voir l'art autrement – en relation avec les textes

Articles tagués “haïti

René Depestre – La machine Singer


machine à coudre

Salvador Dali – Machine à coudre avec parapluies

 

 

Une machine Singer dans un foyer nègre

Arabe, indien, malais, chinois, annamite

Ou dans n’importe quelle maison sans boussole du

tiers-monde

C’était le dieu lare qui raccommodait

Les mauvais jours de notre enfance.

Sous nos toits son aiguille tendait

Des pièges fantastiques à la faim.

Son aiguille défiait la soif.

La machine Singer domptait des tigres.

La machine Singer charmait des serpents.

Elle bravait paludismes et cyclones

Et cousait des feuilles à notre nudité.

La machine Singer ne tombait pas du ciel

Elle avait quelque part un père,

Une mère, des tantes, des oncles

Et avant même d’avoir des dents pour mordre

Elle savait se frayer un chemin de lionne.

La machine Singer n’était pas toujours

Une machine à coudre attelée jour et nuit

A la tendresse d’une fée sous-développée.

Parfois c’était une bête féroce

Qui se cabrait avec des griffes

Et qui écumait de rage

Et inondait la maison de fumée

Et  la maison restait sans rythme ni mesure

La maison ne tournait plus autour du soleil !

Et  les meubles prenaient la fuite

Et  les tables surtout les tables

Qui se sentaient très seules

Au milieu du désert de notre faim

Retournaient à leur enfance de la forêt

Et  ces jours-là nous savions que Singer

Est  un mot tombé d’un dictionnaire de proie

Qui nous attendait parfois derrière les portes

une hache à la main !

 

 

Minerai noir

Anthologie personnelle

et autres recueils

Poésie Points


René Depestre – Nostalgie


 

2

 Myrtha HALL – Joueur de bambou 2001

 

 Ce n’est pas encore l’aube dans la maison

la nostalgie est couchée à mes côtés

elle dort, elle reprend des forces

ça fatigue beaucoup la compagnie

d’un nègre rebelle et romantique.

Elle a quinze ans, ou mille ans,

ou elle vient seulement de naître

et c’est son premier sommeil

sous le même toit que mon sang

 

 Depuis quinze ans ou depuis trois siècles

je me lève sans pouvoir parler

la langue de mon peuple,

sans le bonjour de ses dieux païens

sans le goût de son pain de manioc

sans l’odeur de son café du petit matin

je me réveille loin de mes racines

loin de mon enfance

loin de ma propre vie.

 

 Depuis quinze ans ou depuis que mon sang

traversa en pleurant la mer

la première vie que je salue à mon réveil

c’est l’inconnue au front très pur

qui deviendra un jour aveugle

à force d’user ses yeux verts

à compter les trésors qu’on m’a volés.

 

 

 

La Havane Octobre 1963

Un été indien de la parole (2002)

Points


James NOEL (Des poings chauffés à blanc)


Résultat de recherche d'images pour "Ernst Jean-Pierre"

Ernst JEAN PIERRE    Paradis Perdu de Haïti

 

                    Sous le manguier des femmes mûres 

 

Sous le manguier
des femmes mûres
je me mets un plâtre au cœur
maintenant ça bat
tout bas
bas bas bas
pour les jupes volantes
des femmes qui veulent
monter au ciel
au ciel bleu des cerfs-volants

 

maintenant
elles peuvent
croiser leurs bras
mâcher du chewing-gum
dire je m’en fous
et puis point merde
aux mots d’amour
elles peuvent tout dire
tout se permettre
moi je joue bien
aux mots croisés

 

elles peuvent prendre
leurs brosses à dents
ces femmes-là
elles peuvent prendre
une cigarette
moi j’aime bien
la mèche des femmes
des femmes qui fument
sans se cacher la chevelure
sans éteindre les feux de joie

 

elles peuvent jouir
si ça ne dérange
c’est à l’unisson
que naît la chanson
dans le naufrage

 

 

                           Confession des formes

 

La nature est confession de courbes
de montagnes qui se déplacent
à reculons

 

une femme enceinte a plusieurs veines
plusieurs identités
des densités multiformes
aérées par des respirations profondes
pour prolonger
les mouvements du monde

 

filles d’orfèvre qui cherchez des rayons d’or
pour vous parer en face du soleil
parcourez la terre dans le parfum du jour
et renvoyez dans le sommeil cette vapeur acquise
allez dire
paix sur les nuages
paix sur les fleuves

 

s’il pleut du miel
tendez-lui votre bouche

 

si c’est du sang
dites que vos mains sont bien trop frêles
pour empoigner la cueillette de l’épée
                         
Extraits du recueil  Des poings chauffés à blanc   (Ed Bruno Doucey)
                          James NOEL ( né en Haïti en 1978)