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Ara Babaian – l’autre visage


photo:          pbgalerie

Ara Babaian: The Other Face

Today I am thinking of
The tender arms of history.
Not the bloody pogroms or the conquerors.
Today I am thinking of
A village woman
Baking bread,
Bread so soft that I
Want to rest my head
Against its flesh
And let its heat
Warm me.

L’autre visage
Aujourd’hui, je pense
Aux bras tendres de l’histoire.
Non pas aux pogroms sanglants ou aux conquérants.
Aujourd’hui, je pense
A une femme du village
La cuisson du pain,
Pain si doux que je
Souhaiterais poser ma tête
Contre sa chair
Et que sa chaleur
Me réchauffe.

Ara Babaian, est  un auteur arménien,  que l’on peut  retrouver (  et quelques  textes  ont des traductions en français) sur le site de poésie arménienne, ici.

 

 

 

 


Témoins discrets et obstinés ( RC )


objets abandonnés:           photo  images  d’Yci

Restés en patience dans les greniers,
Soustraits  au jour, et aux regards
Et tissés de toiles  d’araignées
Et qu’on retrouve un jour, par hasard.

Les objets désuets stockés dans un coin
Gardent quelque part un message,
De leur  voix venue de loin,
Leurs formes étranges, dont on ne sait plus l’usage.

Manches en bois et parties  en fer,
Et l’éclat rouge des cuivres
Ce dont nous parlent les livres,
L’encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

Les cabinets  de curiosité
Les outils anciens  du musée
Dont nous portons l’hérédité
A l’époque  des fusées.

Le passé n’est pas  éliminé
En traversant l’histoire
Les  témoins discrets, se sont obstinés
En nous le donnant à voir

Et portent  tout leur sens
Attendant que la mémoire nous revienne
Lorsque nous sommes  en présence
Des époques  anciennes…

Tout ce qu’on trouve enfoui
Au fond de nos tiroirs,
Petit à petit recouvert, du voile de l’oubli,
reste cependant en mémoire.

En dehors de la nôtre, pour agir ainsi
Elle voyage  au-delà de l’absence,
Ou plutôt reste déposée, dans le lit de l’ici,
Lorsque la vie accumule, ses sédiments denses

Si lentement, qu’on n’a pas l’esprit d’y penser,
Cachant peu à peu , ce qui fait sa magie
En strates  compactes  et compressées,
Révélées par les sondages d’archéologie .

Je  retrouve les traces,
De ce qui est resté tel quel
Et qui patientent,  tenaces
Attendant  l’action de la pelle…

Sous le manteau de la terre
On a caché ce qui fâche
Tout ce qui fallait taire
Que  soigneusement, on cache

Sous le côté lisse
Et les parterres  de fleurs
L’enquête têtue, peut trouver indices
Des drames et mal-heurts.

Sous les tombes muettes ,
Traces  révélées  de  l’ADN
Ou bien , dans les éprouvettes
A remonter le temps qui s’égrène.

 

 

RC  – 17 février 2013


Les momies d’Egypte ( RC )


Art egyptien: buste de Nefertiti

Art égyptien: buste de Nefertiti

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les rives  de l’ hier
Déménagent  dans la crypte
Le sable se désespère
Aux temples de l’Egypte

Aux amateurs avertis
Ceux qui hantent les musées—
–        La statue de Nefertiti
Qui contemple d’un oeil amusé

Les siècles qui passent
Gravés dans la pierre…..
Suivre, d’une histoire, la trace
Perdue dans le désert

Gardé par les sphinx
Et les pyramides
Et l’oeil de lynx
Des regards humides

Des statues en granit ,
Veillant, sous la poussière
Les momies qui ressuscitent,
– Autre stratosphère

Tombent alors,  bandelettes
Témoignant du sauvetage
Des chairs défaites
Dans le sarcophage.

Se soulève avec effort,       le couvercle
Au coeur du tumulus
Les gardiens de bois,    font cercle
En décor de papyrus…

Tous ces objets précieux
Que l’obscurité plombe
A l’abri des cieux
Sous les pierres catacombes

Echappent au présent
Du monde instantané
Avec le calme cicatrisant
Des longueurs  d’années.

