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Leon Felipe – Don Quichotte est un poète prométhéen – 2


 

peinture  Serge Plagnol    La verte et rouge 2002 - Huile et pigments sur toile.JPG

 

 

Le Poète Prométhéen apparaît toujours dans l’Histoire comme un personnage imaginaire… mais l’imaginaire prométhéen gagne du réel… et la réalité domestique… se perd dans les ombres de l’Histoire.
Les rêves des hommes fabriquent l’Histoire… Les rêves sont la semence de la réalité de demain et ils fleurissent quand le sang les arrose et les féconde…
L’Histoire… est sang et rêves.
Et il arrive que le rêve se fait chair et la chair rêve.
Le Poète prométhéen s’échappe des ombres de la Mythologie… de l’imagination infantile des hommes, des livres sacrés… et de la maison même de Dieu… Et le Verbe… se fait chair…
Chair et symbole…


Leon Felipe – Don Quichotte et le rêve prométhéen (extrait )


 

 

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Le Poète Prométhéen apparaît toujours dans l’Histoire comme un personnage imaginaire… mais l’imaginaire prométhéen gagne du réel… et la réalité domestique… se perd dans les ombres de l’Histoire.
Les rêves des hommes fabriquent l’Histoire… Les rêves sont la semence de la réalité de demain et ils fleurissent quand le sang les arrose et les féconde…
L’Histoire… est sang et rêves.
Et il arrive que le rêve se fait chair et la chair rêve.
Le Poète prométhéen s’échappe des ombres de la Mythologie… de l’imagination infantile des hommes, des livres sacrés… et de la maison même de Dieu… Et le Verbe… se fait chair…
Chair et symbole…


Leon Felipe – Le poète promethéen


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Dessin  Max Ernst

 

Biographie, poésie, destin

Le poète raconte sa vie d’abord aux hommes ; puis,
quand les hommes s’endorment, aux oiseaux ;
après, quand les oiseaux s’en vont, ils la racontent
aux arbres…
Ensuite le Vent passe et il y a un murmure de frondes.
Ce qui peut aussi se traduire de la manière suivante :
Ce que je conte aux hommes est plein d’orgueil ;
ce que je conte aux oiseaux plein de musique ;
ce que je conte aux arbres, de pleurs.
Et tout forme une chanson composée pour le Vent,
dont, plus tard, ce spectateur unique et oublieux
ne pourra retenir que quelques mots.
Mais ces mots dont il se souvient sont ceux que
les pierres n’oublieront jamais.
Ce que le poète raconte aux pierres est
rempli d’éternité.
Cette chanson-là, c’est la chanson du Destin que les
étoiles, non plus, n’oublieront pas.

 

(Extrait de TU GAGNERAS LA LUMIERE )       MEXICO  1942

 


Leon Felipe – le poète et le philosophe


 

 

Je ne suis pas le philosophe.
Le philosophe dit :                   Je pense… donc je suis.
Moi je dis :                     Je pleure, je crie, je hurle, je blasphème… donc je suis.
Je crois que la Philosophie prend sa source dans le premier jugement. La Poésie dans la première plainte. Je ne connais pas le premier mot que prononça le premier philosophe du monde. Celui du premier poète fut : Ah !

Ah !

C’est le vers le plus ancien que nous connaissions. La pérégrination de ce Ah ! tout au long des vicissitudes de l’histoire fut jusqu’à maintenant la Poésie. Un jour ce Ah ! s’organise et intronise. Alors naît le psaume. Du psaume naît le temple. Et à l’ombre du psaume, l’homme a vécu de nombreux siècles.
Aujourd’hui, tout est brisé dans le monde. Tout.

