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Ceija Stojka – Auschwitz est mon manteau (extraits)


 

Kiefer

Anselm Kiefer — Die Ungeborenen (Les non-nés)

 

L’homme a créé la balance

elle indique la justice

la majorité et la minorité,

et alors pourquoi

nous traite-t-on nous les Roms et les Sintis

de minorité ?

regardez donc ce qu’indique la balance

ou est-ce vous qui l’avez étalonnée

pour que vous puissiez dire : nous sommes

la majorité

et vous la minorité ?

de awen bachtale[1].

 

[1] Soyez le bienvenu.

 

 

Die Waage erschuf der Mensch

sie zeigt die Gerechtigkeit

die Mehrheit und die Minderheit

und warum

bezeichnet man uns Rom und Sinti

dann als Minderheit ?

schaut doch was die Waage zeigt

oder ist die von Euch geeicht

damit Ihr sagen könnt :  wir sind

die Mehrheit

und Ihr die Minderheit ?

de awen bachtale.

 

***

 

Le ruisseau

était notre baignoire

la rue notre pays natal

notre pain

les hommes qui nous le donnaient

Notre souffrance personne ne la voyait

Nos morts gisent dans la terre

le pays où ils sont nés

La nature est notre première mère

Le vent est le frère du Rom

la pluie la sœur de la Romni

Et tout le reste va avec

 

 

Unsere Badewanne

war der Bach

unsere Heimat die Straβe

unser Brot waren die Menschen

die es uns gaben

Unser Leid das sah niemand

Unsere Toten liegen in der Erde

Land wo sie geboren sind

Die Natur ist unsere Urmutter

Der Wind ist der Bruder des Romm

der Regen die Schwester der Romni

Und all das andere gehört dazu

 

***

 

Auschwitz est mon manteau

tu as peur de l’obscurité ?

je te dis que là où le chemin est dépeuplé,

tu n’as pas besoin de t’effrayer

 

je n’ai pas peur.

ma peur s’est arrêtée à Auschwitz

et dans les camps.

 

Auschwitz est mon manteau,

Bergen-Belsen ma robe

et Ravensbrück mon tricot de peau.

de quoi faut-il que j’aie peur ?

 

 

Auschwitz ist mein mantel

du hast angst vor der finsternis ?

ich sage dir , wo der weg menschenleer ist,

brauchst du dich nicht zu fürchten

 

ich habe keine angst.

meine angst ist in Auschwitz geblieben

und in den lagern.

 

Auschwitz ist mein mantel

Bergen-Belsen mein kleid

Und Ravensbrück mein unterhemd.

Wovor soll ich mich fürchten ?

 

 

 

Auschwitz est mon manteau

et autres chants tziganes                  Editions Bruno Doucey

 

 


