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Rien ne peut repousser la nuit – ( RC )


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Elaine Sturtevant d’après  Marcel Duchamp :  » fresh widow »

Il y a cette fenêtre :
Les ténèbres s’y prélassent .
Peut-être est-ce le jour
qui ne peut rentrer :

Ma chambre, comme ma tête,
est close de rideaux noirs,
fermée sur sa blessure,
où se sont dissoutes les joies ,
que m’offrait ton visage
si loin dans le temps,

que je ne rappelle plus bien
—ni de son expression exacte,
—ni de la chaleur
qui m’envahissait .

Ma blessure a saigné ,
       puis le sang s’est retiré,
en marée descendante .
Je ne peux même plus ,
saisir la lumière :
mes veines sont sèches ;

rien ne peut repousser la nuit .

 

RC – juin 2017

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Trouver sa propre entrée – ( R C )


Résultat de recherche d'images pour "raoul ubac"

peinture: Raoul Ubac

 

 

Il doit bien y avoir quelque part,
une entrée gardée secrète,
qui mène vers un ailleurs
qu’empruntent  des explorateurs,
et  –  dont ils n’ont jamais parlé :

C’est une parole mutique
dont chacun connaît la clef,
le sésame, pour  y accéder…
se guidant peut-être à tâtons,
sur les parois de la conscience .

C’est difficile à expliquer…
Malgré  toute la bonne volonté,
dont je pourrais  faire  preuve,
je ne peux rien dire …
Il faudrait que je trouve ma propre entrée…

Je suis  dans un espace clos,
où nulle lumière ne pénètre,
juste guidé par le murmure familier,
du bruissement du sang
dans mon corps .

Peut-être verrais-tu dans le noir,
si tu étais à ma place,
quelque luciole voleter,
ou une étoile qui clignote…
( si c’est un signe  …)

Mais ceux-ci sont trompeurs,
et finissent  par s’effacer
aussi soudainement  qu’ils sont apparus,
à la façon d’une  cigarette
indiquant une présence,

et qui a fini de se consumer.

RC – avr 2016


Bernat Manciet – Braises ma peau


DSC00252ps2-1.jpgXVI

Braises ma peau —mais une âme de gel

forte ma foi —-  je n’ai plus rien à croire
bon œil —             ma vue se refroidit
l’hiver me brûle et le printemps m’est fade

coffre solide —     mais ne soit plus de brise
de chêne cœur —       je suis las du certain
aimer me tient —    l’amour me reste tiède
prière suis —     mais demander me déplaît

Partir je veux —     mais je sais tous sentiers
j’ai soif de pluie —et toute pluie m’est cendres
faim de mouton —toute chair me répugne

le soir s’éteint —pouvoir n’être personne!
l’aube va naître —et je cherche l’obscur
la nuit rayonne et ta lumière est morte


Henry Bauchau – Matines


Nord de la france.jpg

Matines

Que l’homme dans le temps utile
Soit l’impatience d’exister

Et l’âme dans les eaux nubiles
Ouverte à l’immobilité
Peu de précèptes, la clarté
Peu de paroles de prière
Et cette sobre ébriété
Dans l’abondance de lumière.

 


Robert Creeley – Distance


protect our children....jpg

photo: Tamsin

 

Distance

 

1

Comme j’avais
mal, de toi,
voyant la

lumière là, cette
forme qu’elle
fait.

Les corps
tombent, sont
tombés, ouverts.

Cette forme, n’est-ce pas,
est celle que
tu veux, chaleur

comme soleil
sur toi.
Mais quoi

est-ce toi, où,
se demandait-on, je
je me demandais

 

toujours. La
pensée même,
poussée, de forme

à peine naissante,
rien
sinon

en hésitant
d’un regard
après une image

de clarté
dans la poussière sur
une distance imprécise,

qui projette
un radiateur en
arêtes, brille,

la longueur longue
de la femme, le mouvement
de l’

enfant, sur elle,
leurs jambes
perçues derrière.

