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Camille Loty Malebranche – Désenchantement


peinture: Franz Kline: De Medici 1956

peinture: Franz Kline:         De Medici 1956

Désenchantement

Je me suis réveillé
Au cœur d’un monde
Colosse de mirage, empoigné de déroutes
Exhalant l’odeur âcre, méphitique
De nos ordres chaotiques, imprégné de malheurs
Et l’entêtement des bonheurs artificiels

Je me suis réveillé
Et je n’ai vu que la lourdeur de nos gestes et l’interaction de nos maux
Jonglerie maniaque pour nos spartiates désabusés,
Nos fauves anthropomorphes, anthropophages

Je me suis réveillé
Au cœur d’une terre vacillante, entropie ténébreuse
Aux baraques sanguines des mers guerrières.

Et le sang qui gicle dans son tourbillon
Disque d’accrétion létale, patibulaire
Au sens contraire des rotations de la terre,
Dément les soleils faux de nos chartes balisées de noirceurs intestines

Et malgré l’évolutive odyssée temporelle de l’histoire aux avatars et du progrès,
Piétinent nos vœux, pataugent les pas sans marche, traîne-savates, démarche abjecte
De l’homme, phylum de nains, d’avortons
Hibernent les étoiles, soleils scalpés ;
Et les ères génitrices où la terre s’est faite mère,
Au firmament de nos œuvres, accouchent de tertres mortuaires, tremplin mortel
Aux dépouilles de l’homme, aux débris de l’humain

Ah ! Voûtes géantes, spectrales de nos actes ! Charnier homicide de l’action !

L’espace ne brille
Que des ténèbres humaines ;
Et la vie et le souffle – hymne christique
Profanés par nos fronts cogitants

Champs arides, xérophiles des balourds
Ignorent l’esprit, immanente semence
Poussent des mutants où l’ivraie des ivresses criminelles s’abreuvent d’Âme et de Sang !

Ô ! Malheureuses épines des noires mémoires !
Des moires !
Que de visages de parque
Au miroir atomisé des virages
A l’image brisée des ombres !
Ah ! Geignent les faces fragmentées
Du temps et de l’absence !


Plante carnivore (RC)


plante carivore, parc de Bako, Nouvelle Calédonie

 

Sur l’étagère, du pot      la végétation sournoise ;
Se développent  dans l’ombre maintes tentacules
Qui espèrent, aux aguets,insectes et animalcules
Entre le buffet revêche     et l’horloge comtoise…

Il émane de quelque part, des tentatives de lucre.
Lentement  se propage, le poison de la plante
Dans la petite pièce, l’atmosphère étouffante
Flottant quelque part, acide, entre le miel et le sucre…

C’est de trompeuse  douceur, le parfum de la mort
Venant boire de la vie,       l’errance  abjecte,
Quand se posent sur elle, d’innocents insectes
Englués dans les sucs, de la plante carnivore..

Aujourd’hui, bien à sa place, mais plutôt replète
Je la sens qui m’observe, toujours sur le qui-vive
En attendant, sans  bouger,  que la nuit arrive
Et ses reflets troubles,        agacent  et entêtent.

Je l’imagine, alors, dans le noir,          tout envahir
Développer des lianes        et  filaments
Me ficeler menu, me faire son aliment,
Qu’elle  triple ainsi de taille ,     à hauteur de son désir

Je serai « bu » par elle        en un tournemain
Epaississant ,            la forêt de ses feuilles
De moi,                   on pourra faire le deuil,
La plante aura ,         ce petit air hautain,

Entre l’horloge comtoise           et le buffet revêche,
Caché dans la plante, ( c’est peut-être pour demain )
Tiges et tentacules auront quelque chose d’humain…
Avant que mon coeur, entièrement, ne  se dessèche…

C’est un fantasme,           qui bien sûr, angoisse
——Que je n’aurais peut-être pas dû partager
Car ,                  si j’en viens, à vous manger
Même  avertis, mes amis,  serez dans la poisse !

Mais nous serons si bien ensemble,           dans les tiges,
De votre vie passée ,               des souvenirs anciens,
Comme pour moi,                  il n’en restera plus rien
Un touffe de cheveux qui dépassent…            des vestiges…

 

 

RC   2 juin 2012

 


Edoardo Sanguinetti – Ballade des femmes


 

 