Jusqu’aux outils du philosophe. Et le psaume est devenu fou : il s’est fait pleur, cri, hurlement, blasphème… et il s’est jeté la tête la première dans l’enfer. Là se trouvent aujourd’hui les poètes.                  Moi, du moins,       j’y suis.
C’est l’itinéraire de la Poésie tout au long des chemins de la Terre. Je crois que ce n’est pas le même que celui de la Philosophie. Raison pour laquelle on ne pourra jamais dire : c’est un poète philosophe.
Car la différence essentielle, entre le poète et le philosophe, ne réside pas, comme on l’a cru jusqu’à présent, en ce que le poète parle en verbe rythmique, cristallin et musical et le philosophe en paroles abstruses, opaques et doctorales, mais en ce que le philosophe croit en la raison et le poète en la folie.
Le philosophe dit :
Pour trouver la vérité, il faut organiser le cerveau.
Et le Poète :
Pour trouver la vérité, il faut faire sauter le cerveau, il faut le faire exploser. La vérité est bien au-delà de la boîte à musique et du grand classeur philosophique.
Quand nous sentons le cerveau se rompre et le psaume se briser en cri dans la gorge, nous commençons à comprendre. Un jour nous faisons le constat qu’il n’y a pas de fenêtres dans notre maison. Nous ouvrons alors une grande brèche dans le mur et nous nous échappons pour chercher la lumière, nus, fous et muets, sans sermon ni chanson.
Et puis, nous, les poètes, nous savons très peu de choses. Nous sommes de très mauvais étudiants, nous ne sommes pas intelligents, nous sommes feignants, nous aimons beaucoup dormir et nous sommes persuadés qu’il existe un raccourci caché pour arriver au savoir.
Et au lieu de méditer comme le philosophe ou de faire de la recherche comme les savants, nous posons nos grands problèmes sur l’autel des oracles ou bien nous laissons une pièce de dix centimes les résoudre par le hasard.
Et nous disons, par exemple : Puisque je ne sais pas qui je suis…que le sort en décide.
Pile ou face ?

PILE OU FACE ?


Leon Felipe – Le Clown des gifles


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Le substantif de l’espagnol c’est la folie et la déroute… et Don Quichotte est fou et vaincu…,  dépouillé de sa terre…
Et avec des rêves monstrueux…
-Mais… Don Quichotte… il est fou et vaincu ?
Ce n’est pas un héros ?
Ce n’est pas un prophète prométhéen ?
Ce n’est pas un rédempteur ?
-Silence ! Qui a dit que c’est un rédempteur ?
Il est fou et vaincu et pour le moment il n’est rien de plus qu’un clown… Un clown…
C’est vrai que tous les rédempteurs du monde ont été fous et défaits.
… Et clowns avant de devenir des dieux. Le Christ aussi fut un clown. Ceux qui, toujours, l’ont giflé… les grands impresarii ecclésiastiques qui ont vécu de la divine résistance de Jésus aux gifles veulent maintenant le faire Roi… Roi pour de vrai, avec sceptre d’or, qu’on peut toucher pour de vrai… Ils l’avaient assez exploité comme clown, comme Roi de pantomime, avec son sceptre en manche de balai et sa couronne d’épines… Ils veulent maintenant l’exploiter comme tyran et dictateur opérationnel…
Un jour le Pape bénira la bombe atomique et il la mettra dans la main de l’enfant Jésus à la place de la sphère et de la Croix… avec cette légende dessous : « Gare ! …gare à celui qui bouge !… Vive le Christ Roi ».
Et un autre jour, Franco fera la même chose avec Don Quichotte. Si les phalangistes espagnols voient que c’est une affaire et un excellent artifice pour se masquer, ils lèveront à nouveau leur bras et, du geste noir criminel, ils salueront le chevalier : « Vive Don Quichotte empereur ».
Mais Don Quichotte n’est qu’un clown. Le grand clown ibérique des gifles. La pirouette grotesque et funambulesque aussi est espagnole. Don Quichotte est le clown par antonomase.
Je vais dire comment il est né. Quand Cervantès avait 57 ans… le monde se mourait de langueur. Pleins de leur vanité, les anciens héros ne faisaient que raconter les vieux exploits classiques qu’on  connaissait tous par cœur et qui n’amusaient plus personne. Il a fallu les jeter de la scène comme on fait pour les mauvais comiques et inventer un spectacle nouveau. C’est comme ça que naît la farce. Quand le héros se fait clown et l’exploit pantomime. Quand apparaît Don Quichotte et que l’Espagne entre dans l’Histoire. Ils sont arrivés tous les deux avec le tour célèbre de la « justice », que vous connaissez tous. Et le monde fut en fête. Il y eut des rires pour tous.
Le premier qui rit de Don Quichotte, c’est Cervantès. Combien de fois, dans les premiers chapitres, les éclats de rire incoercibles l’obligent à arrêter d’écrire. Ha ! ha ! ha !
Et le premier qui rit de l’Espagne, c’est Dieu. Notre Dieu, ce Dieu ibérique que je vois encore en train de nous créer et, au seul son du mot « justice », arrêter ses doigts tremblants de rire dans l’argile tendre qui se met à prendre la forme d’une pirouette comique. Ha ! ha ! ha !