 

 

2

Les yeux,
les jours et
la photographie des formes,

les yeux
vides, mains
chères. Nous

marchons,
j’ai
le visage couvert

de poils
et d’âge, des
cheveux gris

puis blancs
de chaque côté
des joues. Descendre

de la
voiture au milieu
de tout ce monde,

où es
tu, suis-je heureux,
cette voiture est-elle

 

à moi. Une autre
vie vient à
la présence,

ici, tu
passes, à côté
de moi, abandonné, ma

propre chaleur
réprimée,
descendre

une voiture, les eaux
avançant, un
endroit comme

de grands
seins, le chaud et
l’humide qui progressent

s’éveillant
jusqu’au bord
du silence.

3
Se dégager de comme en amour, ou

amitié de
rencontre, « Heureux de vous

rencontrer — » Ces
rencontres, c’est
rencontrer

la rencontre (contre)
l’un et l’autre
le manque

de bien-être, le mal
aise du
cœur en

formes
particulières, s’éveille
contre un corps

comme une main enfoncée
entre les jambes
longues. Ce n’est

que la forme,
« Je ne connais pas
ton visage

mais ce qui pousse là,
les cheveux, malgré la fêlure,
la fente,

entre nous, je
connais,
c’est à moi — »

Qu’est-ce qu’ils m’ont fait,
qui sont-ils venant
vers moi

sur leurs pieds qui savent,
avec telle substance
de formes,

écartant la chair,
je rentre
chez moi,

avec mon rêve d’elle.

 

Robert Creeley

Traduit de l’américain par ]ean Daive


Eugenio de Andrade – le poids de l’ombre III


Rafael Milani  01.jpg

photo  Raphael Milani

 

.

Le poids de l’ombre III.
.
.
.
C’était septembre
ou bien tout autre mois
propice à de petites cruautés :
Que veux-tu encore ?
Le souffle des dunes sur la bouche ?
La lumière presque nue ?
Faire du corps entier
un lieu en marge de l’hiver ?

 

Estonie 2013
.


Danser hors de la surface des choses – ( RC )


Aldara  Ortega           sous l'eau  05.jpg

photo : Aldara  Ortega

 
Changer de monde,
et danser hors de la surface des
choses.
Trouver son souffle en soi-même,
plonger en apnée illimitée…
Le silence épais plaqué aux oreilles,
tu t’opposes à l’inertie de la matière ,
présente et que tu ne peux saisir.
Tous les gestes en sont ralentis.
La robe de mariée se défera lentement,
sur un champ où les fleurs ne
poussent pas, où il n’y a pas de vent,
et où la lumière hésite à franchir le
plafond…


RC – mai 2017


Ile Eniger – Des jours et des nuits


 

photo: Sebastiao Salgado  » genesis »

 

J’ai déchiré des pans entiers du ciel trop bleu,   trop confiant, trop indécis.
J’ai gardé quelques livres, un vieux rêve,      deux poignées de sable,
une ou deux pommes vertes,          de l’eau entre les doigts,
de la musique sur un fil d’horizon ou de violon.

On n’entend plus mes pleurs d’animal    ni mes pas qui raclent le sol.
De loin, on me fait quelques signes.

Dessous, la rivière grande, la rivière gronde.
Des veines d’eau gonflées charrient les passés.
Dessus, le plafond trimballe ses nuées bâtardes.
Des jours et des nuits se disputent l’espace.

Il y a sans doute un accord possible.
Autour, des choses à prendre ou à laisser.
Et le souffle porté, supporté, emporté.

Loin de la mesure des hommes.
J’ai vacillé et tenu bon.

Je me suis bricolé des ailes pour faire danser mes espadrilles.
J’ai tenté d’aimer et la lumière qui va avec.


Mokhtar El Amraoui – miroirs


Image associée

 

sculpture Gloria Freedman

Miroirs
A ces songes de la mer dont les vagues colportent la rumeur

Ô miroirs !
Engloutissez, donc, ma mémoire,
Dans vos veines de tain et de lumière.
Là-bas,
Dans le jardin des échos,
Arrosé des plaintes des vagues,
Je dévalerai la plaine de l’oubli
Où j’ai laissé fleurir un coquelicot,
Pour ma muse
Qu’un peintre agonisant a étranglée.
D’elle, me parvient
Le parfum ensanglanté
De toiles inachevées.
C’est dans le lait de ses rêves
Qu’ont fleuri le cube et la sphère.
Ô interstices du monde !
Laissez-moi donc percer
Ses inaudibles secrets !