 

dessin  - Audrey Flack

dessin - Audrey Flack

BALLADE DES FEMMES
« quand j’y pense, que le temps est passé,
à ces mères anciennes qui nous ont portés
et puis aux jeunes filles qui furent nos idylles
et puis aux femmes, aux filles et à ces belles filles
si je pense féminin, je pense à la joie :
que je pense masculin, je pense rabat-joie :

quand j’y pense, que le temps est venu,
à cette résistante qui a combattu,
à celle qui fut touchée, à celle qui fut blessée
à celle qui est morte et qu’on a enterrée,
si je pense féminin, je pense à la paix :
que je pense masculin, et penser ne me plaît :

quand j’y pense, que le temps retourne,
que le jour arrive et que le jour ajourne
je pense au giron qu’un ventre de femme enrobe
maison ce ventre qui porte une robe,
ce ventre une caisse qui va finir,
quand arrive le jour, on va tous dormir

parce que la femme n’est pas ciel, elle est terre
une chair bien en terre, qui refuse la guerre :
en cette terre, où je fus semé
j’ai vécu ma vie et j’ai planté,
ici je cherche la chaleur que le cœur ressent,
la longue nuit qui devient un néant

je pense féminin, si je pense à l’humain :
viens ma compagne, je te prends par la main ; »


Kiell Espmark — BELA BARTOK CONTRE LE TROISIEME REICH


Kiell Espmark   est un auteur  que j’ai  découvert  dans un recueil  des éditions de la Différence:  anthologie de 12 auteurs, peu connus, mais au style passionant…

textes  recueillis par Jean-Clarence Lambert              1989

 

BELA BARTOK CONTRE LE TROISIEME REICH

 

 

Vous n’avez pas de cartes de rationnement ?

Ici en France il y a disette.

Deux tickets pour respirer

et trois pour regarder. — II le sait bien, il est

partout chez lui, sur cet absurde continent.

Chaque rue est une ligne de sa main.

Il fallait le chercher ici à Nîmes juste au moment de quitter l’Europe. Juste au point de rupture.

Une interview sans question ni réponse.

Sa table est deux mètres plus loin,

à une distance infranchissable.

Lui-même est un silence de 49 kg

avec une flamme pour regard.

Il pose sa fourchette et son couteau

sur le petit squelette du poisson

et lève sa dernière gorgée de Perrier pour…

Mais se ravise.

Morceau d’absurdité :

au coin veille une Citroën imaginaire avec deux hommes, le feutre rabattu :

ils morcellent en mots el fraîcheur

Ce soir d’octobre provençal.

tout ce qu’ils touchent devient abstrait. Lui-même

il est qu’un numéro. Signe particulier : non aryen volontaire ;

exigeant d’être lui aussi compris parmi les musiciens dégénérés est signée par un juif.

Mais quelques mesures d’un quatuor à cordes

peuvent-elles arrêter un char d’assaut ?

L’inquiétude des policiers les trahit : ils ne sont pas sûrs.

Ce qui compte, c’est maintenant les signaux qui lui viennent d’un village de Slovaquie du Nord :

incessant grincement qui siffle.

Connaissant le code, il les reçoit, tendu.

Il n’a même pas reposé son verre. Son oreille,

incroyable amplificateur, perçoit chaque feuille

qui tombe sur la place là-bas. Des voix

crépitantes entourent sa table.

Pour les hommes dans la voiture,

c’est une douleur éloignée qui jaillit

fendue en signes et grincements de dents,

incompréhensible mais maniable.

Il est pris d’une rage frêle :

ce sont des non-hommes, leur langue est division.

Dans l’homme ils séparent l’humain

de ce qu’ils appellent l’homme.

Ils séparent l’aigre fumée

du mot <; solution ».

Alors, tout devient possible.

Aussi longtemps qu’une rue en Hongrie portera

le nom de la Bête, qu’on ne mette

aucune plaque à ma mémoire,

qu’aucune Place du Marché ne prenne mon nom.

La Place. Signaux frénétiques. Venant de la boue

et du ciel, une vie sans voie

avec des conquérants étrangers à demeure,

Jusque dans l’église du village

où ils ont traîné l’otage. L’assemblée divisée

entre l’impalpable douleur dedans

et les appels muets dehors sur la place.

Tout rassemblement interdit. Nul désespéré n’a le droit d’exister pour un antre. Déchirés entre une communauté abstraite et les fragments épars d’un chant introverti. épaules contre épaules en chantant.

II les connaît si bien. Depuis des décennies

il conserve chaque voix. chaque ton sur des rouleaux

de cire. traces de la fraternisation des peuples

à travers les barbelés crépitants —

rythmes qui naissent de rythmes lointains.

villages qui vont de villages en villages.

Ces voix dispersées, ces voix d’au-delà des voix

savent ce qui s’est passé sur la Place : quelque chose déjà

incompréhensible. Et voici qu’ils le cherchent.

Une ouverture en quart-de-tons grinçants

pour une partition illimitée.

Je dois quitter l’Europe. La seule façon de prononcer Europe.

Ici à Nîmes il se fait tard.

Le soir se divise entre le mot « soir »

et l’incompréhensible obscurité qui tombe.

Seul celui qui s’en va

peut arriver ici.

Il est en chemin.

Mais l’absurdité l’attrape

de ses non mains. Il est partagé

entre l’errance d’un désespoir abstrait

et la rude musique qui demeure, non écrite.

Des années peuvent passer avant qu’elle ne le rejoigne.

Il est en chemin et pas encore en chemin.