voir l'art autrement – en relation avec les textes

Articles tagués “livre

Murièle Modely – début


tracés  sur  trottoir  Vllb 02.jpg

photo perso: Villeurbanne  nov 2019

 

je n’ai pas pu relire le livre
problème de vue ou de langue
l’enfance est illisible
les pages indéchiffrables à force d’être mangées
par des mains trop fébriles
je n’ai pas pu le livre, relire, relier
– adieu le cuir, la fibre, le cœur des souvenirs
le temps passe, tout devient noir
comme ma peau
complexe et incompréhensible


Personnages – ( RC )


Anna Malina    anim perso  livre  PERSONNAGE.gif

animation: Anna Malina

Ici, le récit prend une autre tournure:
il y a des êtres qui prennent consistance,
quand les pages se tournent .
L’auteur sait faire s’agiter
les lignes imprimées,
et, au fil des chapitres,
les personnages apparaissent.

Ils commencent à vivre, répondent aux situations.
Leur caractère se dessine,
se précise,
et on ne serait pas surpris de les reconnaître,
si un film s’emparait du scénario.
Ils seraient animés  » pour de vrai »,
mais nous seraient déjà familiers .

Nous les avons déjà rencontrés.
            Ils dessinent leur contour flou
            à l’intérieur même du livre
et peut-être ne demandent-ils
qu’à en sortir.
                                         Le font-ils ?
                  et à l’insu de l’auteur ?

Il est difficile de le savoir,
car, s’ils le font,
c’est quand nous dormons,
et ils s’emparent de nos rêves
pour les transformer à leur guise.
                         C’est pour cela qu’à notre réveil
l’oubli passant au-dessus,  nous ne remarquons rien.

Je me rappelle toutefois,
qu’un jour des personnages
que l’on croyait fictifs,
soumis au rang modeste
de créatures de papier
ont réellement demandé à être reçus
par l’auteur les ayant négligés.

C’étaient des gens bien ordinaires,
certes au profil un peu plat
( pouvant rentrer sans dommage dans les livres),
mais qui étaient parvenus à grignoter ceux-ci
de l’intérieur…
survivant , en se nourrissant du récit même
                  qui n’avait pas trouvé de conclusion.

Bien entendu, c’est une affaire qui a fait grand bruit,
et un dramaturge assez connu
a exploité ce fait divers
pour prétendre leur trouver un autre auteur,
et, par là même les intégrer dans sa pièce
( une pièce qui était toujours en construction…
–    ou plutôt qu’il n’arrivait pas à terminer )…

On peut imaginer le décor classique d’une pièce
de théâtre de boulevard:             un buffet,
      un canapé,           une bibliothèque
une table            où l’on a disposé des assiettes,
                                              et surtout des portes
où les comédiens peuvent passer selon les scènes
de côté cour à jardin ( et inversement ).

Ce qu’on sait moins,
c’est qu’une fois nos personnages
« concrétisés » pour jouer leur propre rôle
dans la pièce –    qui n’était pas encore faite  –
n’ont pas tardé à se trouver
dans la même situation
que celle du livre           dont ils étaient sortis.

                     A la première:
beaucoup de monde voulut assister ,
cette représentation des « six personnages en quête d’auteur »
                ( on allait enfin savoir le fin mot de l’histoire ! ).
Au lever de rideau on ne s’attendait tout de même pas
à ce que le décor soit entièrement grignoté
par les personnages.

Eux-même avaient disparu
                          dans un grand trou
qu’ils sont arrivés à creuser dans le plateau.
                   On ne les a jamais retrouvés.
Peut-être hantent-ils les rues,
les gares ou les ministères
ou sont-ils aller habiter jusque dans nos esprits ?

RC – nov 2019


Jeanne Benameur – j’attends


( extrait de son recueil: « l’exil n’a pas  d’ombre » )

Résultat de recherche d'images pour "house refugee dust syria"

Ils ont déchiré mon unique livre.
Je marche.

Ont-ils brûlé ma maison?
Qui se souviendra de moi?
Je tape dans mes mains.

Fort. Plus fort.

Je tape dans mes mains et je crie.
Je tape mon talon, fort, sur la terre.
Personne ne pourra m’enlever mon pas.

Et je tape. Et je tape.
La terre ne répond pas.

Ni le soleil ni les étoiles ne m’ont répondu.
Trois jours et trois nuits je suis restée.