Leon Felipe – Le Clown des gifles


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Le substantif de l’espagnol c’est la folie et la déroute… et Don Quichotte est fou et vaincu…,  dépouillé de sa terre…
Et avec des rêves monstrueux…
-Mais… Don Quichotte… il est fou et vaincu ?
Ce n’est pas un héros ?
Ce n’est pas un prophète prométhéen ?
Ce n’est pas un rédempteur ?
-Silence ! Qui a dit que c’est un rédempteur ?
Il est fou et vaincu et pour le moment il n’est rien de plus qu’un clown… Un clown…
C’est vrai que tous les rédempteurs du monde ont été fous et défaits.
… Et clowns avant de devenir des dieux. Le Christ aussi fut un clown. Ceux qui, toujours, l’ont giflé… les grands impresarii ecclésiastiques qui ont vécu de la divine résistance de Jésus aux gifles veulent maintenant le faire Roi… Roi pour de vrai, avec sceptre d’or, qu’on peut toucher pour de vrai… Ils l’avaient assez exploité comme clown, comme Roi de pantomime, avec son sceptre en manche de balai et sa couronne d’épines… Ils veulent maintenant l’exploiter comme tyran et dictateur opérationnel…
Un jour le Pape bénira la bombe atomique et il la mettra dans la main de l’enfant Jésus à la place de la sphère et de la Croix… avec cette légende dessous : « Gare ! …gare à celui qui bouge !… Vive le Christ Roi ».
Et un autre jour, Franco fera la même chose avec Don Quichotte. Si les phalangistes espagnols voient que c’est une affaire et un excellent artifice pour se masquer, ils lèveront à nouveau leur bras et, du geste noir criminel, ils salueront le chevalier : « Vive Don Quichotte empereur ».
Mais Don Quichotte n’est qu’un clown. Le grand clown ibérique des gifles. La pirouette grotesque et funambulesque aussi est espagnole. Don Quichotte est le clown par antonomase.
Je vais dire comment il est né. Quand Cervantès avait 57 ans… le monde se mourait de langueur. Pleins de leur vanité, les anciens héros ne faisaient que raconter les vieux exploits classiques qu’on  connaissait tous par cœur et qui n’amusaient plus personne. Il a fallu les jeter de la scène comme on fait pour les mauvais comiques et inventer un spectacle nouveau. C’est comme ça que naît la farce. Quand le héros se fait clown et l’exploit pantomime. Quand apparaît Don Quichotte et que l’Espagne entre dans l’Histoire. Ils sont arrivés tous les deux avec le tour célèbre de la « justice », que vous connaissez tous. Et le monde fut en fête. Il y eut des rires pour tous.
Le premier qui rit de Don Quichotte, c’est Cervantès. Combien de fois, dans les premiers chapitres, les éclats de rire incoercibles l’obligent à arrêter d’écrire. Ha ! ha ! ha !
Et le premier qui rit de l’Espagne, c’est Dieu. Notre Dieu, ce Dieu ibérique que je vois encore en train de nous créer et, au seul son du mot « justice », arrêter ses doigts tremblants de rire dans l’argile tendre qui se met à prendre la forme d’une pirouette comique. Ha ! ha ! ha !

Après, tu t’es mis à rire… et j’ai ri,
ceux du Nord se sont mis à rire…
et ceux du Sud se sont mis à rire…,
les américains se sont mis à rire
et les vieux méditerranéens…
Tous se sont mis à rire… Tous.
Les peuples et les siècles,
les pierres et les astres,
les poux et les dieux.

J’entends encore le rire des hommes d’il y a 400 ans, quand les premières pierres tombèrent sur les épaules du clown de la Manche, dans l’aventure des galériens…et le rire des hommes d’il y a seulement dix ans… à Barcelone quand les tonnes de tolite sont tombées sur les petits-fils sans défense de ce pauvre clown… l’homme le plus vaillant et le plus légitime qui ait pu naître sur cette planète pourrie et abominable…
Sur ce grand inventeur de la justice.


Armand Robin – poème pour adultes ( XV )


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XV

Il y a les gens à bout de force,
Il y a les gens de la ville de « Neuve-Usine »
Qui jamais ne sont allés au théâtre,
Il y a des pommiers polonais aux fruits inaccessibles aux enfants,
Il y a des enfants rendus malades par des médecins vicieux,
Il y a des garçons acculés au mensonge,
Il y a des jeunes filles acculées au mensonge,
Il y a des vieilles chassées de leur logement par de tout jeunes gens,
Il y a des épuisés mourant de caillots au cœur,
Il y a des calomniés, couverts de crachats,
Il y a des gens dévalisés dans les rues
Par de banals bandits pour qui on cherche une définition légale,
Il y a des gens qui attendent des paperasses,
Il y a des gens qui attendent la justice,
Il y a des gens qui attendent longtemps.
Nous réclamons ici, sur terre,
Pour l’humanité harassée,
Des clefs qui aillent avec les serrures,
Des logis pauvres mais avec fenêtres,
Des murs sans moisissure,
Le droit de haïr les paperasses,
De tendres claires heures humaines,
Le retour au logis sans danger d’être tué
Et la séparation toute simple entre ce qui est dit et ce qui est fait.
Nous réclamons ici, sur terre
(Terre pour laquelle nous nous sommes jetés en gage
Et pour qui des millions dans les combats sont tombés),
Nous réclamons les feux de la vérité, le blé de la liberté,
L’esprit en flamme,
Oui, l’esprit en flamme,
Nous le réclamons tous les jours,
Nous nous plaignons à partir du Parti.