Après, tu t’es mis à rire… et j’ai ri,
ceux du Nord se sont mis à rire…
et ceux du Sud se sont mis à rire…,
les américains se sont mis à rire
et les vieux méditerranéens…
Tous se sont mis à rire… Tous.
Les peuples et les siècles,
les pierres et les astres,
les poux et les dieux.

J’entends encore le rire des hommes d’il y a 400 ans, quand les premières pierres tombèrent sur les épaules du clown de la Manche, dans l’aventure des galériens…et le rire des hommes d’il y a seulement dix ans… à Barcelone quand les tonnes de tolite sont tombées sur les petits-fils sans défense de ce pauvre clown… l’homme le plus vaillant et le plus légitime qui ait pu naître sur cette planète pourrie et abominable…
Sur ce grand inventeur de la justice.


Leon Felipe – le poète prométhéen


LE POETE PROMETHEEN

Joseph Marie Thomas Lambeaux (1852-1908) : « Prométhée »

Le poète prométhéen… vient rendre témoignage

de la lumière…
Et la Poésie entière du Monde… il se peut que ce soit la
Lumière…
Je pense que c’est un Vent enflammé et génésique
qui tourne sans cesse tout au long de la grande courbe de
l’Univers…
Quelque chose de si objectif, si matériel et si nécessaire…
comme la Lumière… Peut-être est-ce la Lumière…
La Lumière !
La Lumière dans une dimension que nous-mêmes nous ne connaissons pas encore.

Lumière…

Quand mes larmes t’atteindront
la fonction de mes yeux…
ne sera plus celle de pleurer…
mais de voir… Marin…larmes… larmes… larmes… le nuage… le fleuve… la mer… Là-bas…au-delà de la Merà la fin de mes larmes…se trouve l’île que cherche le navigateur.

Dans quel but nos yeux sont-ils faits pour pleurer et pour voir ?…

Je demande ça, comme ça.
Pour quelle raison, de ces deux œufs petits et blanchâtres
qui se cachent dans nos cavités ténébreuses sous
le front, comme deux nids à l’aine de branches d’arbre,
naissent au même moment et les pleurs et la
clarté resplendissante ?
Je demande, seulement.
Pourquoi dans la goutte amère d’une larme l’enfant voit,
pour la première fois, comment se brise un minuscule rayon
de soleil… et comment en partent, en s’envolant pareils à sept
oiseaux, les sept couleurs de l’arc-en-ciel ?
Je demande simplement.
Dans quel but naît la Lumière… cette pauvre lumière que nous
connaissons… avec la première larme de l’homme ?
Et pourquoi ne doit-elle pas naître, l’autre… la poétique… celle
que nous cherchons… avec la dernière larme du Monde ?

***Le poète prométhéen doit toujours mourir  bafoué et lapidé. Calomnié… crucifié et maudit !Le véritable poète est le Verbe… le Fils.La Poésie est la parole… Mais quand les marchands et les pharisiens du temple l’eurent salie et corrompue en l’utilisant pour vanter leurs marchandises et faire respecter les ordres injustes du Grand Prêtre… le Christ se mit à parler en paraboles… La parabole…n’est pas encore corrompue.La parabole est une façon oblique de parler par périphrases que les marchands ne peuvent utiliser

parce qu’elle ne s’adapte pas au mécanisme éhonté et cynique de leurs transactions.

