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René Depestre – Nostalgie


 

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 Myrtha HALL – Joueur de bambou 2001

 

 Ce n’est pas encore l’aube dans la maison

la nostalgie est couchée à mes côtés

elle dort, elle reprend des forces

ça fatigue beaucoup la compagnie

d’un nègre rebelle et romantique.

Elle a quinze ans, ou mille ans,

ou elle vient seulement de naître

et c’est son premier sommeil

sous le même toit que mon sang

 

 Depuis quinze ans ou depuis trois siècles

je me lève sans pouvoir parler

la langue de mon peuple,

sans le bonjour de ses dieux païens

sans le goût de son pain de manioc

sans l’odeur de son café du petit matin

je me réveille loin de mes racines

loin de mon enfance

loin de ma propre vie.

 

 Depuis quinze ans ou depuis que mon sang

traversa en pleurant la mer

la première vie que je salue à mon réveil

c’est l’inconnue au front très pur

qui deviendra un jour aveugle

à force d’user ses yeux verts

à compter les trésors qu’on m’a volés.

 

 

 

La Havane Octobre 1963

Un été indien de la parole (2002)

Points


James NOEL (Des poings chauffés à blanc)


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Ernst JEAN PIERRE    Paradis Perdu de Haïti

 

                    Sous le manguier des femmes mûres 

 

Sous le manguier
des femmes mûres
je me mets un plâtre au cœur
maintenant ça bat
tout bas
bas bas bas
pour les jupes volantes
des femmes qui veulent
monter au ciel
au ciel bleu des cerfs-volants

 

maintenant
elles peuvent
croiser leurs bras
mâcher du chewing-gum
dire je m’en fous
et puis point merde
aux mots d’amour
elles peuvent tout dire
tout se permettre
moi je joue bien
aux mots croisés

 

elles peuvent prendre
leurs brosses à dents
ces femmes-là
elles peuvent prendre
une cigarette
moi j’aime bien
la mèche des femmes
des femmes qui fument
sans se cacher la chevelure
sans éteindre les feux de joie

 

elles peuvent jouir
si ça ne dérange
c’est à l’unisson
que naît la chanson
dans le naufrage

 

 

                           Confession des formes

 

La nature est confession de courbes
de montagnes qui se déplacent
à reculons

 

une femme enceinte a plusieurs veines
plusieurs identités
des densités multiformes
aérées par des respirations profondes
pour prolonger
les mouvements du monde

 

filles d’orfèvre qui cherchez des rayons d’or
pour vous parer en face du soleil
parcourez la terre dans le parfum du jour
et renvoyez dans le sommeil cette vapeur acquise
allez dire
paix sur les nuages
paix sur les fleuves

 

s’il pleut du miel
tendez-lui votre bouche

 

si c’est du sang
dites que vos mains sont bien trop frêles
pour empoigner la cueillette de l’épée
                         
Extraits du recueil  Des poings chauffés à blanc   (Ed Bruno Doucey)
                          James NOEL ( né en Haïti en 1978)