(Armand Robin)    (1955)


Benjamin Paulin – L’homme moderne ( slam)


montage  photo perso

montage photo perso

 

 

Avec la video Youtube,    l’ensemble visible ici

 

 

J´ suis l´homme moderne, élevé aux plateaux télé
Génération micro-onde et plats surgelés
Collectionneur d´objets sans utilité
Nostalgique d´un passé qui n´a jamais existé

J´ suis l´homme high-tech, discothèque, internet
Pas d´ bibliothèque comme en avaient mes ancêtres
Ou peut-être pour la décoration du living
Avec d´authentiques objets d´arts fabriqués en usine

J´aime cette vie urbaine
Les réparties à l´américaine, le câble, les chaînes
J´ suis l´homme-western, un amas cellulaire
Le porte-parole du néant, paumé sans son cellulaire

J´ suis l´homme sans fil, relié par satellite
J´évolue sous un ciel bleu électrique
J´aime l´odeur de l´essence, les horizons cimentés
Symétriques, supermarchés, musique électronique

J´ suis l´homme-pub, l´homme dernier cri
Appartement insalubre, vêtements hors de prix
Un look industriel, des clones à chaque coin de rue, fringués pareil
Un uniforme original reste quand même un uniforme

J´ suis l´homme poupée Barbie
Version barbue, bien entretenu
Si j´ prends soin de moi, c´est pas pour vivre centenaire
J´ai juste envie d´avoir l´air d´une affiche publicitaire

J´ suis l´homme à tout faire, j´ai pas d´ vocation, pas d´ chemin
J´ trime par intérim, prends les transports en commun
Le week-end, j´ vais en boîte, on s´y ennuie en commun
J´ suis l´homme personne, on a des points en commun!

On a les mêmes apparts, on a les mêmes cafards
Les mêmes grand-mères mourantes qu´on prend pas l´ temps d´aller voir
Les mêmes boulots à la chaîne
Les mêmes défonces pour oublier les mêmes problèmes
J´ suis juste l´homme moderne

J´ suis l´homme moderne, posé là comme un meuble
Témoin oculaire d´une justice aveugle
À l´étroit dans mon immeuble, un mammifère de trop
Un danger pour la planète, un régal pour les asticots

J´ suis l´homme-voiture, auto, toutes options
L´air conditionné, l´airbag, et même l´air con
J´ pousse le son à fond, baisse ma vitre
Persuadé d´avoir bon goût et qu´ tout le monde aime ma musique

J´ suis l´homme vite, môme des années quatre-vingts
Qui s´approche de la trentaine et qui s´ sent vieux soudain
Je m´ souviens des génériques des vieux dessins animés
J´ connais par cœur tous les slogans des vieilles publicités
Génération Betamax, k7 audio, baladeurs
Je m´ suis senti à la pointe avec les premiers bipeurs

J´ suis l´homme spectateur du temps qui passe
Qui efface tout et qui détruis tout quoi que je fasse
J´ suis l´homme moderne, l´avenir de mes parents
Ces hommes des cavernes, aux principes étonnants
Luttant encore, s´indignant haut et fort
Comme des dinosaures qui n´ont pas compris qu´ils étaient déjà morts

J´ suis l´homme engagé
La rébellion déclinée en produit dérivé
Un peu artiste, un peu escroc, un peu confus
Prisonnier d´une image qui ne le reflète plus

J´ suis l´homme muscu, jogging, régime, club de gym
Protéine et cure de L-carnitine
Tenté par le bouddhisme, la médecine parallèle
Dont les bonnes résolutions finissent toutes à la poubelle