 

Avec une parabole, je veux définir la Poésie et expliquer les trois classes de poètes qui existent

et qui ont existé dans le monde. Avec la parabole du Fils Prodigue. Le Christ, dans les Evangiles, ne rapporte que la première partie…

Mais il y a trois actes… Je vais la raconter ici dans sa totalité…Avec humilité et respect…Il n’y  rien d’hérétique dans ce que je vais dire…

Le Christ raconte cette parabole du Fils Prodigue pour glorifier le Père…

La miséricorde du Père… Quand les pharisiens commençaient à dire de Jésus qu’il s’asseyait à manger avec les prostituées et les publicains…

Mais on peut la raconter aussi pour glorifier l’Esprit…
C’est celle-là, la parabole complète :
En ce temps-là, il y avait un père qui avait de grandes richesses
et de la sagesse… Il avait aussi trois fils… Trois. Et les trois,
un jour, réclamèrent leur héritage et, avec cet héritage
sur l’épaule, chacun d’eux, l’un après l’autre, s’en alla
d’aventure de par le monde.
Le premier… nous le connaissons… il revint à la maison
terrorisé par un nuage noir qui passait… et avec la dernière
caravane du soir…
Le père, plein de pitié, le voyant de retour, fit sacrifier le
veau gras de cette année-là… et il y eut un festin et des
actions de grâce dans le clan car le père était riche et
respectait la loi… et parce qu’il était miséricordieux.
Là s’arrête la parabole évangélique, qui, davantage que la
parabole du fils est la parabole du père, la parabole où on
glorifie le père, la parabole du pardon qui sait parler ainsi :
« Bienheureux les pauvres d’esprit »…
Car il n’était autre qu’un « pauvre d’esprit » ce fils
qui en avait été réduit à n’être, après avoir dilapidé son avoir
avec prodigalité, qu’un gardien de cochons et à dormir dans
une porcherie… Un jour, à bout de force, il était retourné au
foyer paternel porté par les sirènes domestiques. Le père,
lorsqu’il l’avait vu prosterné à genoux sur les dalles de la cour
et arrosant le sol de ses larmes, avait ouvert grands ses bras et
l’avait relevé, miséricordieux… Mais il s’était senti triste et
affligé de son retour.
Le second fils demeura seul et épuisé dans un pays dur  et sec
où ne passaient ni marchands ni voyageurs. Lorsque
la nuit tomba sur cette terre dure, il s’endormit. Il fit un rêve.
Dans ce rêve, un aigle et un serpent se battaient. Le matin,
lorsqu’il s’éveilla, il dit : Je resterai ici. Et à cet endroit, il
planta sa tente. Autour de sa tente grandit une ville puissante.
Il aima et eut sept fils… Sept fils qu’il se prit à élever avec
les sept couleurs de l’arc-en-ciel. Puis il les  éleva encore
avec une flûte. Il fut l’inventeur de la parole, de la peinture
et de la chanson. Il mourut crucifié. On l’enterra parmi les
arbres et il se décomposa sous l’herbe.
Ce fils ne revint jamais… mais le père sut ce qu’il en était
advenu. Quand des marchands étrangers lui apprirent
qu’il était Prince d’une ville lointaine merveilleuse, pour
glorifier son fils, rempli d’allégresse, il ordonna le
sacrifice du veau gras de cette année-là et il y eut festin et
prières d’actions de grâce dans le clan, car le père était
homme riche qui observait la loi et… avait l’orgueil de
sa caste.
Cette parabole, c’est la parabole du fils, la parabole du
Verbe, du Verbe fait chair, de la chair multipliée qui se
plante dans la terre, s’enterre et se décompose dans la terre
pour que l’esprit se libère.
Le père avait su ce qu’il lui était advenu. Il avait écouté
son histoire, bouleversé, mais il s’était senti heureux et
satisfait parce que ce fils-là, vainqueur de la tentation des
sirènes domestiques, avait élevé sa propre maison loin du
clan, de nuit, dans le désert et dans la tempête…
Le père vit avec pitié le retour du premier fils… et avec
orgueil que le second ne soit jamais rentré… qu’il se soit
multiplié sur la terre, que la terre l’ait enseveli et qu’elle
l’ait recouvert comme une graine.
Le troisième fils ne revint pas, lui non plus… mais
c’est celui qui doit venir. Il s’est perdu comme Elie, rabattu
par le Vent sur la route du Soleil (Elie-Hélios)… Il reviendra
au Père quand l’Histoire sera consumée en faisant le tour
du monde et en fermant son cycle par le soleil.