J’ai attendu.

Il fallait bien me dire pourquoi.
Pourquoi.

Il n’y a pas eu de réponse dans le ciel.

Il n’y a pas de réponse dans la terre.
Alors je tape le pied, fort, de toute la force qui a fait couler mes larmes.

J’attends.
Dans le soleil.
Dans le vent.

J’attends.

Que vienne ce qui de rien retourne à rien et que je com­prenne.
J’ai quitté l’ombre des maisons.
Je vais. Loin.

Loin.              Pas de mot dans ma bouche.


Sonia Branglido – Une étrange lumière jaune 


Afficher l’image source

 

Une étrange lumière jaune 
Surgie de la page froissée 
D’un très vieux livre 
Dessine sur le mur aux oiseaux 
L’ombre d’un chant mystérieux 
Rêve éveillé sous un bel arbre 
L’écorce d’un jeu de mots dits 
Le silence se fait mélodie 
Pour donner des couleurs aux voyelles 
Écrire la musique des larmes de l’automne 
Entre mémoire et des espoirs 
La poésie au cœur des arts 


la musique a été transportée ailleurs – ( RC )


peinture: Paul Delvaux

J’entends le silence,
comme un souffle en négatif,
.. et c’est la nuit.
Evidemment la musique est toujours là.
Mais elle a été prélevée, et se trouve ailleurs

en-dehors de la ville,
dans une petite pièce
où deux femmes en miroir lisent un petit livre,
accompagnées dans leur pensée
par la mélodie du chalumeau.

( vous savez, cette toute petit flûte
qui a accompagné
la traversée de l’eau
dans l’histoire du musicien d’Hamelin
entraînant avec lui rongeurs, et enfants ) .

Ici c’est un homme
en grand manteau rouge
comme sorti
d’une peinture allemande.
Une étrange lueur nimbe les lectrices .

Une fausse perspective,
au sol en damiers rigides
curieusement ouverte
permet pourtant aux roses
de s’épanouir,        malgré l’obscur .

RC – oct 2017

 

( d’après une peinture de Paul Delvaux )


Est-ce un homme qui pleure ? – ( RC )


marque-page-kosha-or-bleu-livre.jpg

en « réponse »  au texte  précédent, de Susanne  Derève

 

Est-ce un témoignage d’amour,
cette plume qui est
le marque page
de notre livre ?

Est-ce que nos vies
sont liées
par ce serment écrit ,
avec cette plume, justement ?

Mais les pages se sont tournées,
avec les années :
il n’y a plus
que les miettes du passé .

Si la tendresse se conjugue maintenant
à l’imparfait,
faut-il regretter d’avoir dit,
 » je t’aimais ? « 

J’ai connu d’autres chapitres    ;
l’oiseau de l’amour
est revenu reprendre sa plume, et s’est envolé 
mais je n’ai pas de regrets .

RC

 


Leon Felipe – Don Quichotte et le rêve prométhéen (extrait )


 

 

DSC_0224-1.jpg

 

Le Poète Prométhéen apparaît toujours dans l’Histoire comme un personnage imaginaire… mais l’imaginaire prométhéen gagne du réel… et la réalité domestique… se perd dans les ombres de l’Histoire.
Les rêves des hommes fabriquent l’Histoire… Les rêves sont la semence de la réalité de demain et ils fleurissent quand le sang les arrose et les féconde…
L’Histoire… est sang et rêves.
Et il arrive que le rêve se fait chair et la chair rêve.
Le Poète prométhéen s’échappe des ombres de la Mythologie… de l’imagination infantile des hommes, des livres sacrés… et de la maison même de Dieu… Et le Verbe… se fait chair…
Chair et symbole…


Xavier Grall – Solo


 

 

 

Chapelle  Méné  Bré   520.jpg

 

photo perso  . Le Méné-Bré   2011

 

