui nous remplit de regrets, de remords,

de nostalgie, toujours a la forme d’un jardin.


Guy Goffette – Famine


Certains dimanches d’été, le ciel descend sur terre et tire au cordeau des routes pour les familles sans auto, les chevaux sans maître, les filles gommées des calepins.Sans bouger, chacun voyage à son rythme dans un pays rendu d’avance, jusqu’à ce que, le soir tombant, il faille se lever, rentrer le banc qui fraîchit, passer la barrière, le seuil, le jeu des ombres, son propre corps et retrouver enfin son visage dans la glace comme cette toile depuis des siècles dans la chambre du peintre.
Le comptable a fermé le dernier guichet tiré la grille et peut-être un instant pensé à devenir voleur,  à céder au poids de la clé brûlante dans la poche tandis que le soleil aux plis de sa nuque verse la rouille des jours perdus à supputer la chance d’une fenêtre dans ces visages minés  à contre-jour par la pioche infatigable du temps

Les villages de schiste sombre et froid laissent courir aussi des filles aux lèvres peintes et souvent le poing des vieux laboureurs s’écrase sur la table de l’unique bistrot élargissant d’un coup l’espace de l’attente où la lumière se rassemble, frileuse et comme prise au piège d’une lampe

mais il est midi à peine et dans la rue un chat guette une proie que personne ne voit

Derrière la haie le poste à transistors susurre le cauchemar de l’Histoire tandis que l’homme au bras huileux fend à la hache un bois récalcitrant dont le sang atteint le ciel au menton comme s’il voulait porter à notre place la croix alourdie du présent

La maison à veilleuse rouge dans l’impasse tu attendais de grandir, le cœur et les doigts tachés d’encre pour y chercher des roses

A présent qu’une route à quatre bandes la traverse tu es entré toi aussi sans savoir dans la file qui fait reculer l’horizon où cet enfant t’appelle qui n’a pas pu grandir portant jour après jour en ses mains sombres le bouquet rouge au fond du ciel que tu n’as pas cueilli

Comme le visage à vif du boxeur aveugle après la troisième chute tu n’entends plus les coups mais ton cœur entre ciel et terre qui répète sans se tromper le nombre exact

Le soir qui tombe sur tes épaules enfonce les clous un peu plus bas

Minée par quelle mer la ville puisque les taupes n’y harcèlent pas le printemps sans racines

Peut-être est-il venu le temps de croire que Jonas est vraiment sorti de la baleine et que c’est lui ce vide au carrefour que tous rejettent en accélérant
Les yeux jaunes des voitures le soir tu les voyais déjà, enfant détourer le pied des immeubles et tu faisais pareil à table avec la mer et les ciseaux dorés ajustant patiemment sous la lampe l’image à sa légende obscure.

A présent tu sais lire et tiens ferme la barre de ta fenêtre sur le monde où les immeubles s’écroulent l’un après l’autre dans l’incendie découvrant peu à peu la ligne sous laquelle il te faudra descendre descendre encore, paupières closes, pour joindre les bords extrêmes de ta vie.

Hopper Circle Theatre 1936, Private collection.jpg

peinture  edw Hopper

Lui qui avance les mains nues les paupières scellées sur la scène déserte et sous les projecteurs le temps ne l’arrête pas ni le vide, il marche depuis des siècles vers un mur connu de lui seul comme l’arbre qu’un ciel obstiné tire vers l’horizon et s’il s’écarte parfois c’est pour laisser à sa place une fenêtre ouverte où quelqu’un appelle invisible et chacun croit l’entendre dans sa langue
La nuit peut bien fermer la mer dans les miroirs : les fêtes sont finies le sang seul continue de mûrir dans l’ombre qui arrondit la terre comme ce grain de raisin noir oublié dans la chambre de l’œil qu’un aigle déchirant la toile enfonce dans la gorge du temps
La nuit a volé son unique lampe à la cuisine piégé dans la vitre celui qui se tait debout dans la tourbe des mots

Il brûle à feu très doux l’obscure enveloppe du silence (comme ces collines sous la cendre réchauffent l’aube de leur mufle) et pour la première fois peut-être son visage d’ombre est toute la lumière et parle pour lui seul.
Un peu du plâtras des murs rien qu’un peu et rendre à la jeune putain son sourire de vierge

(Aimer ô l’infinitif amer dans la nuit des statues et dans le jour qu’écorchent les bouchers)

Visage impossible à saisir avec ce ciel collé au bout des doigts quand la femme unique sur toutes les fenêtres aveugles de la terre roule des hanches et passe .

