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Charles Dhuits– symbiose spirituelle


Le sentiment de la solitude est l’un des traits fondamentaux de la conscience occidentale.

Il nous semble naturel de croire que chaque individu  enfermé dans sa subjectivité comme dans une prison
par suite isolé de ses semblables.

Je ne peux «voir» ce qui se passe dans le cerveau de mon prochain; et mon prochain de son côté ne peut voir ce qui se passe dans le mien : personne ne songe à mettre en doute ces évidences.

Pour cette raison, la conscience moderne (ou occidentale) regarde la communication comme une affaire difficile, douteuse et douloureuse, complexe.

Comment si je suis enfermé dans ma subjectivité comprendre l’autre et me faire comprendre de lui? Je
suis obligé de me servir de signes: gestes, expressions du visage, regards et surtout mots. Ainsi, le langage est pour l’occidental le seul véhicule réel de l’échange. Je comprends l’autre parce que je comprends ses paroles. C’est grâce aux mots que je sais que je ne suis pas seul et que les êtres qui m’entourent sont mes semblables, c’est-à-dire possèdent une conscience analogue à la mienne.

On ne peut jamais savoir de science certaine,
« comme on sait que l’eau est froide », que les mots ont pour l’autre le même sens que pour nous.

En fin de compte il faut toujours croire aux signes, à ce qui sort de la bouche, à ces bruits que l’on a peut-être seulement l’illusion de comprendre.

Comme on le voit, l’importance que nous attribuons en Occident au langage explique celle que nous attribuons à la foi.

C’est aussi pourquoi, comme le montre l’histoire de notre philosophie, l’Occident ne surmonte jamais vraiment le solipsisme.

Nous admettons, il le faut bien, que les autres hommes ont une conscience analogue à la nôtre. Mais
nous l’admettons uniquement parce que nous pouvons parler avec eux et parce que nous ne supportons pas la
solitude.

Pour traverser un fleuve, on doit se fier à une embarcation ; de même, pour communiquer, on doit se fier
aux paroles. Or, comme l’ont de tout temps montré les
menteurs et les sophistes, les paroles sont traîtresses.

Pour des hommes qui ne regardent comme réelle que
la communication indirecte, c’est-à-dire verbale, une
seule question est fondamentale : qui croire ? quel est,
parmi les innombrables signes, celui de la vérité ?

Le problème de la communication se dissipe si l’or admet la possibilité de la communication directe, c’est-à- dire non-verbale.

Est-il vrai que la chair soit opaque et que je ne «voie» pas la pensée du prochain? Cela ne peut l’être que dans un contexte dualiste.

Sans nier l’importance de la parole, l’Orient a toujours tenu la communication directe pour un fait, ainsi
que le montre la relation traditionnelle du maître et du disciple.

Le maître parle, sans doute. Mais l’enseignement essentiel est transmis dans le silence. Il est le fruit de ce
qu’on pourrait appeler une symbiose spirituelle.

Pour l’Occidental, cette symbiose est nécessairement illusoire.

mix perso —

Il lui paraît naturel de penser que les êtres avec qui l’échange verbal est impossible sont animaux ou chimères. On ne peut avoir, dit l’imperturbable philosophe,
que l’illusion de sentir ce que sent un chien. Et le silence de l’Ange est la preuve irréfragable de son inexistence.

La différence qui est entre le rapport que noue avec son Dieu l’homme de foi (Pascal, Kierkegaard) et celui
que noue avec le sien l’homme qui tient pour un fait la communication directe est la suivante : l’un veut enjamber un gouffre; l’autre tient ce gouffre pour illusoire.

Selon l’Oriental nous ne sommes nullement séparés du Brahman (ou de la Tathata, ou du Tao). Nous pensons seulement que nous le sommes. Et cette erreur est l’une des ruses de Maya.