J´ suis l´homme-puzzle, en pièces détachées
Le résultat de millions d´êtres et de millions d´années
Mes ancêtres étaient des guerriers, des grands bâtisseurs
Pas moi, mais j´ai un portable 3G et d´ailleurs

Bluetoothe ton numéro, qu´on s´appelle pour rien s´ dire
Envoie-moi des textos et des photos bien délire
Prends cette mini vidéo, tu vas voir elle est fatale
Dedans, y a cette nana qui s´ fait déboîter par un cheval

J´ suis l´homme-travail, j´ai besoin d´ vacances
Parqué sur un camping sale dans le sud de la France
Après quinze heures de bagnole, péages et embouteillages
Les HLM de bord de plage me gâchent le paysage

J´ suis l´homme dommage, l´homme désolé
L´homme pas de bol, pas de chance, moi j´ peux pas vous aider
Assis derrière son bureau, devant son ordinateur
Finissant sa réussite, en attendant qu´il soit l´heure

J´ suis l´homme, l´homme-cheminée, l´homme-cigarette
J´ suis l´homme déterminé, demain j´arrête
Mais pour l´instant j´ suis qu´un smicard banal
Qui dépense toutes ses thunes dans un suicide légal

J´ suis l´homme j´ sais pas, ça m´est égal, j´ m´en fous
J´ vote pas, la gauche, la droite, c´est la même chose partout
J´ vais quand même pas perdre une heure pour l´avenir de c´ pays
Par contre j´ai voté pour l´autre con à la Star Academy

J´ suis l´homme tout est permis, ouais, j´ me dis que c´est pas d´ ma faute
Je m´ dis… Je m´ dis qu´ si c´est pas moi, ce sera juste quelqu´un d´autre
J´ai fait un paquet de saloperies dans ma vie mais, tu sais,
J´ai toujours une excuse pour avoir la conscience en paix

J´ suis l´homme des villes, l´individualiste
L´esprit léger, engagé dans un combat égoïste
Quand j´ regarde par la fenêtre, j´ vois pas d´ gens à l´extérieur
Je vois qu´ mon reflet dans la glace et je m´ trouve beau d´ailleurs

J´ suis l´homme-mouton
Celui à qui on a appris à aimer sa prison
J´ pourrais m´évader, mais non, j´ le ferai pas
J´ suis mon propre maton et j´ai peur de moi

J´ m´ennuie, j´ suis l´homme blasé
J´ m´ennuie comme un soldat en période de paix
En attendant de trouver une vraie raison d´exister
Je fais comme tout le monde, j´allume la télé

J´ suis l´homme paumé, sans réaction
J´ai pas d´esprit à part l´esprit d´ contradiction
Polémiques à la con, avis interchangeables
Comment se faire remarquer quand on n´est pas remarquable?

J´ suis l´homme blanc, descendant d´un colon
Le subconscient honteux de toutes ses persécutions
Démagogue de gauche, le profil du mec bien
Politiquement correct, mais qui n´en pense pas moins

J´ suis l´homme-doute, c´est ma seule certitude
Un visage perdu dans la multitude
Où sont passées toutes ces odeurs familières
Tous ces visages rassurants, la sérénité d´hier?

J´ suis l´homme moderne, j´ voudrais t´ dire que j´ t´aime, c´est tout
J´ voudrais t´ serrer dans mes bras, mais tu m´ prendrais pour un fou
J´ voudrais parler à cette petite fille qui joue dans l´ square
Mais j´ veux pas passer pour un pervers, alors j´ me barre

J´ peux pas sourire aux femmes, y a trop d´histoires de viols
Porter le sac des vieilles dames, y a trop d´histoires de vols
J´ai peur de passer pour ce que je n´ suis pas
Et puis, j´ai aussi un peu peur de ce que je suis

Rester soi-même c´est important, il paraît
Mais comment rester soi-même quand on ne sait pas qui on est?
Je fuis l´amour, je fuis la haine, je fuis les conflits
J´ai si peur de frôler la mort que je ne fais que frôler la vie