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Herta Müller – substances chimiques


L’anthracène sentait le camphre.
Et parfois, malgré toutes les rues odorantes et les mots d’évasion, on sentait le bassin pek et son goudron de houille. Je le redoutais depuis mon intoxication, et j’étais content d’avoir le sous-sol.
Mais au sous-sol il doit y avoir des substances invisibles, inodores et insipides. Ce sont les plus perfides.

Ne les remarquant pas, je ne peux pas leur donner de nom pour y échapper. Elles se cachent pour que je ne les voie pas, se retranchent derrière les vertus du lait. Une fois par mois, après le travail, Albert Gion et moi recevons du bon lait censé lutter contre les substances invisibles, pour que notre intoxication soit plus lente que celle du Russe Youri, qui était au sous-sol avec Albert avant mes ennuis avec la lumière du jour.
Pour qu’on tienne le coup plus longtemps, on nous donne un demi-litre de bon lait, à la loge du gardien de l’usine, dans un bol en fer-blanc. C’est un don venu d’un autre monde. Il a le goût de ce qu’on serait encore, si on n’était pas chez l’ange de la faim. Ce lait, je peux m’y fier, il fait du bien à mes poumons. Et chaque gorgée annule le poison, comme la neige immaculée qui dépasse toutes les comparaisons.
Toutes, toutes, toutes.


Et tous les jours, j’espère que ce lait frais va durer un mois entier et me protéger. Même si je n’ose pas trop le dire, j’espère qu’il est le frère inconnu de mon mouchoir blanc. Et le vœu fluide de ma grand-mère. Je sais que tu reviendras.

extrait du récit de H Müller  » la bascule du souffle », page 193


Josyane De Jesus-Bergey – les amulettes


deux petits extraits « image »  d’un recueil paru aux  éditions encre et lumière

 

 

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Murièle Modely – Caresse


rue--13-

caresse

la dernière fois que les enfants ont vu grand-père
il ressemblait à un vieil arbre
allongé dans le lit
c’était une vision étrange
et l’on devinait sous le drap les torsions de ses branches
son odeur de terre humide et le bruit des oiseaux
ça faisait de tout petits piou piou quand il ouvrait la bouche
les enfants intrigués par les battements d’ailes
collaient leur corps de lait contre mon corps de mots
nous savions tous les trois qu’il nous faudrait bientôt traverser la forêt
et ils n’avaient pas peur
et ils ne tremblaient pas
ils attendaient seulement
le bon moment
pour poser leurs lèvres sur l’écorce.
Un texte  de M Modély,  visible ,sur  son blog  » l’oeil bande »

Arthémisia – Chronique d’un autre monde


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Le soleil tomba tôt dans le puits.

Les trois lunes apparurent, roses, à l’horizon, derrière l’usine de verre.

Depuis la révolution des orbes célestes ¹, les formes et les couleurs avaient beaucoup changé.

C’était heureux.

 

Désormais, la bouche des femmes avait des saveurs de coquelicot, et, les mains des hommes, lisses comme la mer, étaient devenues aimantes.

Ils se cueillaient et alimentaient l’usine de leurs caresses.

 

Dans les jardins de lait, couraient des enfants blonds, qui, le soir venu, décrochaient les lunes et les roulaient par terre en y semant des fleurs.

Puis, à l’heure du sommeil, les mères rangeaient les lunes dans le ciel, embrassaient leurs enfants, et se fardaient la bouche pour leur amant.

 

Le clocher sonna dix fois. C’était l’instant de quiétude. Chacun pouvait garder les yeux ouverts sans souffrir.

 

 

¹ Oeuvre de Nicolas COPERNIC

 

© Arthémisia – oct 2011   visible  sur son site  corpsetame.

 


Romain Verger- Ascension


photo: Bradford Washburn

Romain Verger,  à l’écriture foisonnante, est l’auteur  de « Grande Ourse »,  et plus récemment  « Forêts noires »,  que je recommanderai pour la richesse de la langue  et des images…

De ses parutions  « feuilleton »  de ses sept collines

C’est arrivé. D’un coup, sans douleur. Comme une dent morte extirpée d’une gencive blette. À chaque pas, la membrane gluante qui nous enveloppe se lézarde au coude et au genou, se déchire et tombe au sol en lambeaux.
Corps aimé j’étais, devenu étranger, rejeté et abandonné au jour cru, à pied d’œuvre : l’impressionnante ascension qui m’attend! Droit devant, mais jusqu’où ? C’est une cascade inversée de pâturages et de frisons ponctuée d’enrochements d’une blancheur d’os ou de meringue. Et ça monte vers la lumière, se répétant à l’infini. Un sol étagé, hérissé de séracs curieusement souples, qui appesantissent le pas. Et l’écorchée qui pèse, enroulée autour de mon cou, la tête engoncée dans ma peau pour fuir la lumière. Quand je détache le regard du sol, j’ai bien les yeux qui brûlent encore un peu — depuis quand n’ai-je plus vu le jour ? — mais elle… l’a-t-elle seulement connu ? Exposée au soleil, sa chair cramoisie ruisselle dans mon cou, d’un sang mêlé d’humeurs. Elle sue ou saigne, quelle différence ? Une caresse, une simple torsion de ma tête et la bête se liquéfie. Alors je sens ses griffes et crocs s’enfoncer dans ma peau, y fouiller pour retrouver le noir d’où nous venons.
Je monte. Je monte ébloui. La colline étincelle. Au loin, certains rochers ont des allures de villes suspendues. On y grouille et le lait de tigresse coule en abondance. Allez petite ! Accroche-toi !