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Lory Bedikian – Par delà la bouche


Lory Bedikian: Beyond the mouth

Click here for the audio clip Beyond the mouth read by the author Lory Bedikian.

On the back of every tongue in my family
there is a dove that lives and dies.

At night when my aunts and uncles sleep
the birds comb their feathers, sharpen beaks.

They are carriers, not only of the olive
branch, but the rest of our histories too.

As from the ark, we came in twos
with tired eyes from Lebanon, Syria,

the outskirts of Armenia and anywhere
where safety said its final prayers and died.

Like every simile ever written, the doves
or our tongues are tired and misread.

Dinners begin with mounds of bread, piled
dialogues between the older men.

Near our dark throats, the quiet
birds lurk to watch meals descend,

take phrases that didn’t reach
the truth and spin them into nests.

Now and then, we spit them out in shapes
of seeds, olive pits, or spines of fish.

The men never watch what enters past
the teeth, what leaves their moving lips,

and the doves know this. The women shut
their mouths when they don’t approve

of the squawking laughs. There is a saying
(or at least there should be) that if one doesn’t

believe what is said or true, they can ask
the dove on the back of the tongue

and it will chirp the ugliness or the pitted
truth, of how we choke on what we hide.

“Beyond the mouth” was first published in Timberline.

 

—————-

Par delà la bouche

Derrière chaque langue dans ma famille
Il y a une colombe qui vit et meurt.

La nuit, lorsque dorment mes oncles et tantes
Les oiseaux lissent leurs pennes, aiguisent leurs becs.

Les messagers, non seulement du rameau
D’olivier, mais aussi de ce qui reste de nos histoires.

Telle cette arche, où à deux nous sommes venus
Les yeux las, du Liban, de Syrie,

Des lointaines contrées d’Arménie et partout
Où la sécurité a dit ses dernières prières et a disparu.

Comme toute comparaison déjà écrite, les colombes
ou nos langues sont lasses et faussées.

Les dîners commencent par des monceaux de pain, des piles
De dialogues qu’échangent les anciens.

Près de nos gorges sombres, en silence
Les oiseaux sont tapis pour voir tomber la nourriture,

S’emparer des expressions hors d’atteinte de
La vérité, les tissant pour en faire des nids.

De temps à autre, nous les crachons en forme
De graines, de noyaux d’olives ou d’arêtes de poisson.

Les hommes ne voient jamais ce qui passe au-delà
Des dents, ce qui s’éloigne de leurs lèvres mouvantes,

Et les colombes savent cela. Les femmes ferment
La bouche lorsqu’elles désapprouvent

Les rires braillards. Un dicton
(du moins, il devrait exister) dit que si l’on ne

croit pas ce qui est dit ou vrai, ils peuvent demander
à la colombe derrière la langue

alors elle gazouillera la laideur ou la vérité
trouée, comment nous étouffons ce que nous cachons.

 


Nadia Tueni – En montagne libanaise


photo perso: montagne du plateau de Lassithi ( Crète)... n'étant jamais allé au Liban... mais je suppose qu'il y a - dans la sécheressse, - des points communs

A la découverte  ( en voletant  cueillir  du pollen ), l’abeille  que je suis  découvre « encres du monde », – de Claire-Lise

dont j’extrais ce  beau texte

En montagne libanaise, un poème de Nadia TUENI (Liban)

———

Se souvenir – du bruit du clair de lune,
lorsque la nuit d’été se cogne à la montagne,
et que traîne le vent,
dans la bouche rocheuse des Monts Liban.

Se souvenir – d’un village escarpé,
posé comme une larme au bord d’une paupière ;
on y rencontre un grenadier,
et des fleurs plus sonores
qu’un clavier.

Se souvenir – de la vigne sous le figuier,
des chênes gercés que Septembre abreuve,
des fontaines et des muletiers,
du soleil dissous dans les eaux du fleuve.

Se souvenir – du basilic et du pommier,
du sirop de mûres et des amandiers.

Alors chaque fille était hirondelle,
ses yeux remuaient, comme une nacelle,
sur un bâton de coudrier.

Se souvenir – de l’ermite et du chevrier,
des sentiers qui mènent au bout du nuage,
du chant de l’Islam, des châteaux croisés,
et des cloches folles, du mois de juillet.

Se souvenir – de chacun, de tous,
du conteur, du mage, et du boulanger,
des mots de la fête, de ceux des orages,
de la mer qui brille comme une médaille,
dans le paysage.

Se souvenir – d’un souvenir d’enfant,
d’un secret royaume qui avait notre âge ;
nous ne savions pas lire les présages,
dans ces oiseaux morts au fond de leurs cages,
sur les Monts Liban.