Ce peu de mots ajustés aux choses de toujours ce questionnement sans fin des gosses dans la journée ces silences plus longs maintenant, à l’approche du soir comme le soleil traversant la chambre vide sur des patins,

tout cela qui se perd entre les lames du parquet, les pas, les rides a fini par tisser la toile inaccessible qui drape chacun des gestes du vieux couple lui donne cet air absent des statues prenant le frais dans la cour du musée

et nul ne voit leurs ombres se confondre enjamber le haut mur du temps mais seulement l’échelle aux pieds de la nuit l’échelle sans barreaux ni montants d’une vie petite arrivée à son terme.


Guy Goffette – La peau du soir


 

peinture: James  Rosenquistpeinture:  James  Rosenquist

 


Tandis que saigne longuement
la paume du soir
qu’au fond des plats d’argent
se figent les sauces
une petite fille se pique d’être femme
dans la peau du miroir
lissant d’un doigt mince
sur la poitrine d’une star quadrichrome
la rose de papier qu’une mouche traverse
comme elle indifférente
aux ruines de nos jours.

 

G G

 


Guy Goffette – Maintenant c’est le noir


peinture:       Franck Stella

Guy Goffette, Solo d’ombres (1983)« Maintenant c’est le noir »
Maintenant c’est le noir
Les mots c’était hier
dans le front de la pluie
à la risée des écoliers qui
traversent l’automne et la
littérature
comme l’enfer et le paradis
des marellesTu prêchais la conversion pénible
des mesures agraires
à des souliers vernis
des sabreuses de douze ans
qui pincent le nez des rues
et giflent la pudeur
des campagnes étroites

Tu prêchais dans les flammes
du bouleau du tilleul
à des glaciers qui n’ont
pas vu la mer encore
et qui la veulent tout de suite
et qui la veulent maintenant

Maintenant c’est le noir tu
changes un livre de place
comme s’il allait dépendre
de ce geste risible en soi
que le chant hyperbole de la poésie
–›  »maintenant c’est le noir »
–› impuissance créatrice,
d’où l’hésitation
entre poésie et prose te revienne
et détourne enfin
avec la poigne de la nuit
le cours forcé
de ta biographie


Guy Goffette – Vivre est autre chose


photo: Robert Mapplethorpe

photo:   Robert  Mapplethorpe

.

 

 

 

 

 

 

 

Je me disais aussi : vivre est autre chose

que cet oubli du temps qui passe et des ravages

de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons

du matin à la nuit : fendre la mer,fendre le ciel,

la terre, tour à tour oiseau,poisson, taupe, enfin :

jouant à brasser l’air,l’eau, les fruits, la poussière ;

agissant comme,brûlant pour, allant vers, récoltant

quoi ? le ver dans la pomme, le vent dans les blés

puisque tout retombe toujours, puisque tout

recommence et rien n’est jamais pareil

à ce qui fut, ni pire ni meilleur,qui ne cesse de répéter :

vivre est autre chose.

In
Poésie d’aujourd’hui à haute voix
, Poésie/Gallimard.