L’esprit contemplatif
( ou celui qui s’entête)
Lira , dans les hiéroglyphes
De la pierre de Rosette

Comment voyagent les morts
– Gravures indélébiles  -,
Apparemment sans effort ,
Glissant  sur le Nil

–          Au delà des dynasties
Tandis          qu’au-delà du noir
Se poursuit,     sans modestie
La conquête         du pouvoir


RC – 4 février 2013

art egyptien:  masque funéraire

art egyptien: masque funéraire


Ernest Pépin – Le vent m’a demandé


Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de vents et de mers enchaînés
Une histoire de caravelles et de bateaux négriers
Une histoire d’îles volées et de cimetières d’eau salée

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de cannes et de jardins créoles
Une histoire de maîtres et d’esclaves tourmentés par l’histoire
Une histoire des couleurs du monde
Une histoire de peuples qui déménagent les greniers du monde
Une goutte d’île dans l’histoire des continents

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de crabes amarrés et de liberté
Une histoire des droits de l’homme et de femmes violées
Une histoire de citoyens à part
Une histoire d’îles à part

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de révoltes et de nègres marrons
Une histoire de langue que j’ai inventée avec des restes de langues et des étincelles de mer
Une histoire d’épices et de cuisine créole
(Toute chose brûlante au midi de la faim)
Une histoire de femmes sans ailes et d’enfants arc-en-ciel
Une histoire d’êtres humains à réinventer

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
C’est une histoire de salaisons
Une histoire de rhum et de sucre amer
C’est une histoire de marchandises importées et d’idées toutes neuves
Une histoire de cyclones
De mémoire de volcans
De gens contrariés
Une histoire d’île en somme
Qui cherche son chemin sur la carte des oiseaux-malfinis

Le vent m’a demandé
Quelle est ton histoire
J’ai répondu
C’est l’histoire d’un vent fou de colère contre des siècles d’histoire

Querbes, le 07 août 09.

 

 

D’autres textes  de E Pepin,  sur  « recoursaupoème »


Staline- Poutine ( rimes en ine ) – ( RC )


Parti, en basculements,
Le peuple de Russie  s’est  dressé
un siècle a passé,
Contre le régime des tsars

Et l’immense pays des steppes
En avalant des milliers de gens
Au delà de la Volga
Sous son manteau de gel

A déchiqueté l’espoir des peuples
Sous le manteau gris de Staline,
–   « petit père des peuples »
Mais boucher bureaucrate, qui,

Confortant ses statistiques
Désigne d’un trait de plume
Paye par millions, un voyage en Sibérie,
—-  Touristes sans retour…


Le mauvais cycle des automnes
Se poursuit dans l’espace
— Même sous un autre nom,
Sous le masque de Poutine

Est-ce le reflet de l’histoire
et son éclat, dans la mémoire,
que l’élégance de la formule
« buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes » ?

Ou la poursuite
 » le changement dans la continuité…. »
———Que l’oppression assassine
Rime avec ses dirigeants en « ine » ….


RC – 17 décembre 2012


Miquel Marti I Pol – À cet instant même (Ara mateix)


photos              Emmanuelle Gabory

 

 

 

 

 

À cet instant même, j’enfile cette aiguille

avec le fil d’un propos que je ne dirais pas et je me mets à ravauder.

Aucun des miracles qu’annonçaient les très éminents prophètes

n’est advenu et les années défilent vite.

Du néant à si peu, toujours face au vent, quel long chemin d’angoisse et

de silences.

Et nous en sommes là: mieux vaut le savoir et le dire,

les pieds bien sur terre et nous proclamer les héritiers d’un temps de

doutes et de renoncements où les bruits étouffent les paroles

et les nombreux miroirs déforment la plus grande part de la vie.

 

Plaintes et complaintes ne servent à rien,

pas plus que cette touche d’indifférente mélancolie,

qui nous servent de gilet ou de cravate pour sortir.

Nous avons si peu et nous n’avons rien d’autre :

un espace concret d’histoire qui nous est octroyé,

et un minuscule territoire pour la vivre.

 

Redressons-nous encore une fois et faisons tous entendre

notre voix, solennelle et claire.

Crions qui nous sommes et tous l’entendrons.

Après tout que chacun s’habille comme bon lui semble, et en avant !

Car tout reste à faire et tout est possible.

Que cette sérénité soit claire en nous

qui fait résonner dans d’échos jusqu’alors impossibles.

 

Saisissons-la clairement et volontairement afin qu’elle emplisse

tout l’espace réel de cet instant même,

l’espace où le hasard ne doit pas être

où tout est vieux, triste et nécessaire

Nous avons tourné la page depuis si longtemps,

et pourtant certains s’obstinent encore

à relire toujours le même passage.

