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Marina Tsvetaieva – le plus grand des mensonges


P Picasso – faune musicien

Je te conterai le plus grand des mensonges
Je conterai pour toi le soir qui tombe et l’ombre.
Les feuilles vertes et les vieilles souches
Et les lumières éteintes et rien ne bouge.
Venu de loin, un homme, sa flûte en main,
Jeune, assis, nu, il joue sans fin.
La grande tromperie je conterai,
La lame perfide dans la main
Le trou brûlant de la lame en mon sein
Et de tes femmes les boucles blondes,
Et le sourire de tes enfants.
Et des vieillards le menton blanc.
Je te conterai le plus grand des fracas
Le tumulte sonore de mon siècle, le fer
Du galop des chevaux contre les pierres.

-extrait des « écrits de Vanves » 1917


Pierre Torreilles – Où je suis


photo perso: rochers en Margeride

photo perso: rochers en Margeride

 

 

Où je suis
——–
Ordre
de ce qu’ont tu

le grand désordre évanescent,
l’oubli déchiqueté d’une mémoire souveraine,
je suis le Décillant.

Chaque épave
, gravide,
laisse à mes doigts l’écho.
…je sculpte le silence
,parole improvisée,

la montagne sonore.

L ‘oiseau est ma ponctuation.

Voici
le grand ressac,
l’ absence écrite,

sur l’ épaule du jour
la terre,
en suspens, ô bannissement ressassé !
la volonté féconde et la ténèbre qui l’accueille

le feu
de quelque encerclement.

Sans ombre le déclin
à la merci de la rupture,
le corps
bleu
maintenant qui me voit.
S ‘entre-dévorent , .
éblouissant,
la lumière et la nuit dans la parole qui sommeille.

Viennent bientôt m’habiller l’aube,
ruse,
de ses mots éloignés le silence,

le corps de l’air.
De nulle écoute l’horizon
quand accoste ma résonance.
*
Le mot,
déjà reçu,
dans mes pas
, oublié,
oblique lame sinueuse
l’éclat…
de quel sentier,
livide cicatrice?
Vacille
le miroir le fleuve où s’est réfugiée la mer.

Soudain tari
le puits,
intime appui du jour
abrupte éclosion de ma bouche sonore.

Quel fil descend
depuis l’ éther jusqu’en la terre,
s’étend au plus profond où séjourne l’éveil?
Du plus obscur survient l’imprononcé,
détrempé de lumière.

extrait de  « Où se dressait le cyprès blanc  »  Gallimard  1992

 


Gerard Titus-Carmel – la gloire du charpentier


dessin: Titus Carmel – étude sur un coin de boîte

vous deux ombres qui m’accompagnez
dans tous mes déplacements
suspendues à mes lèvres      épiant mes faits & gestes
et prétendant me servir à tous desseins

toute figure double à ma mémoire exténuante
en quelque sorte

vous êtes le mot & la phrase en même temps
vous entravez ma marche     ralentissez
ma progression vers toujours plus d’ombre
toujours plus d’ombre

vous tirant avec moi
jusqu’au relais            jusqu’à la halte
dès le seuil vous respirerez l’odeur rance
vous serez surpris par la lumière
rectangulaire des combles
& par la poussière également surprise
dans les rais du jour ainsi le copeau de grisard dans
l’éclat de la lame

la gloire du charpentier »

Gérard Titus Carmel, La tombée, Fata Morgana 1987