Guy Goffette – Un peu d’or dans la boue


photo:          Rye Field, Finland                     auteur non identifié ( carte postale )

Un peu d’or dans la boue

I
Je me disais aussi : vivre est autre chose
que cet oubli du temps qui passe et des ravages
de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons
du matin à la nuit : fendre la mer,

fendre le ciel, la terre, tout à tour oiseau,
poisson, taupe, enfin : jouant à brasser l’air,
l’eau, les fruits, la poussière ; agissant comme,
brûlant pour, marchant vers, récoltant

quoi ? le ver dans la pomme, le vent dans les blés
puisque tout retombe toujours, puisque tout
recommence et rien n’est jamais pareil
à ce qui fut, ni pire ni meilleur,

qui ne cesse de répéter : vivre est autre chose.

II
Le temps qu’on se lève vraiment, qu’on se dise
oui de la pointe des pieds jusqu’au sommet
du crâne, oui à ce jour neuf jeté
dans la corbeille du temps, il pleut.

Ô l’exacte photographie de l’âme, ces deux mots
qui nous rentrent les yeux comme les ongles
dans la chair : il pleut. Le sang de l’herbe
est vert insupportablement et c’est en nous

qu’il pleut, en nous qu’une digue rompue
voit s’effondrer peu à peu, derrière la vitre
et parmi les voilures, avec des pans de vieux
regrets, d’attentes fatiguées,

les raisons de partir et d’habiller le froid.

III
Encore, si le feu marchait mal, si la lampe
filait un miel amer, pourrais-tu dire : j’ai froid,
et voler le coeur du noyer chauve, celui
du cheval de labour qui n’a plus où aller

et qui va d’un bord à l’autre de la pluie
comme toi dans la maison, ouvrant un livre,
des portes, les repoussant : terre brûlée, ville
ouverte où la faim s’étale et crie

comme ces grappes de fruits rouges sur la table,
vie étrange, inaccessible, présent
à celui qui ne sait plus désormais
que piétiner dans le même sillon

la noire et lourde argile des fatigues.


Guy Goffette
poème cueilli dans « La vie promise » précédée d' »Eloge pour une cusine
de province »
éditions poésie/gallimard


Guy Goffette – Dès l’aube tout est dit


image: variation informatique – perso – à partir du bas relief de Max Ernst ( St Martin d’Ardèche)

Dès l’aube tout est dit

les pas que nous ferons,

l’herbe en porte déjà

la trace, et nos paroles,

la brume en use le tranchant

sur le sein des collines,

l’échine bleue de la rivière

les tuiles cassées par le gel

et sur les trois notes inlassables

du merle dans le cerisier

qui s’émerge. Tout est dit,

mais le plus dur reste :

trouver la juste dédicace.

Mais que cherchais-tu donc qui ne fût pas

le vent debout, ni le ressac d’enfance

dans les soirs gris, ni le redoublement

du vertige d’aimer

une autre terre que celle-ci, un autre

ciel, un autre temps ? Que cherchais-tu

sur la route que tu n’aies pas trouvé déjà

dans l’herbe familière

et déjà reperdu, bague de rosée ou signe

qu’un homme allant à son pas t’a laissé

sur la vitre avant de disparaître,

ouvrant les arbres

un puits où la lumière se nourrit de tes yeux

-.


Guy Goffette – Le palier


Photo  Bruno Stevens           Somalie

 

 

Le palier

Le soleil debout dans le vert

avec les troupeaux frais

réapprend pas à pas la rondeur du monde

et l’équilibre au convalescent

qui va sous sa propre chemise.

Main posée sur l’échine des jours

il gravit lentement chaque marche du ciel

jusqu’à ce palier derrière ta nuque

où ce qui est advenu

et ce que tu attends

partagent la même ombre

 

 

Guy Goffette

 


Guy Goffette – Avant que la mort vienne


 –

Avant que la mort vienne,

écrire encore

un poème soigné,

avec de l’herbe

toute nue, un morceau

de ciel bleu et

des fleurs et des oiseaux

pour que ça bouge

.

Que rien ne pleure, surtout

pas de pluie grise,

mais des femmes légères

et qui agitent

leurs jambes font rouler

leurs lèvres rouges

sur des mots ronds qui fondent

car tout va s’effacer

la vie se perdre

Guy Goffette

-,