 

Le secret c’est peut-être qu’il n’y a pas de secret

et que nous avons parcouru ce chemin tant de fois

qu’il ne saurait plus surprendre personne;

peut-être faudrait-il casser l’habitude en faisant un geste fou,

quelque action extraordinaire qui

renverserait le cours de l’histoire.

 

Sans doute que nous ne savons pas profiter

du peu que nous avons ici-bas: qui sait?

Qui donc à part nous – et chacun à notre tour –

pourrait créer à partir des limites d’aujourd’hui

ce domaine de lumière où tout vent s’exalte,

l’espace de vent où toute voix résonne?

 

Notre vie nous engage donc publiquement;

publiquement et avec toutes les lois des indices.

Nous serons ce que nous voudrons être.

En vain fuyons-nous le feu même si le feu nous justifie.

Très lentement la noria pivote sans fin,

et passent les années et passent les siècles, l’eau monte

jusqu’au plus haut sommet et, glorieusement, diffuse la clarté partout.

Très lentement alors et sans fin descendent les godets pour recueillir

davantage d’eau.

 

L’histoire ainsi s’écrit. De le savoir

ne peut étonner ou décevoir personne.

Trop souvent nous regardons en arrière

et ce geste trahit notre angoisse et nos défaillances.

La nostalgie, vorace, trouble notre regard et glace au plus profond nos

sentiments.

Entre toutes les solitudes, voilà bien la plus noire, la plus féroce,

persistante et amère.

Il convient de le savoir comme il convient aussi

de penser à un avenir lumineux et possible.

 

Pas de levant éblouissant, pas de couchant solennel.

Mieux vaut savoir qu’il n’y a pas de grand mystère,

pas plus que d’oiseau aux ailes immenses pour nous sauver;

rien de tout ce que si souvent ont prophétisé

d’une voix insensible tant de noirs devins.

Posons une main après l’autre, les années renforceront chacun de nos

gestes.

Nous partagerons noblement, les mystères et les désirs secrètement

enfouis en nous

dans l’espace de temps où l’on nous permettra de vivre.

Nous partagerons les projets et les soucis, les heurs et les malheurs,

et l’eau et la soif, avec grande dignité, et l’amour et le désamour.

 

C’est tout cela, et plus encore, que doit nous donner

la certitude secrète, la clarté désirée.

Ni lieu, ni noms, ni d’espace suffisant pour replanter la futaie,

pas plus que de fleuve qui remonte son cours et redresse notre corps audelà

de l’oubli.

Nous savons tous bien qu’il n’y a de champ libre

pour aucun retour ni sillon dans la mer à l’heure du danger.

Posons des jalons de pierre tout le long des chemins,

jalons concrets, de profond accomplissement.

 

Avec la clef du temps et une grande souffrance,

voilà comme il nous faut gagner le combat

que nous livrons depuis si longtemps, intrépides.

Avec la clef du temps et peut-être seuls,

accumulant en chacun la force de tous et la projetant au-dehors.

Sillon après sillon sur la mer sans cesse recommencée,

pas après pas avec une volonté d’aurore.

 

Nous avons été préservés du vent et de l’oubli.

L’intégrité de ces quelques espaces, ces

ambitions où nous nous sommes crus,

nous devons à la fois les faire croître et les combattre.

Et maintenant, quel sombre refus, quelle lâcheté

éteint l’ardeur d’une énergie renouvelée

qui nous faisait presque désirer la lutte?

 

Du fond des ans nous hèle, turbulente,

la lumière d’un temps d’espoir et de vigueur.

Nous changerons tous les silences en or et tous les mots en feu.

Dans la peau de ce retour s’accumule la pluie, et les efforts effacent certains privilèges.

Lentement nous émergeons du grand puits sur les lierres,

et non plus à l’abri d’un désastre.

Nous changerons la vieille douleur en amour

et, solennels, nous le léguerons à l’histoire.

 

Le domaine de tous les domaines, adaptation libre à partir du texte révisé pour Lluis Llach, Ara mateix.

 

 

 


Traces frottées ( RC )


( Traces  frottées , sont en rapport avec l’art de   Larry Rivers )

dessin: Larry Rivers portr de Sam Hunter 1965


L’arc même
Des traces frottées

L’ombre d’un regard
Evoqué,

L’empreinte passagère
Mine de plomb.