Seigneur me voici c’est moi
Je viens de petite Bretagne
Mon havresac est lourd de rimes
De chagrins et de larmes
J’ai marché
Jusqu’à votre grand pays
Ce fut ma foi un long voyage
Trouvère
J’ai marché par les villes
Et les bourgades
François Villon
Dormait dans une auberge
A Montfaucon
Dans les Ardennes des corbeaux
Et des hêtres
Rimbaud interpellait les écluses
Les canaux et les fleuves
Verlaine pleurait comme une veuve
Dans un bistrot de Lorraine
Seigneur me voici c’est moi
De Bretagne suis
Ma maison est à Botzulan
Mes enfants mon épouse y résident
Mon chien mes deux cyprès
Y ont demeurance
M’accorderez-vous leur recouvrance ?
Seigneur mettez vos doigts
Dans mes poumons pourris
J’ai froid je suis exténué
O mon corps blanc tout ex-voté
J’ai marché
Les grands chemins chantaient dans les chapelles
Les saints dansaient dans les prairies
Parmi les chênes erraient les calvaires
O les pardons populaires
O ma patrie J’ai marché
J’ai marché sur des terres bleues
Et pèlerines
J’ai croisé les albatros
Et les grives
Mais je ne saurais dire
Jusques aux cieux
L’exaltation des oiseaux
Tant mes mots dérivent
Et tant je suis malheureux
Seigneur me voici c’est moi
Je viens à vous malade et nu
J’ai fermé tout livre
Et tout poème
Afin que ne surgisse
De mon esprit …./

 

( début du long poème  « Solo »…  ed Calligrammes )


Décalqués dans le relief des choses – ( RC )


Résultat de recherche d'images pour "pentti sammallahti"

photo : Pentthi Sammallahti

 

 

Je suis rentré par hasard dans un enclos,
je m’en suis approché, comme si j’avais tourné
une page d’un livre,         et que la photographie du lieu
me chuchote la chanson de son infini.

Je ne regarde pas ce monde ;
                                             c’est lui qui me regarde,
car l’immobilité ne semble qu’un faux semblant.

Les chiens et oiseaux solitaires,         je les reconnais,
mais il semblent des survivants dans un monde pétrifié,
la lumière sourdant de l’intérieur, même…

Il y a aussi des hommes, se découpant sur celui-ci,
mais                   qui ne semblent pas à leur place ,
survivants aussi d’un lieu, décalqués dans le relief des choses,
                       happés par l’étrangeté des instants,

où la lune se cristallise,
les arbres dépouillés peints par Bruegel
semblant y trouver leur place.

C’est qu’une fois après avoir longé cet enclos,
y être entré comme par effraction ,
il est difficile d’échapper  aux noirs profonds, et bruns tourbeux,
et à la neige qui semble attendre.

Cela demeure, à la façon d’une image      qui s’inscrit en creux,
comme la persistance rétinienne . :
on ne peut se contenter de tourner la page pour revenir au point de départ ;

rien ne coule,              le méandre du fleuve fait vœu de silence ,
et on dirait que l’origine du monde est tout à côté.
           Ce qu’on prend pour une esquisse
          a quelque chose de définitif.


RC – juin 2017


Yôko Ogawa – La formule préférée du professeur


Bronzino 4994435671.jpg

peinture: Bronzino

Tout le monde ne lit pas le même livre.

Les mots ont beau être les mêmes,

ils ne nous parlent pas à tous

de façon identique.


le livre est trop pesant – ( RC )



Si le livre est trop pesant,
et la lumière faible,
alors, je ferme les yeux
sur le défilé des pages.

Ce qui se passe dedans ?
j’ignore encore
ce que réservent
les détours de l’histoire.

Elle se déroule sans moi.
Ce sont des récits secrets
auxquels d’autres
pourront accéder.

En attendant me voila reparti
derrière le rempart du sommeil,
avec l’âme qui s’invente
tout un parcours.

C’est comme un insecte
prisonnier dans une boîte
dont les elytres
heurtent les bords.

Il en cherche la sortie,
et le rêve, de même
voudrait repousser les remparts,
en écarter les limites

pour vivre sa vie aventureuse,
détachée du corps,
et des cieux intérieurs
pour s’élancer au-dehors

hors de la conscience,
avec beaucoup de choses
encore inconnues ici :
de la musique, des odeurs

et une couleur de l’arc-en-ciel
qu’il faudrait inventer,
car on ne peut pas la saisir :
elle s’échappe comme le temps

elle est toujours en fuite,
traversant le noir
avec ses propres images
que l’on retrouve en désordre

quand par quelque hasard
on en trouve des traces,
éparpillées au petit bonheur
lorsque le réveil sonne.