Il est sorti de nuit par la petite porte du jardin et il entrera de jour quand les ombres s’en seront allées par l’escalier principal.

Il a embarqué avec la Lumière… et sur la Lumière il arrivera au Père mais par l’autre côté du Soleil… Il est l’argonaute des grandes promesses et des découvertes stellaires. De la rotondité de la terre, de la sphère et de la quatrième dimension … où il n’existe ni temps ni lieu, où l’on marche en suivant la lumière sans déclivité.

Ceux qui naviguent avec lui perdront un jour la foi, voudront l’assassiner comme ils voulurent assassiner Colomb et l’un d’entre eux ira jusqu’à dire : Tuons le Capitaine qui nous trompe car il n’y a pas d’autre terre ni d’autre monde et parce que l’ombre et les eaux noires n’ont pas de fin… Mais lui, il se sauvera, car il est l’évidence de la lumière.

Le père l’attendra tourné vers le couchant où il s’en était allé, mais il reviendra dans l’aurore, par l’autre côté de la terre. Le père sera de dos et ne le verra pas arriver et quand il se retournera, surpris, pour l’embrasser, le Fils ne s’agenouillera pas, et une colombe blanche scellera leur embrassement.

Alors, et pour glorifier l’Esprit par la grande fête de la Lumière, nous sacrifierons le veau prémicial. Parce que la voilà la parabole de l’Esprit où il est dit que le Fils ne retourne pas à la terre mais au Père, qu’il ne revient pas pour être pardonné par le Père mais pour fusionner amoureusement avec Lui…

Voilà la synthèse du grand processus poétique de l’Esprit qui marche parallèle au processus dialectique de la matière. Parce qu’ils sont trois : Le Père, le Fils et l’Esprit… la Thèse, l’Antithèse et la Synthèse.

Et les poètes sont trois selon cette dialectique spirituelle : Le domestique, le pauvre d’esprit qui reste là tout seul pour glorifier le Père, pour mettre à découvert son côté tendre et miséricordieux, pour faire voir ses entrailles amoureuses.

Une fois de retour et pour toujours dans sa maison, ce poète composera des complaintes et des chansons pour la liturgie orthodoxe en grande pompe rhétorique.

Ce sera un scribe… et un bon citoyen. L’autre, le second, est le Poète Prométhéen… le rebelle, le véritable rebelle… le Verbe… Le Fils. Il est né de l’imagination.

Il est sorti du mythe et des entrailles des livres sacrés… Puis il s’est fait réalité historique… les Grecs l’appelèrent Prométhée… plus tard Œdipe… c’est le Christ… et en Espagne il a pris le nom et la figure grotesque de Don Quichotte de la Manche…Le troisième est la parole lancée dans le Vent… la Lumière dans ses quatre dimensions remplissant l’Univers…

la Poésie, de l’Homme et de tous les Hommes dorénavant, sous toutes les latitudes de l’espace et du temps… la Sagesse amoureuse et musicale… la loi des sphères et de la larve dans le sang de l’homme, tout comme celle de l’instinct et de la grâce…

La synthèse ultime…Mais ce monde n’est pas encore notre monde.Parlons seulement du Poète Prométhéen pour le présent.

Le Poète Prométhéen est l’antithèse toujours … Le Fils, celui qui s’oppose à son Père, ce qui est la première 

affirmation créatrice, cruelle et non-miséricordieuse.

Il représente l’amour contre le froncement de sourcil menaçant de Jéhovah dans la Bible…

Et l’amour chez Prométhée contre la dictature capricieuse de Jupiter chez les Grecs…

Et l’amour chez Œdipe contre les ombres préhistoriques et subconscientes…

Et l’amour passionné et fou de l’Espagne chez Don Quichotte contre la raison absolutiste et froide de

l’Europe de la Renaissance.