Il y a ce souvenir
Des tableaux des musées,

Et les peintres qui déposent,
Disposent , de la mémoire

Les maîtres hollandais se retrouvent
Sur les boîtes à cigares,

Comme Olympia
Alanguie

Surprise peut-être,
Avec sa servante noire,

Et un chat
Qui passait par là…

Ou Washington
Extrait de l’histoire –  la grande –

Juxtaposé aussi
Aux portraits de modèles anonymes

Et leur présence,
En traces frottées…

RC-   10 novembre 2012

Je viens  aussi de publier, sur Larry Rivers, cité ici,  cet article  dans  « art-encore »

peinture-volume: Larry Rivers: I LIKE OLYMPIA IN BLACK FACE, 1970.

peinture – Larry Rivers … Dutch masters 1978-79


Coloration noire ( RC )


 

 

 

 

Quand  revient  l’été,      le soleil ardent
C’est de la surface,                     le brûlant
Dont nous protègent les arbres, et l’ombre
Pour qu’à la  canicule, on choisisse le sombre

C’est bien une histoire           en nuances
De sombre, et de clair,  c’ est dans la balance
Pigmentés de  rose,  de jaune  de noir
C’est de la peau, raconter l’histoire

Une enveloppe         qui recouvre  le corps
Protection,  des aventures           du dehors
Les aspects variés, certains diront , les races
Moi, je resterai, en couleurs, sur la surface

Pour fuir                les idées simplistes
Pouvant conduire, celles  du raciste
La couleur de la peau,  la coloration
Rime trop souvent, avec ségrégation

RC-  février  2012


la dame à la baguette (RC )


gravure-collage: Max Ernst

Il y a toujours

Sur les billets de banque

Des portraits de héros

Sauveurs des nations,

Des princes et des savants

Et quelques faits marquants

Partagés en histoire ,

Légendes  du pays.

Et pourquoi pas bientôt

De super- héros

Ceux des bandes dessinées

Les Mandrakes  et hommes araignée

Qui nous serviraient

De papier monnaie…

Il y a quelquefois

Dans les livres  d’images

Des dames en corsage

Qui mènent à la baguette

Des pensées sauvages

Pas celles qui sont en pot…

Des belles plantes

Le regard pas sage

Le masque coquillage

Au milieu des cascades

Qui vous portent des regards

Légèrement entr’ouverts

A vous inviter

A découper les pages

RC –  2 octobre 2012


Une pierre qui n’a pas réussi à se fondre dans le cours de l’histoire ( RC )


sculpture romaine,     musée lapidaire              Narbonne

C’est ainsi  qu’en un milieu neutre,
Un éclairage  parfait, un air ventilé
Sort de l’anonymat, une pierre, parmi d’autres
Et celle-ci, que l’on comprend très ancienne
Et bousculée par la fureur  des ères

Se retrouve presque  incongrue
Immergée dans un autre siècle.
Une pièce rapportée qui n’a pu réussir
A se fondre dans le cours de l’histoire,
S’il en était une, que l’on peut  saisir,

A retourner à sa forme première de pierre.
On y distingue, incrustées,
Deux silhouettes, et celle d’un enfant
Dont les traits martelés, illisibles
Gardent leur prestance première.

Profondément gravés dans la masse
Ils nous disent  quelque  chose,
D’une  voix inaudible
Leur présence  est fossile
Et accompagne  l’hier ….

RC    – 13 octobre 2012


Tachée, la mémoire du printemps ( RC )


 

 

Thiaumont  Douaumont  trous obusPhoto: Barb Unger   Thiaumont, vers Douaumont

 

L’indifférence ensoleillée  du paysage

…………. où l’herbe repousse

—————–  Tout ce qui était mélangé,

les troncs d’arbres brisés,   les larges pointillés  en traces

de chenilles des chars,  les cadavres  des chevaux,

les tranchées inondées,

une main ou un bras seul, sortant de la boue,

les restes  d’uniformes  bleu horizon projetés dans les branches…

………….  tout ceci est maintenant du passé,

de l’histoire,       un terreau qu’on imagine fertile

de cultures grasses

—————-  l’occasion d’en faire des sujets

de disserter                      – indécence-

d’engagement, de patrie, d’honneur    –  sur fond  de gaz moutarde

de soldats  saoûlés de gnôle , pour donner l’assaut

et oublier  l’instant présent.