©Mokhtar El Amraoui


Pierre Mhanna – à la lumière d’une chandelle


 

peinture : Artemisia Gentileschi:  Judith

 

 

My poem…
the light of a candle
slowly gathering
in the silence of her heart.

Mon poème …
la lumière d’une chandelle
se rassemblant doucement
dans le silence de son coeur


Novalis – O Mère, celui qui t’a vue


 

XIV

Sculpture  Vierge à l’enfant, Musée Unterlinden  Colmar

O Mère, celui qui t’a vue

pour toujours échappe à l’Enfer.

Il souffre d’être loin de toi,

il t’aime d’amour éternel,

et le souvenir de tes grâces

donne des ailes à son âme. (…)

Tu sais, ô Reine bien-aimée,

que je suis à toi tout entier.

N’ai-je pas, depuis tant d’années,

joui de tes faveurs secrètes ?

A peine éclos à la lumière,

j’ai bu le lait de ton sein bienheureux.

Mille fois tu m’es apparue ;

je t’adorais d’un cœur d’enfant ;

ton Enfant me tendait ses mains

pour mieux me reconnaître un jour.

Tu souriais avec tendresse,

tu m’embrassais — instants divins !

Il est bien loin, ce paradis.

A présent, le chagrin m’accable.

J’ai longtemps erré, triste et las.

T’ai-je donc si fort offensée ?

Humble comme un enfant, je m’attache à ta robe :

éveille-moi de ce rêve angoissant.

Si l’enfant seul peut voir ta face

et compter sur ton sûr appui,

délivre-moi des liens de l’âge,

fais de moi ton petit enfant.

L’amour et la foi de l’enfance

Depuis cet âge d’or restent vivants en moi.

NOVALIS « Cantiques »


Hugues Labrusse – L’indésirable


 

( – à Gaston Puel )

Détail de la façade ouest de l'église (XIIe s.) d'Aulnay-en-Saintonge (Charente-Maritime, France) 15216914856.jpg

sculptures –  Aulnay de Saintonge

Jour indivisé

Des pierres arrondissaient les angles.
Le soleil s’en allait.
Deux poutres reliées par une traverse.
Un chien hagard plonge dans les broussailles.
On n’arrache pas un sourire à l’écorce.

Lendemain

Dans la continuité de la masse, en guise de visage.
Le feu âpre transit le cône de marbre.
Tard, dans l’été,     la figure roule dans ta paume.
Son oubli fut le dernier souvenir qu’elle te laissa.

Surlendemain

Notre sœur à tête d’animal, notre peur encore muette et ses fleurs de terre
ses onguents de serpents, la saveur de sa lumière et de sa fatigue.
Ses mains ne remuaient pas encore.
Toujours plus tard
L’atrocité rêve à son écuelle en bois.
Du sommet de la montagne dévalent des étoiles épineuses.
Ton œil est de glace. Tu crains l’aiguille de métal qui te sert à coudre le ciel.
Laisse battre les volets.


Pierre Mhanna – le feu de son parfum


Breitenbach  Josef  -.jpg

photo: Josef  Breitenbach

Sa robe tombante
Un souffle de brouillard et de rosée
L’entre-laçage de la forêt,
Nue elle se promène alors
L’eau bleue de l’aube,
Dans le baiser de sa peau
Le lever du soleil du matin.

Dans d’innombrables corniches
Le feu de son parfum
Remplit mon encrier,
Hors de la dureté de la pierre
Persuadant ma volonté de monter
Et faire face au monde à nouveau,
Façonner le renouveau du monde
Hors de la profondeur
De mon amour et de ma passion,
La maturité de ma virilité,
La vigueur rajeunissante de sa présence
Floraison dans mon coeur,
Imprégnant mon être
À la lumière de l’éternité.