Le livre est fermé,
tout à côté,
et on pourrait penser
que des idées ont filtré

dans l’espace nocturne,
comme un joute silencieuse,
une sarabande où les astres
se combattent

et rusent avec l’esprit :
la logique est abolie,
tout est alors possible,
et juste quelques bribes

se retrouvent au matin.
Il faut faire attention
car ces traces fragiles
disparaissent rapidement

– ainsi des bulles éphémères,
lorsque la lumière
commence à filtrer
à travers les volets .

RC – oct 2016


Gemma Gorga – le livre des procès-verbaux ( 13 )


106-img-1144_DxO

                       dessin – Wilfredo Lam

On pesait le corps quelques instants avant la mort. On pesait le même corps quelques minutes après la mort. Une simple opération de soustraction devait indiquer le poids de l’âme. J’y pense maintenant alors que j’ai le nouveau livre entre mes mains, les mots encore poisseux comme les plumes d’un oiseau
qui vient de naître. Et je me demande si une fois qu’il sera lu il pèsera moins. Comme un corps quand il perd son âme.

 

Pesaven el cos uns minuts abans de morir. Pesaven el mateix cos
uns minuts després de morir. Una simple sostracció matemàtica els
havia d’indicar el pes de l’ànima. Hi penso, ara, mentre sostinc el
llibre nou entre les mans, les paraules encara untoses com les plomes
d’un ocell nascut de poc. I em pregunto si, un cop llegit, també
pesarà menys. Com un cos quan perd l’ànima.
© Gemma Gorga                        ( traduit du catalan par Jep Gouzy)


Embrasser le monde, même à courte échelle – ( RC )


peinture Antoni Tapies_- 1951 Asia _Sao Paulo Museum of Modern Art, Brazil

peinture Antoni Tapies_- 1951 Asia            Sao Paulo Museum of Modern Art,           Brazil

 

 

Avec quelques idées, des pas hésitants sur la berge,

Il se hasarde sur le seuil de l’existence,

 

Et quelquefois trempe son corps         en entier,

Ou juste un doigt,   histoire de « tester ».

 

C’est sûr,                sa vue ne porte pas loin, pas plus

que la lueur d’une lampe de poche, pointée sans grande portée.

 

Nous dirons que c’est la nuit, ou un soir bien avancé.

Ce n’est pas un phare, qui fend l’obscurité.

 

Mais plutôt une luciole .

Une pensée qui jouit de sa propre lumière .

 

L’étreinte de l’extérieur,             est un espace .

qui semble se refermer sur lui à mesure qu’il avance .

 

L’arbre était immobile ,  sentinelle de plein vent .

Une présence,   qu’il aurait pu ne pas voir ,

 

s’il était passé une dizaine de mètres sur le côté .

En fait,        la marche porte son propre aveuglement .

 

Il est difficile d’embrasser le monde, même à courte échelle,

Sans se faire porter par la lumière d’un astre .

 

Celle d’un livre, par exemple .

Sans être universel,           le regard en sera plus étendu .

 

 

RC – nov 2014


Raymond Carver- Boire au volant


jeu simulateur de conduite

 

 

Nous sommes  en août et je n’ ai pas
Lu un livre en six mois
sauf celui qui s’ appelle:  la retraite de Moscou
par Caulaincourt
Néanmoins, je suis heureux
de monter  avec mon frère en voiture
et de boire une pinte de Old Crow.

Nous n’avons plus de place pour l’esprit  ,
nous sommes en train de conduire .

Si je fermais les yeux pendant une minute
Je serais perdu, encore
Je pourrais volontiers me coucher et dormir pour toujours
à côté de cette route
Mon frère me pousse du coude.

D’une minute à l’autre, quelque chose va arriver.

tentative  de traduction  ( RC ) de l’original, ci-dessous
It's August and I have not 
Read a book in six months 
except something called The Retreat from Moscow
by Caulaincourt 
Nevertheless, I am happy 
Riding in a car with my brother 
and drinking from a pint of Old Crow.
 
We do not have any place in mind to go, 
we are just driving.
 
If I closed my eyes for a minute 
I would be lost, yet 
I could gladly lie down and sleep forever 
beside this road 
My brother nudges me.
 
Any minute now, something will happen.