L’indifférence ensoleillée du paysage,

les surfaces offertes  au vent,  coupées  de lignes absurdes

Un sol lunaire de terre, bouleversé de cratères,

ensemble de silences,  vaguement  circulaires.

Les racines  de jeunes  bouleaux ne craignent pas d’embrasser l’archéologie

d’un siècle  d’obus endormis.

Le sang  disparu,   tache la mémoire du printemps

……………..  et celle des hommes.

 


RC – 15 septembre  2012

 

que je complète par cet écrit  trouvé  aujourd’hui  ( poème  « de circonstance », écrit  en 1914, par Marcel Martinet )

 

Tu vas te battre.

Quittant
L’atelier, le bureau, le chantier, l’usine,

Quittant, paysan,
La charrue, soc en l’air, dans le sillon,
La moisson sur pied, les grappes sur les ceps,
Et les bœufs vers toi beuglant du fond du pré,

Employé, quittant les madames,
Leurs gants, leurs flacons, leurs jupons,
Leurs insolences, leurs belles façons,
Quittant ton si charmant sourire,

Mineur, quittant la mine
Où tu craches tes poumons
En noire salive,

Verrier, quittant la fournaise
Qui guettait tes yeux fous,

Et toi, soldat, quittant la caserne, soldat,
Et la cour bête où l’on paresse,
Et la vie bête où l’on apprend
À bien oublier son métier,
Quittant la rue des bastringues,
La cantine et les fillasses,
Tu vas te battre.

Tu vas te battre ?
Tu quittes ta livrée, tu quittes ta misère,
Tu quittes l’outil complice du maître ?
Tu vas te battre .

Contre ce beau fils ton bourgeois
Qui vient te voir dans ton terrier,
Garçon de charrue, métayer,
Et qui te donne des conseils
En faisant à son rejeton
Un petit cours de charité ?
Contre le monsieur et la dame
Qui payait ton charmant sourire
De vendeur à cent francs par mois
En payant les robes soldées
Qu’on fabrique dans les mansardes ?

Contre l’actionnaire de mines
Et contre le patron verrier ?

Contre le jeune homme en smoking
Né pour insulter les garçons
Des cabinets particuliers
Et se saouler avec tes filles,
En buvant ton vin, vigneron,
Dans ton verre, ouvrier verrier ?

Contre ceux qui dans leurs casernes
Te dressèrent à protéger
Leurs peaux et leurs propriétés
Des maigres ombres de révolte
Que dans la mine ou l’atelier
Ou le chantier auraient tentées
Tes frères, tes frères, ouvrier ?

Pauvre, tu vas te battre ?
Contre les riches, contre les maîtres,
Contre ceux qui mangent ta part,
Contre ceux qui mangent ta vie,
Contre les bien nourris qui mangent
La part et la vie de tes fils,
Contre ceux qui ont des autos,
Et des larbins et des châteaux,
Des autos de leur boue éclaboussant ta blouse,
Des châteaux qu’à travers leurs grilles tu admires,
Des larbins ricanant devant ton bourgeron,
Tu vas te battre pour ton pain,
Pour ta pensée et pour ton cœur,
Pour tes petits, pour leur maman,
Contre ceux qui t’ont dépouillé
Et contre ceux qui t’ont raillé
Et contre ceux qui t’ont souillé
De leur pitié, de leur injure,
Pauvre courbé, pauvre déchu,
Pauvre insurgé, tu vas te battre
Contre ceux qui t’ont fait une âme de misère,
Ce cœur de résigné et ce cœur de vaincu… ?

Pauvre, paysan, ouvrier,

Avec ceux qui t’ont fait une âme de misère,
Avec le riche, avec le maître,
Avec ceux qui t’ayant fusillé dans tes grèves
T’ont rationné ton salaire,

Pour ceux qui t’ont construit autour de leurs usines
Des temples et des assommoirs
Et qui ont fait pleurer devant le buffet vide
Ta femme et vos petits sans pain,

Pour que ceux qui t’ont fait une âme de misère
Restent seuls à vivre de toi
Et pour que leurs grands cœurs ne soient point assombris

Par les larmes de leur patrie,

Pour te bien enivrer de l’oubli de toi-même,
Pauvre, paysan, ouvrier,
Avec le riche, avec le maître,
Contre les dépouillés, contre les asservis,
Contre ton frère, contre toi-même,
Tu vas te battre, tu vas te battre !