( tentative de traduction:  RC )

Her falling dress
a breath of fog and dew
lacing the forest,
naked she then wades
the blue water of dawn,
in the kiss of her skin
the morning sun rising.

In countless streamlets
the fire of her fragrance
replenishes my inkwell,
out of the hardness of stone
coaxing my will to rise
and face the world again,
shape the world anew
out of the depth
of my love and passion,
the maturity of my manhood,
the rejuvenating vigor of her presence
flowering in my heart,
pervading my being
with the light of eternity.


Eugenio de Andrade – La pupille nue


A large persian pottery jar, c. 3000 BC.:

poterie perse: 3000 av JC

La lumière est toujours la même, toujours :
Furtive au flanc des chèvres,
Cruelle dans la couronne des chardons,
Frémissant dans l’herbe
Rasante de ton corps et dans les dunes,
Toujours la même, la pupille nue.


Le vitrail rouge – ( RC )


 

Vitrail: Marc Chagall

 

Il y a un mur, entre moi et la lumière.
Ce mur a beau être de verre,
à chaque fois, il s’obscurcit,
au sang des cœurs trahis.

C’est une fontaine vermeille.
Elle joue avec le soleil,
mais les oiseaux sont englués
à travers le vitrail ensanglanté .

C’est une lave de couleur ,
qui traduit la douleur,
contrepoint de surfaces grises ,
qui , peu à peu envahit l’église .

Un amour sans fin était promis ;
il faut croire qu’il a péri .
Il se suffira pas de quelques prières,
pour le revoir de sitôt sur la terre .


RC – nov 2016

 

( en rapport  avec le texte  de  Mokhtar El Amraoui, visible sur son blog )


Christian Hubin – L’auréole veuve


vue  bord fra  arch -0662.JPG

De l’horizon arrive la division en perles, l’intelligence inhumée.

L’auréole veuve, le glas dans la base opaque du soleil.
A ceux que son rivage éveille, l’eau de la nuit rappelle que rien n’est achevé.
Au bord de la mer, elle-même face à elle, à sa fin réfléchie.
Qu’est-ce qui revient avec les vagues ?
Qu’avons-nous fait pour à ce point avoir oublié, n’être plus ?
Bulles blanches qui s’envolent de la roche tabulaire.
L’éponge de l’air, les stries dans la lumière totalisante.


Marie-Madeleine Machet – la fête du monde


peinture :   P Bruegel le jeune

 

 

Tous les printemps aujourd’hui sont éclos
Mille ans d’espoir entr’ouvrent leurs paupières

Mille ans pour le bonheur de sèves éclatées
à la fontaine où s’épuise l’hiver,

Le jour ondoie et lustre
les vivants nouveau-nés.

La fête est commencée.

Le monde-roi danse avec la lumière
s’enivre de soleil.

Les fleurs animent leurs couleurs
les vents soufflent sur la terre
les nourritures du ciel.

Hâte-toi, c’est ton tour
pour le bonheur qui passe.

La fête est commencée pour toujours
mais toi, c’est ton instant,le seul.

 

Marie-Madeleine MACHET               « Les Fêtes du monde »(éd. Seghers)


le livre est trop pesant – ( RC )



Si le livre est trop pesant,
et la lumière faible,
alors, je ferme les yeux
sur le défilé des pages.

Ce qui se passe dedans ?
j’ignore encore
ce que réservent
les détours de l’histoire.

Elle se déroule sans moi.
Ce sont des récits secrets
auxquels d’autres
pourront accéder.

En attendant me voila reparti
derrière le rempart du sommeil,
avec l’âme qui s’invente
tout un parcours.

C’est comme un insecte
prisonnier dans une boîte
dont les elytres
heurtent les bords.

Il en cherche la sortie,
et le rêve, de même
voudrait repousser les remparts,
en écarter les limites

pour vivre sa vie aventureuse,
détachée du corps,
et des cieux intérieurs
pour s’élancer au-dehors

hors de la conscience,
avec beaucoup de choses
encore inconnues ici :
de la musique, des odeurs

et une couleur de l’arc-en-ciel
qu’il faudrait inventer,
car on ne peut pas la saisir :
elle s’échappe comme le temps

elle est toujours en fuite,
traversant le noir
avec ses propres images
que l’on retrouve en désordre

quand par quelque hasard
on en trouve des traces,
éparpillées au petit bonheur
lorsque le réveil sonne.