Emily Dickinson – Nous avons tout appris de l’Amour


di148bl

Nous avons Tout appris de l’Amour
L’Alphabet – les Mots –
Un Chapitre – tout le Livre grandiose –
Puis – la Révélation s’est refermée –

Mais dans les yeux de l’Autre
Chacun contemplait une Ignorance –
Plus Divine que celle de l’Enfance
Et chacun redevenu Enfant, pour l’autre –

A tenté d’exposer ce que
Ni l’un ni l’autre – ne comprenait –
Quel dommage, que la Sagesse soit si vaste –
Et la Vérité – si variée !

-(poème 531)

extrait du site de ladySil: « passionément , Emilie D. » où ceux qui cherchent de la « matière », pour lire cette poétesse, n’auront  que l’embarras du choix…

photo: Vivan Sassen

photo: Vivian Sassen

-En voici le texte  original

We learned the Whole of Love —

We learned the Whole of Love —
The Alphabet — the Words —
A Chapter — then the mighty Book —
Then — Revelation closed —But in Each Other’s eyes
An Ignorance beheld —
Diviner than the Childhood’s —
And each to each, a Child —Attempted to expound
What neither — understood —
Alas, that Wisdom is so large —
And Truth — so manifold!

Quelle est la mémoire des pierres ? – ( RC )


pierres du musée lapidaire:                         photo ville de Narbonne

 

 

Quelle  est la mémoire des pierres,

Celles qui se cachent  sous la mousse,

Aux traces  noires incendiaires,

Sous le lierre qui repousse ?

 

Des  siècles  traversés

Qui se souvient, des hommes trépassés….?

Peut-être les statues renversées,

Aux bras mutilés et  têtes fracassées …

 

La mémoire des pierres attend,

Derrière de nouveaux murs,

De l’histoire, les mouvements,

Les révoltes  et les  fêlures…

 

Les combats  et les guerres,

Les armées en déroute,

Nous parlent  des hiers,

Jusque dans les  voûtes.

 

Portées en arabesques,

Par des colonnes massives,

Et la peinture écaillée des fresques,

Sous d’autres perspectives,

 

D’autres  époques et manières de vivre,

Recouvrant églises et temples,

Telles les pages  d’un livre,

Ouvertes à celui qui les contemple.

 

La mémoire des pierres s’mprègne du temps,

Et  du labeur des hommes, la trace

Même parfois teintées de sang,

Indifférentes  aux ans qui s’entassent.

 

Elles sont comme des sentinelles,

Tout au sein de leur masse,

Une part d’éternel,

Alors que les hommes passent.

 

Les dressant comme un défi, debout

Contre le soleil et la tempête…

Elles parlent encore de nous,

Offrant au futur,le récit de leur parole muette.

 

 

RC –  juin  2014


La couleur fluide, tout au long des pages du livre – ( RC )


page d'almanach "revival"  editions du Rouergue

page d’almanach « revival » editions du Rouergue

 

 

 

Il y a des lignes qui s’écrivent,
De la couleur fluide,
Qui l’accompagne et la guide,
Tout au long des pages des livres.

Ils s’ouvrent et se déplient,
Et les mots s’espacent ou se pressent,
Comme le temps d’une caresse,
– le temps évanescent d’une folie –

 


RC – avril 2014


Miquel Marti I Pol – Métamorphose


 

observatoryroom.org- secret museum 0[1]

 

 

 

 

 

 

Métamorphose

 

 

Parfois la mort et moi ne faisons qu’un :

nous mangeons la même tranche de pain

et buvons le vin de la même coupe,

en bons amis nous partageons les heures

sans rien dire, lisant le même livre.

Parfois, je suis tout seul à la maison,

et voilà que la mort, ma mort, m’est présente.

Nous discutons alors tranquillement

des événements du monde et des filles

que je ne peux avoir. Tranquillement

nous parlons, la mort et moi, de cela.

Parfois — et seulement à ce moment —

c’est elle, la mort, qui écrit mes poèmes

et me les lit quand je tiens lieu de mort,

je l’écoute en silence, c’est ainsi

qu’elle doit m’écouter lorsque je lis.

Parfois la mort et moi ne faisons qu’un.

Ma mort et moi ne faisons qu’un,

le temps s’effeuille lentement et nous le partageons,

la mort et moi, sans faire de manières,

dignes, si je puis m’exprimer ainsi.

Puis les choses se remettent à leur place

et chacun reprend son chemin.