Va donc !

Dans vos congrès vous vous serriez les mains,
Camarades. Un seul sang coulait dans un seul corps.
Berlin, Londres, Paris, Vienne, Moscou, Bruxelles,
Vous étiez là ; le peuple entier des travailleurs
Était là ; le vieux monde oppresseur et barbare
Sentant déjà sur soi peser vos mains unies,
Frémissait, entendant obscurément monter
Sous ses iniquités et sous ses tyrannies
Les voix de la justice et de la liberté,
Hier.

Constructeurs de cités, âmes libres et fières,
Cœurs francs, vous étiez là, frères d’armes, debout,
Et confondus devant un ennemi commun,
Hier.

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui comme hier

Berlin, Londres, Paris, Vienne, Moscou, Bruxelles,
Vous êtes là ; le peuple entier des travailleurs
Est là. Il est bien là, le peuple des esclaves,
Le peuple des hâbleurs et des frères parjures.

Ces mains que tu serrais,
Elles tiennent bien des fusils,
Des lances, des sabres,
Elles manœuvrent des canons,
Des obusiers, des mitrailleuses,
Contre toi ;
Et toi, toi aussi, tu as des mitrailleuses,
Toi aussi tu as un bon fusil,
Contre ton frère.

Travaille, travailleur.
Fondeur du Creusot, devant toi
Il y a un fondeur d’Essen,
Tue-le.
Mineur de Saxe, devant toi
Il y a un mineur de Lens,
Tue-le.
Docker du Havre, devant toi
Il y a un docker de Brême,
Tue et tue, tue-le, tuez-vous,
Travaille, travailleur.

Oh ! Regarde tes mains.

Ô pauvre, ouvrier, paysan,
Regarde tes lourdes mains noires,
De tous tes yeux, usés, rougis,
Regarde tes filles, leurs joues blêmes,
Regarde tes fils, leurs bras maigres,
Regarde leurs cœurs avilis,
Et ta vieille compagne, regarde son visage,
Celui de vos vingt ans,
Et son corps misérable et son âme flétrie,
Et ceci encor, devant toi,
Regarde la fosse commune,
Tes compagnons, tes père et mère…

Et maintenant, et maintenant,
Va te battre.

Le 30 juillet 1914

Marcel Martinet; « les temps maudits »

 

 

et ce texte  de Thomas Vinau

 

Ce noir qui remonte

Les trous d’obus les fosses
les tranchées et les tombes
sont les lieux de naissance privilégiés
du coquelicot
de même que les blessures les non-dits
les plaies et les silences
sont les nurseries habituelles
du poème …


On efface tout, et on recommence ( RC )


peinture :            Ludolf Bakhuizen :           bateaux en détresse           1667

Il y a le ressac, et toujours la mer
Qui se lance à l’assaut des îles
El le monde qui tangue,
Puis cède, des pans entiers  de falaises,

Et, à marcher, ce pas, et le suivant, puis un encore
Un temps, une heure, une  semaine, puis toute une vie
C’est aller plus loin, et peut-être errer
Dans nos heures minuscules,

Que les vagues basculent,
Comme  elles sont poussé les navires,
Vers les dangers des cotes,
Lorsque le serein cédait à la tempête.

A notre échelle, c’est un regard
Qui voyait la fureur, et les horizons se mélanger
Au delà des repères,       au delà des lignes
Qui marquent ces évènements marquants

Que l’on reporte consciencieusement dans les carnets
Pour témoigner, de tout ce qui fut,
Mais qui fuit
Comme  gouttes d’eau entraînées vers la pente.

Et se fondent , alors indiscernables – en ruisseau
Qui suit son cours, comme l’histoire la sienne
Au point  d’en perdre l’origine,
Comme une mémoire  d’amnésie.

L’histoire , la grande, – enfin celle que l’on croit –
N’existe pas, au regard des ères géologiques…
Les plateaux  se soulèvent sans fracas
Du moins,         on ne peut pas les entendre

Fleuves et rivières empruntent d’autres chemins,
Les profondeurs toussent lave et basaltes,
Avec pour seuls témoins, ceux dont la mémoire s’est éteinte
Et enfouie, tels fossiles, au creux de la pierre.