Le livre est fermé,
tout à côté,
et on pourrait penser
que des idées ont filtré

dans l’espace nocturne,
comme un joute silencieuse,
une sarabande où les astres
se combattent

et rusent avec l’esprit :
la logique est abolie,
tout est alors possible,
et juste quelques bribes

se retrouvent au matin.
Il faut faire attention
car ces traces fragiles
disparaissent rapidement

– ainsi des bulles éphémères,
lorsque la lumière
commence à filtrer
à travers les volets .

RC – oct 2016


Eugenio de Andrade – Le sourire


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Je crois que c’était le sourire,
Le sourire qui a ouvert la
porte.
C’était un sourire avec
beaucoup de lumière
et dedans, donnait envie
de lui entrer dedans, de se déshabiller,
et rester
nu dans ce sourire.
Courir, naviguer, mourir
dans ce sourire.
..
.


Beatrice Douvre – présence d’un visage


 

Afficher l'image d'origine

 

 

Son chemin la terre jointe
Sa voix cette lampe droite
Ce qui tremble
Plus haut
Comme qui eut froid
De précéder le jour

Poids de celui qui parle
Et veut se perdre loin

Sa lumière file devant
On se souvient
D’une ombre digitale
C’est qu’une main portait
Nos lampes

Béatrice Douvre


Jean-Claude Touzei – Dérive


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photo Wynn Bullock

 

Et ma barque gémit
Sous les vents sous les cordes
Ma barque se déchire
Aux alizés du monde
Atteindrons-nous jamais la rive

Ma barque a des yeux bleus
Pour éclairer la nuit
Et ma barque chavire
Là-bas cette lumière
Atteindrons-nous jamais la rive

Et ma barque dérive
Vers les radios pirates
Ma barque tourbillonne
Dans les contre-courants
Atteindrons-nous jamais la rive

Ma barque se retourne
Loin de l’île l’étoile
Et ma barque bascule
Je vais mourir en mer
Atteindrons-nous jamais la rive

Et ma barque repart
Là-bas cette lumière
Ma barque comme un cœur
À l’infini des vagues
Atteindrons-nous jamais la rive

Jean-Claude Touzeil
(extrait de Un chèque en blanc,              éditions Clarisse)

 


Reina Maria Rodriguez – L’île violette


vue  bord fra  arch -0481.JPG

VIOLET ISLAND

…j’ai connu un certain homme, un homme étrange.
il gardait jour et nuit la lumière de son phare
un phare ordinaire qui n’indiquait pas grand-chose,
un petit phare pour embarcations de fortune
et peuples obscurs de pêcheurs, là, sur son île,
il échangeait avec son phare les sensations
attendant jour et nuit cette autre lumière
qui ne surveille la persécution d’aucun objet,
cette autre lumière réflexive, parcourant vers l’intérieur
la distance entre le port sûr de l’endroit
et l’œil qui voit revenir, d’en haut et transparente,
l’illusion provisoire qui s’éternise :
cette courbe de l’être tendue tout contre le phare
sans précaution ni limite, pour être ou avoir
ce qu’imparfaitement nous sommes, rien d’autre
que rêver ce qu’il veut bien rêver et être où il est
au-dessus des eaux tranquilles et éteindre tout dans le tableau
d’un jour et redevenir nouveau au petit matin
près du petit phare perdu d’Aspinwoll
sans même imaginer qu’il pourrait exister le moindre désir
ne serait-ce que celui de désirer la petite lumière qui tombe,
avec la nuit,
sur les eaux tranquilles et les sons déjà morts
de ces vagues, de jouir et souffrir, un refuge sincère.
Comme le gardien du phare d’Aspinwoll, seul sur son phare,
je me suis endormie malgré la lumière intense qui tombe
et se détache au-dessus du temps, malgré la pluie
frappant le miroir des poissons blancs,
malgré cette lumière spéciale qu’était son âme,
je me suis endormie entre le port et la lumière,
sans comprendre : je voulais, je voulais seulement
un peu plus de temps pour recommencer à apprendre,
pas sur le ressac de la commisération
où les désespérés attachent leurs mâts;
pas l’authentique bonheur de vivre sans savoir,
sans se rendre compte; pas la lumière provisoire qui s’éternise
et feint d’être
ce que nous serons
ni la peur de posséder la réalité opaque, immanente,
je ne voulais la vie qu’à cause du plaisir de mourir,
sur les eaux tranquilles,
en compagnie des poissons blancs, et j’attendais impatiente
qu’arrive encore la répétition de mon inconscient
afin que quelqu’un y trouve l’intouché, l’autre voix,
pas de cet être intermédiaire, un corps
pour mesurer les criques basses : un corps pour le viol
d’un moi impraticable :
je me suis endormie, inconséquente, dans l’imagination
de cet être différent dans la distance, suffisamment avancée
pour avoir ma propre illumination à Aspinwoll, mais
fracassée et obscurcie, comme le gardien du phare
au-dessus des eaux tranquilles
de ce qu’imparfaitement nous sommes, dans la petitesse
d’un phare qui n’indiquait pas grand-chose,
à travers la pluie chaude
et réelle de l’impossible.