 


Délire = lire à l’envers ( RC )


Tu as essayé de combler la muraille des mots
>                             en froissant l’écriture du feu,
Il a laissé des traînées noires sur le chapitre des hommes,

Il était question de prophéties,
C’était écrit dans le grand livre,
Tu as essayé d’en arracher les pages,

S’il fallait dévier le cours du temps,
Comme installer un barrage,
Contre une apocalypse annoncée,

Tu as changé le feu en glace, alors
Se mêlant de l’hiver,                                           étendu aux orgues du blizzard,
Et la succession d’arbres revêches,  accrochés de leurs serres aux pentes.

Tu as été sourd à ce que dit la terre,
Commandé aux éléments,    creusé des canaux,    abattu des forêts immenses
Mais si tu as lu à l’envers,                                               ou traduit avec contresens,

Joué l’apprenti-sourcier,          et en guise de semeur
Semé les erreurs,               comme autant d’incendies
>                 Le retour en arrière n’est plus possible.

Le pouvoir enivre                                et file entre les doigts comme du sable,
>       Lire à l’envers, délire
…  Et maintenant,                               que fais-tu, dans ta maison détruite ?

RC –           11 juillet 2013


Jorge Luis Borges – les choses


 

photo:         CoreyS5

 

 

Le bâton, les pièces de monnaie, le porte-clés,
la serrure docile, les lettres tardives
qui ne seront pas lues dans le peu de jours
qu’il me reste, les cartes de jeu et le tableau,

un livre, et, entre ses pages, la violette
flêtrie, monument d’un soir
sans doute inoubliable mais déjà oublié,
le rouge miroir occidental dans lequel

une illusoire aurore brille. Oh, combien de choses,
plaques, seuils, atlas, tasses, épingles,
nous servent d’esclaves tacites,

aveugles et si étrangement discrets !
Elles dureront au delà de notre oubli;
elles ne sauront jamais que nous sommes partis.

 

Traduit de l’espagnol par E. Dupas

 

 


Edmond Jabès – angoisse d’une seule fin ( 01 )


peinture   Aquarelle   Emil Nolde

peinture                   Aquarelle              Emil Nolde

Être encore où l’on n’est plus
que cet « encore » à vivre.

Les mots de l’amitié précèdent,
toujours, l’amitié comme si
celle-ci, pour se manifester,
attendait d’être annoncée.

I.
Nous ne pouvons avoir une image
de nous-mêmes.
En avons-nous une d’autrui?
Sans doute, mais nous ne savons, jamais, hélas, si elle est la bonne.

Voir, comme on dirait « au revoir » à un
étranger, en le regardant partir.
Ce qui passe éclaire le passage.
Ce qui demeure, l’annule.

Ouvre mon nom.
Ouvre le livre.

Le bonheur que l’on éprouve à aimer n’est pas, forcément, lié à un amour heureux. Il est besoin d’amour.

Dans le miroir de ma salle de bain, je vis apparaître un visage qui aurait pu être le mien mais dont il me semblait découvrir, pour la première fois, les traits.

Visage d’un autre et, cependant, si familier.
Groupant mes souvenirs, je retrouvais, à travers lui, l’homme avec lequel on me
confond mais dont je suis seul à savoir que, de tout temps, il fut, pour moi, un étranger. Brusquement, le visage disparut et le miroir,
ayant perdu sa raison d’être, ne refléta plus que le pan de mur, lisse et blanc, qui lui faisait face.
Page de verre et page de pierre, dialoguant
entre elles, solitaires et complices.
Le livre n’a point d’origine.

Jeune est le monde au regard de l’éternité et
si vieux, au regard de l’instant.

Demande-t-on à une île qui elle est?
La mer la flatte et l’étourdit.
Un jour, elle l’engloutira.

Fixée à rien. Fixée à l’eau.


Cribas – Brûlure indigeste


peinture : Antoni Tapiès – sans titre

Brûlure indigeste ou Impitoyable farniente

Cribas 2010Lien permanent

Il y a le temps qui s’arrête

La télévision

Les Monk et autres merveilles

Les histoires secrètes

Un peu de musique

Parfois un livre

Pas trop près des yeux.

Deux mois sans vivre à l’extérieur

Et mon fort intérieur

Agrandit ses remparts :

Ces petits riens nulle part

Avides de bonheur.

Il y a la mélancolie

Cette sournoise silencieuse

Se prêtant au jeu, rieuse,

De l’âme tout contre sa folie.

