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Mahmoud Darwich – Je ne désire de l’amour que le commencement


John-Singer-Sargent-Bedouin-Women-Carrying-Water-Jars

Je ne désire de l’amour que le commencement. Au-
dessus des places de ma Grenade
Les pigeons ravaudent le vêtement de ce jour
Dans les jarres, du vin à profusion pour la fête après nous
Dans les chansons des fenêtres qui suffiront et suffi-
ront pour qu’explosent les fleurs du grenadier

Je laisse le sambac dans son vase. Je laisse mon petit
coeur
Dans l’armoire de ma mère. Je laisse mon rêve riant
dans l’eau
Je laisse l’aube dans le miel des figues. Je laisse mon
jour et ma veille
Dans le passage vers la place de l’oranger où s’en-
volent les pigeons

Suis-je celui qui est descendu à tes pieds pour que
montent les mots
Lune blanche dans le lait de tes nuits ? Martèle l’air
Que je voie, bleue, la rue de la flûte. Martèle le soir
Que je voie comment entre toi et moi s’alanguit ce
marbre.

Les fenêtres sont vides des jardins de ton châle. En
un autre temps
Je savais nombre de choses de toi, et je cueillais le
gardénia
A tes dix doigts. En un autre temps je possédais des
perles
Autour de ton cou et un nom gravé sur une bague d’où
jaillissait la nuit

Je ne désire de l’amour que le commencement. Les
pigeons se sont envolés
Par-dessus le toit du ciel dernier. Ils se sont envolés
et envolés

Il restera après nous du vin à profusion dans les
jarres
Et quelque terre suffisante pour que nous nous retrou-
vions , et que la paix soit

Anthologie
(1992-2005)
BABEL


Mahmoud Darwich -Toi l’eau sois une corde à ma guitare


arman guitare

Arman – Guitare abacale

 

 

Toi l’eau sois une corde à ma guitare. Les conqué-

­rants sont venus

Et les conquérants anciens sont passés. Difficile de

me souvenir de mon visage

Dans les miroirs. Sois ma mémoire et je verrai ce

que j’ai perdu

Qui suis-je après cet exode ? J’ai un rocher

A mon nom sur des plateaux. Ils ont vue sur ce qui

s’est écoulé

Et achevé. Sept siècles marchent à mes côtés der-

rière les remparts de la ville

En vain s’arrondit le temps pour que je sauve mon

passé d’un instant

Qui à présent donne naissance à l’histoire de mon

exil en moi et dans les autres

Toi l’eau sois une corde à ma guitare. Les conqué-

rants sont venus

Et les conquérants anciens sont passés vers le Sud,

peuples qui restaurent leurs jours

Dans les amas du changement. Je sais qui j’étais

hier. Qui serais-je

Dans un lendemain sous les bannières atlantiques de

Colomb ? Sois une corde

Toi l’eau et, sois une corde à ma guitare. Point

d’Egypte en Egypte, point

De Fès à Fès, et Damas s’éloigne. Et pas de faucon

dans

L’étendard des miens. Pas de fleuve à l’est des pal-

­miers assiégés

Par les chevaux agiles des Moghols. Dans quelle

Andalousie disparaîtrai-je ? Là

Ou là-bas ? Je saurai que j’ai décédé et qu’ici j’ai laissé

Le meilleur de moi. Mon passé. Je n’ai plus que ma

guitare

Toi l’eau sois une corde à ma guitare. Les con-

­quérants sont partis

Et sont venus les conquérants

 

 

Anthologie (1992-2005)

Edition bilingue 

Traduit de l’arabe par Elias Sanbar

BABEL


Mahmoud Darwich – (Dans le grand départ je t’aime plus encore)


alhambra-joaquin-sorolla-y-bastida-peinture-andalousie

                   l’Alhambra , Grenade – Joaquin Sorolla y Bastida

 

 

Dans le grand départ je t’aime plus encore. Sous peu
Tu refermeras la ville. Je n’ai pas de cœur dans tes
mains, et pas
De chemin qui me porte. Dans le grand départ je
t’aime plus encore
Notre grenadier après toi a perdu sa sève. Plus légers
les palmiers
Plus légères les collines, et nos rues dans le crépuscule
Et la terre qui dit adieu à sa terre. Plus légers les
 mots
Et les contes sur les marches de la nuit. Mais mon
cœur est lourd
Laisse-le là, qui hurle autour de ta maison et pleure
les beaux jours
Je n’ai d’autre patrie que lui. Dans le grand départ je
t’aime plus encore

 

Je vide l’âme des derniers mots. Je t’aime plus
encore
Dans le départ les papillons guident nos âmes. Dans
le départ
Nous nous souvenons d’un bouton de chemise
perdu, et nous oublions
La couronne de nos jours. Nous nous souvenons de
la sueur aux parfums de l’abricot, et nous oublions
La danse des chevaux dans les nuits de noces. Dans
le départ
Nous égalons l’oiseau. Nous compatissons pour nos
jours et nous nous contentons de peu
Il me suffit de toi le poignard doré qui fais danser
mon cœur meurtri
Tue-moi lentement et je dirai : Je t’aime plus que
Je ne l’ai dit avant le grand départ. Je t’aime. Rien
ne me fait mal
Ni l’air, ni l’eau. Plus de basilic dans ton matin, plus
De lys dans ton soir qui m’endolorissent après ce
départ

 

 

Anthologie (1992-2005) – BABEL

Editon bilingue
poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar
 

Mahmoud Darwich – Blocus pour les panégyriques de la mer


 

 

 

 

 

Mer et mur                 ( Acre – Israël)

 

BLOCUS POUR PANÉGYRIQUES DE LA MER

S’envolent les colombes

S’envolent les colombes
Se posent les colombes

Prépare-moi la terre, que je me repose
Car je t’aime jusqu’à l’épuisement
Ton matin est un fruit offert aux chansons
Et ce soir est d’or
Nous nous appartenons lorsque l’ombre rejoint son ombre dans le marbre
Je ressemble à moi-même lorsque je me suspends
Au cou qui ne s’abandonne qu’aux étreintes des nuages
Tu es l’air se dénudant devant moi comme les larmes du raisin
L’origine de l’espèce des vagues quand elles s’agrippent au rivage
Et s’expatrient
Je t’aime, toi le commencement de mon âme, toi la fin

S’envolent les colombes
Se posent les colombes

Mon aimé et moi sommes deux voix en une seule lèvre
Moi, j’appartiens à mon aimé et mon aimé est à son étoile errante
Nous entrons dans le rêve mais il s’attarde pour se dérober à notre vue
Et quand mon aimé s’endort je me réveille pour protéger la rêve de ce qu’il voit
J’éloigne de lui les nuits qui ont passé avant notre rencontre
De mes propres mains je choisis nos jours
Comme il m’a choisi la rose de la table
Dors, ô mon aimé
Que la voix des murs monte à mes genoux
Dors, mon aimé
Que je descende en toi et sauve ton rêve d’une épine envieuse
Dors, mon aimé
Sur toi les tresses de ma chevelure. Sur toi la paix
(…)
J’ai vu le pont
L’Andalousie de l’amour et du sixième sens
Sur une larme désespérée
Elle lui a remis son cœur
Et a dit : l’amour me coûte ce que je n’aime pas
Il me coûte mon amour
Puis la lune s’est endormie
Sur une bague qui se brisait
Et les colombes se sont envolées
L’obscurité s’est posée
Sur le pont et les amants

S’envolent les colombes
S’envolent les colombes

Mahmoud Darwich