(poème  extrait d’une  anthologie  de la poésie  sud-américaine)


Thomas Vinau – Manoeuvre


shoot  versio12_0110  tuyaux.jpg( dédié  à Thierry Metz )

 

La lumière va à la pelle

manoeuvre de nos yeux

de nos creux   de nos bosses

la lumière tient la pelle

je creuse


Leon Felipe – Je m’en vais car la terre le pain et la lumière ne sont plus à moi


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Je reviendrai demain avec le coursier du Vent.
Je reviendrai.

Et à mon retour, c’est vous qui partirez :
Vous, les percepteurs d’impôts sur le chiffre d’affaires de la mort, les centurions en embuscade
sous la grande ogive de la porte, les constructeurs de cercueils qui
disent toujours, quand ils mesurent le corps jaune de ceux qui s’en vont, avec le ruban d’un mètre et demi des tailleurs : Que les morts grandissent !
Oh oui ! Les morts grandissent. Leur dernier costume leur est trop petit pour leur dernière toilette.
Ils grandissent.

Et à peine sont-ils enterrés qu’ils brisent les planches de pin et les catafalques d’acier ;
ils grandissent après dans la tombe, hors de la boîte, ils ouvrent la terre comme les graines de seigle
et puis, sous le soleil et la pluie, dans l’air, dégagés,
et sans racines, ils grandissent, ils continuent à grandir.

Je m’en vais grandir avec les morts.

Je reviendrai demain avec le coursier du Vent.
Je reviendrai. Et je reviendrai grandi ! Alors vous qui êtes en train de partir
vous ne me connaîtrez pas. Mais quand nous nous croiserons
sur le pont, je vous dirai avec la main :
Adieu, percepteurs d’impôts sur le chiffre d’affaires,
centurions,
fossoyeurs !…
Allez ! à grandir, à grandir,
à la terre de nouveau…
à l’eau,
au soleil,
au Vent… au Vent…
Encore une fois au Vent !


Jean-Paul de Dadelsen – Il y a beau temps


 

Vector Arts (214)--.jpg

Il y a beau temps que le soir est tombé

Il y a beau soir que le ciel est plombé

Il y a beau ciel qu’est partie la lumière

Il y a beau jour qu’est tarie la rivière.

Voici cet oiseau passer bas sous la nue

Il faut partir et rentrer dans le noir

Il n’est plus temps de chanter dans la rue

Il est trop tard pour causer dans le soir.

Les arbres dorment comme un corps inerte,

Un papillon se hâte vers sa perte.

Seul, sans recours, il faut fermer les yeux

Et tout au fond du noir creuser vers Dieu.

 

Jean-Paul de Dadelsen « Jonas » (Gallimard)