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Maurice Fickelson – le solitaire


LE SOLITAIRE

Quand vient le soir, le bruit des pas du Solitaire se fait entendre et résonne le long des rues déjà désertes. C’est un quartier paisible de retraités cossus. Peu de commerces : des antiquaires, deux librairies dont l’une dent aussi un rayon de musique. Les retraités achètent beaucoup de livres ; ils en lisent quelques-uns. Ils ne sortent que pour leur journal du matin et pour leur promenade de l’après-midi qui leur donne l’occasion de voir ce qu’il y a de nouveau dans les boutiques : une règle qu’ils s’imposent, une obligation à laquelle ils se soumettent ; le confort les retient chez eux. Ils ont des nids douillets ; des installations coûteuses de télévision multimédia et de haute fidélité ; des congélateurs, de volumineux congélateurs. On leur livre tout ce qu’il faut à domicile.

Ils suivent des régimes et font de la gymnastique ; dans l’ensemble, ils se portent bien. Les enfants viennent les voir le dimanche. Le reste de la semaine,

ils classent leurs disques et leurs cassettes ; ils n’aiment pas la musique, la musique qu’ils achètent, mais ils aiment bien faire des classements. Le soir, s’ils osaient, ils regarderaient la télévision ; mais il y a les voisins, et ils n’osent pas ; c’est une question de standing culturel.

Alors, ils lisent. Ils se couchent tôt avec un bon livre et s’endorment en lisant. Les pas du Solitaire traversent la nuit et résonnent le long des rues.

Quelqu’un s’éveille et dit : « C’est encore le Solitaire. Ne peut-il s’empêcher de nous réveiller au milieu de la nuit et de nous priver d’un bon sommeil mérité par une vie de labeur ? Mais il marche quand les autres dorment, et son pas est arrogant sur le pavé de nos rues. »

Le Solitaire l’entend et s’arrête. Il regarde les volets fermés. Il ne savait pas. Il ne rencontrait jamais personne. Il ne pensait pas gêner. Arrogant, lui ?

Pourquoi irait-il troubler le sommeil des autres ?

Si seulement il avait une raison de marcher. Autrefois, peut-être. Peut-être… Et il repart dans le doute, d’un pas plus lent, presque sans bruit. L’alignement des réverbères paraît tirer devant lui la rue interminablement vers le haut d’une colline.

Après quelques minutes, il se sent mieux. Il se dit que s’il marche assez longtemps, il finira par se trouver une raison de continuer.

 

-M Fickelson,         extrait de  « pratique de la mélancolie » – Gallimard, 1995

 

 


Henri Michaux – Je n’ai pas entendu l’homme


sculpture: Jacques Lipschitz femme drapée 1919

 

 

 

 

Je n’ai pas entendu l’homme, les yeux humides de piété, dire au serpent qui le pique mortellement: « puisses-tu renaître homme et lire les védas ». Mais j’ai entendu l’homme comme un char lourd sur sa lancée écrasant mourants et morts, et il ne se retournait pas.

 

 


Son nez était relevé, comme la proue des embarcations vikings, mais il ne regardait pas le ciel, demeure des dieux, il regardait le ciel suspect d’où pouvait sortir à tout instant des machines implacables, porteuses de bombes puissantes.

 

extrait de Ecce Homo

sculpture; Ossip Zadkine