La mer s’est déplacée, a glissé plus loin
Quelques étages plus bas,…. – on dirait cette  expérience
Des vases communicants,            assaut de lenteurs…
Et toujours le ressac, se lançant à l’assaut des îles.

RC  26 août 2012


Manteau de terre ( RC )


Image associée

photo:       Edward Weston  1939

 

J’ai retourné la terre

Et extirpé le chiendent

Qui pousse comme il résiste

Aux paroles les plus aimables ;

J’ai trouvé dans le sol, le canon d’un fusil rouillé,

Il était caché là, comme un vieux témoin,

Taiseux de son histoire

Et de celle des hommes

J’ai senti le poids

De la terre tendre mes bras,

Comme elle peut recouvrir

Les plus lourds secrets

Et préserver dans son ventre,

Un centre qui ne dit rien

Jusqu’à ce que le jour,

Pose son regard inquisiteur

Si un jour arrive

Où de lointains descendants

Joueront de la pelle,

Pour savoir ce qu’il fut

De l’histoire des hommes

Sur laquelle l’ombre s’est posée,

En grand manteau de terre.

 

 

RC –   24 août  2012

texte  auquel je joindrai  cet extrait de « Mensonges  en couleur  »  de Emanuel Carnevali   ( auteur italien  du début  du XXè siècle):

Sommeil

Au fond des abysses du sommeil se balance un berceau noir. Légèrement le chagrin le pousse de ses doigts évanescents. Sous le berceau gît la terre, qui t’étouffe et te recouvre.


Françoise Ascal – 3


Nouvelle  et dernière  « parution » sur cette  suite  qui en comporte cinq…

découvrir  autrement Françoise  Ascal, c’est  sur le site  de Claude Ber,  qui nous fait partager des créations littéraires intéressantes…

 

 

photo: Alvarez-Bravo: photographe mexicain

 

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“Travail de deuil”…
Ne veux pas le faire, ce boulot. Veux laisser les plaies ouvertes, veux être traversée par d’éternelles douleurs intimes. Veux les nourrir, leur donner la becquée pour que jamais jamais ne meurent les visages aimés. Un jamais de pacotille, on le sait, à la mesure du dérisoire, un jamais naïf de fillette, une promesse d’ivrogne, une volonté d’irréalité, une crispation d’utopie, une insoumission . Non. Pas de travail de deuil. Pas d’accommodement. Pas de douceur. Pas de résignation. Pas de sagesse. Mais le mal nourricier, la blessure fertile, la blessure-rivière-vive travaillant au secret du corps, irriguant la chair, jaillissant en rébellion, en étincelles de tristesses lumineuses. Contre l’oubli.

Et pourtant.

“ Mémoire qui tue…
mémoire qui étouffe à petit feu..”. Excès de déchets organiques, pourriture lente formant vase au fond du cœur. Et l’on suffoque, et l’on s’égare à vouloir trouver le chemin inédit, le sans-trace, le non-balisé par les ancêtres, par la forge du temps, par la puissance de l’Histoire ou la pression des événements, même futiles, même anodins, même attendus. Sortir. Out. Sortir. Out. EXIT. SORTIR. ANY WHERE OUT THE WORLD. Trouver la passe, trouver l’issue, trouver la fente la faille la fêlure la fenêtre la face ou la farce, mais sortir. Sortir du pré du pré vu du pré paré du pré cité du pré posé du pré dit , quitter les pré dispositions, abandonner tout centre de gravité, rejoindre le nu d’un intervalle, la vacuité d’un interstice, percer la poche du circonscrit.

 

 


Ames au poids – (RC)


papyrus egyptien.. pesée des âmes

Des aventures en mythologies, beaucoup les partagent

Ce sont des dits, des légendes  ( et des commérages)

Qui se colportent, en générations, dans les mémoires

Et donnent en naissance,   de belles  histoires

 

La pesée des âmes  ( d’un poids négligeable)

Devait être comme l’or  ( assez rentable)

Bataille des chiffres et ——-marchandages

Et j’organise  un p’tit voyage  !!

 

Par convois entiers,  ou bien fusées

Les âmes sont partantes pour aller  au musée…

Mais y en a qui trichent, comme le Dr Faust

Préférant livraison lente plutot que « chrono-post »

 

Ayant vendu, comme on le sait, son âme au diable

Et afficher  en retour, un sourire aimable,

Qui pourrait convenir à Marguerite    – (elle lui fait la bise) …!