Il y a enfin la vie

L’invisible

Celle qui est toujours en fuite

Celle qui gicle.

Il y a le temps à terre

En noir

Et blanc vers les cieux

Entre les deux

Ça fait plutôt pissotières.

La fatigue use

Et la terre tourne

Encore et toujours autour des fusées

Séjourne le soleil sans ruse.

Il faut se battre

Comme la lumière au travers des volets,

En frappant fort

Sur son corps déjà violet.

Un peu de vin

De la musique

Beaucoup de musique

Autant de vin

Je bats l’enfer lorsqu’il est froid

Je prévoirai demain.

Cribas   Par Cribas le samedi 17 juillet 2010.2010


Goutte-à goutte des pages et légendes ( RC )


peinture: détail de peinture perso            acrylique sur carton       1987

 

C’est un goutte à goutte qui lentement  remplit la jarre,
Une  épopée, un chapitre qui démarre
Cette  eau, qui  peu à peu s’ajoute, autour de l’ile
Ce sont des larmes qui murmurent, aux places de la ville

Le nom d’un ciel, qui se vide et pousse ses ombres
Les fontaines  qui tournent, autant qu’elles encombrent
Les mots  qui cascadent, dont le poids fait bascule,
Leur addition,         récit de vie,       nous bouscule

Comme des roues à aube,  le mouvement,
Toujours porté, vers l’avant
Fait tourner une partie du monde, ou davantage
Chaque  fois effeuillant une page.

Ce sont des légendes qui se chantent.
Des histoires qu’on enfante
Que l’on écrit ou que l’on porte
Dans les mémoires,      peu importe

Au parcours qui ne s’explique pas
Dont on garde la trace, pas à pas.
C’est,           portés par les mots
Au vent portant aussi les  eaux

Un mouvement qui va au ciel
Que l’on dit                perpétuel
Une nouvelle page avancée
Sans cesse    recommencée

De celles  qui se ressemblent
Autant qu’elles  s’assemblent
Même si, de pente, elles  dévalent
Ou bien qu’elles  s’étalent…

Aux histoires  décrites plus haut
Différentes en celà, des deux  gouttes  d’eau.
S’accumulant sur la table
Sans être pourtant semblables…

Chaque livre offre son voyage
De bibliothèques, en rayonnages
Pris  dans la main, ces écritures
Donnent  à l’esprit de l’aventure;

Et gouttes de littérature habitées
D’histoires d’humanité,
Un tonneau des Danaïdes
Qui jamais ne se vide..

RC-      10 juillet 2012


Thierry Metz – extraits de Terre


photo- montage Raphaëlle Colombi

 

 

 

J‘entraîne mes pas.
Dans une demeure que je n’attendais pas,
si frêle
où ma voix
comme une torche
s’éteint.
Ne s’entend plus
que sur un bûcher.

 

Mais la voix revient, chargée de foin :
Où sommes-nous ?
Quelle heure est-il ?
Il n’est que maintenant. Et c’est le livre. Et je n’ai rien trouvé d’autre. Mais je sème. Tout ce que je suis. Pour qu’il y ait un chemin au croisement de nos voix.
Je me tais.
J’écoute.
Un oiseau s’est posé sur moi.
Quelqu’un dans la haie a
ouvert un livre
                   malgré les épines

 

Thierry Metz

 

 


Jean Pérol – Soleil cigales..


photo: cigale de mer Scyllarus arctus

 

 

 

Soleil    cigales..

Soleil    cigales
le lézard du souvenir bondit
et c’est furtif entre tes ombres
le passé perdu des provences pauvres

tu écrivais sous le figuier
sur la table usée de rotin bancal
dans la campagne abandonnée
et l’importance de parler
dans le bleu hébété tentait de t’emporter
à brides lâchées   à encrier ouvert

où une mouche
finissait toujours par tomber
et noire sur noir vibrionnait
comme confus tes jeunes mots
dans l’ouverture d’un monde plein
mais maintenant que la table
et le jardin sont un peu mieux
mais maintenant que tu peux
en lui   en toi   ailleurs
presque tout lire à livre ouvert

seule t’affronte amère et sûre
jour après jour en son contraire
et jusqu’au noir plus noir que l’encre
l’autre importance de se taire.

Se taire.

Jean Pérol. ( dans Autre Sud n° 28)