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Herta Müller – substances chimiques


L’anthracène sentait le camphre.
Et parfois, malgré toutes les rues odorantes et les mots d’évasion, on sentait le bassin pek et son goudron de houille. Je le redoutais depuis mon intoxication, et j’étais content d’avoir le sous-sol.
Mais au sous-sol il doit y avoir des substances invisibles, inodores et insipides. Ce sont les plus perfides.

Ne les remarquant pas, je ne peux pas leur donner de nom pour y échapper. Elles se cachent pour que je ne les voie pas, se retranchent derrière les vertus du lait. Une fois par mois, après le travail, Albert Gion et moi recevons du bon lait censé lutter contre les substances invisibles, pour que notre intoxication soit plus lente que celle du Russe Youri, qui était au sous-sol avec Albert avant mes ennuis avec la lumière du jour.
Pour qu’on tienne le coup plus longtemps, on nous donne un demi-litre de bon lait, à la loge du gardien de l’usine, dans un bol en fer-blanc. C’est un don venu d’un autre monde. Il a le goût de ce qu’on serait encore, si on n’était pas chez l’ange de la faim. Ce lait, je peux m’y fier, il fait du bien à mes poumons. Et chaque gorgée annule le poison, comme la neige immaculée qui dépasse toutes les comparaisons.
Toutes, toutes, toutes.


Et tous les jours, j’espère que ce lait frais va durer un mois entier et me protéger. Même si je n’ose pas trop le dire, j’espère qu’il est le frère inconnu de mon mouchoir blanc. Et le vœu fluide de ma grand-mère. Je sais que tu reviendras.

extrait du récit de H Müller  » la bascule du souffle », page 193