Et aux échanges, y a aussi le marchand  de Venise

 

Qu’à sa p’tite affaire, et n’connaît pas la crise !

C’est encore elle ( la crise), qui étonne et défrise..

J’ai donc  reçu, y a pas si longtemps , une proposition

D’acheter l’esprit, l’âme et le talent   –  autorisation –

 

Pour une vie meilleure, un autre horizon

Ce qui, pour cette âme, était la meilleure  solution…

M’étant jamais v’nu à l’idée de posséder deux âmes

Surtout quand  l’autre est celle  d’une femme…

 

———-  mais  tout compte fait, j’vais  réfléchir…

Pas  sûr qu’ça  soit une bonne  affaire  –  pour investir

Cela risque  fort de perdre de la valeur

s’il me vient avec,  douleurs  et malheurs…!

 

A jouer malin, et passer par-dessus les lois

Même encore  légères, les âmes seraient un poids…

Je dirai plus tard, les suites  de l »aventure

Et leurs conséquences sur mon futur

 

Si je rends visite à  la voyante, Mme Soleil

Qui a de petits seins, mais  gros orteils  …!

Elle  connaît les comment  et les pourquoi …

On verra donc,  quel sera mon choix…

 

photo: Sculptures du tympan de Conques ( Aveyron) J Mossot


Le petit grain de sable (RC)


 

 

C’est une histoire de paille

Juste un petit  détail

 

Qui change l’atmosphère

Et met l’monde à l’envers

 

L’histoire  qui begaye

Le fusil qui s’enraye

 

Choisir  la mauvaise mise

Et plonger dans la crise

 

Une toute petite faille,

Et le train déraille.

 

On n’aurait pas cru capable

Ce petit grain de sable

 

De quelle origine ?

– bloquant  la machine

 

Se produit l’évènement

A notre grand étonnement

 

Plonger dans le noir

Le courant de l’histoire

 

C’était trop négliger

L’évènement  « léger »

 

Qui a fait semis

D’un p’tit tsunami

 

A risques minimisés

Dont on a  abusé.

 

— RC  2 avril 2012 –

 

Dédié à toutes les errances  de l’histoire (guerres et politiques)  et catastrophes, naturelles, on non:

Seveso,AZF, Fukushima,,Exon Valdès,Tchernobyl …………….. et les autres

 

 


La vie chrysalide (RC)


 

photo perso: signes au sol.Le Villaret 2009

 

La vie  chrysalide-

 

 

Ma chrysalide  je me la suis  construite

Modelée de cœur et de pensées, —– j’y habite

Un cocon tapissé de musiques, de toiles en attente

De travaux en cours, la truelle pour modeler les fentes

 

Mais au cours des années,            dans ce petit endroit

J’y ai mis tant de choses,               que je suis à l’étroit

Mes chapitres s’entassent,            les écrits s’empilent

Mon histoire, je l’ai peinte,     et les années      défilent

 

Quand il faut qu’je respire,           je sors une antenne

Je prends tous les mots doux,       et ceux de la peine

Je sais donc qu’existe,  un plus                    large espace

Qui souvent me suggère, d’autres pays, d’autres traces

 

A trop me gaver, le sol a tangué,                         je suis mal assis

Chaise prisonnière des colonnes de livres,    les murs ont rétréci

Il s’abat sur moi, en  un vol gracile,              des milliers de pages

A cette  avalanche j’ai compris soudain ,         que j’étais en cage.

 

J’aurai pu aussi,  tricoter malin,                        un feu d’cheminée

Pour  faire du vide,    et organiser,                              mon autodafé

Ma mémoire pourrait , en un court instant       , partir  en fumée

Resterait, l’usage du cœur, le reste                                    éliminé

 

Mon ptit doigt m’a dit,                              ça n’peut plus durer

Tu vas prendre la route, et ton balluchon,    et déménager

J’ai fermé à clef, et je suis parti,               avec esprit avide

Conquérir le monde, pour  laisser ici,      ma vie chrysalide.

 


Yvon Le Men – Des galets


peinture trompe-l'oeil de Ko

Je sais

qu’il est interdit

de ramasser des galets

mais

quand il en choisit un

pour le déposer

sur la tombe de son fils

je détournai le visage

et regardai la mer.

Un peu de l’immense histoire du temps

contre la brève histoire d’une vie

est justice.

Yvon Le Men

 

Source  : Anthologie poétique: le bon temps de la vie