Leon Felipe – nous sommes en pleurs


peinture: Fr de Goya –         The Last Communion of St Joseph Calasanctius

NOUS SOMMES EN PLEURS

Evêques ambulants
remettez votre camelote à sa place :
les idoles à la poussière
et l’espérance à la mer.

Je sais.
Je sais que vous avez peint
un siège dans les nues
et une flamme de souffre
au fond du puits.
Mais je ne suis pas venu
quémander une place dans la gloire
ni mettre la peur
à genoux.
Je suis de nouveau ici
pour faire valoir par mon sang
la tragédie du monde,
la douleur de la terre,
pour crier avec ma chair :
Cette douleur aussi est mienne.
Et puis pour ajouter :
Au commencement étaient les pleurs…
et nous sommes dans les pleurs.
-Au commencement était le Verbe.
-Le Verbe est la pioche
qui se plante dans l’ombre,
la pioche
qui perfore l’ombre,
le levier
qui fait tomber les portes,
l’outil…
qu’attendait la glaise,
qu’attendent encore les pleurs
et que l’ombre attend toujours.
Le Verbe vint et dit : Voici la glaise ;
que la glaise se fasse pleurs
(non pas que se fasse la lumière).
Et la glaise se fit pleurs.
Au commencement était la glaise…
La glaise faite pleurs !
la conscience des pleurs !
la douleur de la Terre !
-A qui parles-tu ainsi ?
-A celui qui jeta le premier œuf
dans la glaise visqueuse de la mare,
à celui qui féconda la première mare du monde,
à celui qui fit pleurs la glaise.
-Et qui es-tu, toi ?
-La glaise de la mare,
la glaise faite pleurs,
terre de larmes…
comme toi.
Personne n’est allé plus loin.
Au commencement étaient les pleurs
et nous sommes en pleurs.
Car le Verbe n’a pas encore dit :
Que les pleurs se fassent lumière.
-Il le dira ?
-Il le dira, sinon,
à quoi sert la mer ?
(Nos pleurs sont les fleuves
qui vont se jeter à la mer…)
Ou la vie peut-elle éternellement
être une lamentation enfermée dans une grotte ?
Dieu est la mer,
Dieu est le sanglot des hommes.
Et le Verbe se fit pleurs
pour mettre la vie debout.
Le Verbe est dans la chair
douloureuse du monde…
Regardez-le, là, dans mes yeux !
Mes yeux  sont les sources
des pleurs et de la lumière !
Et nous sommes en pleurs…
Nous continuons l’ère des ombres.
Qui est allé au-delà ?
Qui a ouvert une autre porte ?
Toute la lumière de la terre
l’homme la verra un jour
par la fenêtre d’une larme…
Mais le Verbe n’a pas encore dit :
Que les pleurs se fassent lumière !

Mexico, 1939


Leon Felipe – Le mot


photo auteur non identifié: provenance carte postale

photo auteur non identifié: provenance carte postale

 

 

LE MOT

Mais que disent-ils du mot, ces poètes, là ?
Toujours dans des discussions de modiste :
sans ceinture, peut-être… ou serré, plutôt…
pourquoi pas la tunique… ou bien la casaque…
ça suffit ! Le mot est un pavé, une brique. Vous m’entendez ?…
Vous m’avez entendu, Monseigneur ?
Une brique. Une brique pour élever la Tour… il faut que la Tour soit haute… haute… haute…
jusqu’à ne plus pouvoir être plus haute.
Jusqu’à ce qu’elle arrive à la dernière corniche
de la dernière fenêtre
du dernier soleil
et qu’elle ne puisse pas être plus haute.
Jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une seule brique, un seul mot… l’ultime brique… le  mot ultime
qu’on lance alors sur Dieu à toute volée
avec la force du blasphème ou de la supplique…
et qu’on lui défonce le front… pour voir si, dans son crâne,
se trouve la Lumière… ou se trouve le Néant.