voir l'art autrement – en relation avec les textes

Articles tagués “malade

Bernat Manciet – Je tiens dans les doigts ces quelques grains encore


Red-figured lekythos  depicting Paris and Helen attributed to the Painter of the Frankfort acorn  Gr 481973724.jpgvase grec lekythos Pâris & Hélène

 

XVIII
Je tiens dans les doigts ces quelques grains encore

et de mon pouce naît ce psaume
rare éclaircie de ma journée
mon été tient dans cette paume

je les regarde sans étonnement
et sans plaisir et sans raisonnement
sans nul regret :

ils sont ce qu’ils sont la nuit arrive sérieuse et calme

pourtant je te les donne
pour l’amour du jeune malade
qui m’a guéri d’être un homme accompli

et qui ressemble tellement à ton sommeil
pour le dédain qu’au soir tombant je porte
et pour la honte aussi d’avoir aimé


Roberto Bolaño – Sale, mal vêtu


peinture: Hassel Smieh

peinture:   Hassel Smith  1961

Sur le chemin des chiens mon âme rencontra
mon cœur. Brisé, mais vivant,
sale, mal vêtu et plein d’amour.
Sur le chemin des chiens, là où personne ne veut aller.
Un chemin que seuls parcourent les poètes
quand il ne leur reste plus rien à faire.
Mais moi j’avais encore tant à faire!
Et pourtant j’étais là: à me faire tuer
par les fourmis rouges et aussi
par les fourmis noires, parcourant les hameaux
vides:            l’épouvante qui s’élevait
à en toucher les étoiles.
Un chilien élevé au Mexique peut tout supporter,
pensais-je, mais ce n’était pas vrai.
Les nuits mon cœur pleurait. Le fleuve de l’être, disaient
des lèvres fiévreuses que je découvris ensuite être les miennes,
le fleuve de l’être, le fleuve de l’être, l’extase
qui se replie sur le rivage de ces villages abandonnés.
“Sumulistes”* et théologiens,       devins
et voleurs de grands chemins émergèrent
comme des réalités aquatiques au milieu d’une réalité métallique.
Seules la fièvre et la poésie provoquent des visions.
Seuls l’amour et la mémoire.
Ni ces chemins ni ces plaines.
Ni ces labyrinthes.
Jusqu’à ce qu’enfin mon âme rencontra mon cœur.
J’étais malade, certes, mais j’étais vivant.
Sucio, mal vestido 

En el camino de los perros mi alma encontró
a mi corazón. Destrozado, pero vivo,
sucio, mal vestido y lleno de amor.
En el camino de los perros, allí donde no quiere ir nadie.
Un camino que sólo recorren los poetas
cuando ya no les queda nada por hacer.
¡Pero yo tenía tantas cosas que hacer todavía!
Y sin embargo allí estaba: haciéndome matar
por las hormigas rojas y también
por las hormigas negras, recorriendo las aldeas
vacías: el espanto que se elevaba
hasta tocar las estrellas.
Un chileno educado en México lo puede soportar todo,
pensaba, pero no era verdad.
Por las noches mi corazón lloraba. El río del ser, decían
unos labios afiebrados que luego descubrí eran los míos,
el río del ser, el río del ser, el éxtasis
que se pliega en la ribera de estas aldeas abandonadas.
Sumulistas y teólogos, adivinadores
y salteadores de caminos emergieron
como realidades acuáticas en medio de una realidad metálica.
Sólo la fiebre y la poesía provocan visiones.
Sólo el amor y la memoria.
No estos caminos ni estas llanuras.
No estos laberintos.
Hasta que por fin mi alma encontró a mi corazón.
Estaba enfermo, es cierto, pero estaba vivo. 

 


Edmond Jabès – comment, de la sagesse, conserver toute la jeunesse?


Résultat de recherche d'images pour "hodler portrait"

portrait F Hodler

 

« Il ne faut jamais laisser réfléchir les malades
— écrivait ironiquement un sage.
« Pour eux, la maladie prime sur tout le reste.
Et c’est le contraire de la sagesse.
« Un malade n’a-t-il pas, récemment, sombré
dans la démence à force de se croire, réellement, malade?
« C’est qu’il souffrait, sans le savoir, d’une autre maladie. »

On ne meurt que d’une mort : celle à laquelle on ne s’attendait pas.
Une flamme ne suffit point à la gloire de l’incendie.

Il s’aperçut, en vieillissant, qu’une question,
pour lui, prenait, chaque jour, plus d’importance: comment ne pas vieillir?
Mais il se trompait de question, celle qu’il
aurait dû se poser est la suivante : comment, de la sagesse, conserver toute la jeunesse?

Le rien est plus audacieux que le tout.

 


Pas d’espoir d’éclaircie – ( RC )


photo Loren Wohl

 

 

Il se peut que se mélangent
La terre et le ciel,
Et que les heures
Ne se distinguent plus.

Sur un monde enveloppé de brumes,
Où sont donc ses limites ?
Car même l’horizon se dissout
Avec cette pluie.

Elle était hier,
Et le jour avant,
Elle semble ne jamais finir,
En noyant l’espérance

Longue et insistante,
Bouchant toute trouée,
Tout espoir d’éclaircie
Aux ombres si figées,

Que peut-être le soleil n’est plus
Lui aussi,
( S’il existe encore…)
Qu’une boule détrempée,

Malade, et perdue
Etouffé au milieu des nuages,
Et dont on ne perçoit
Même pas, le cri.


RC – 15 novembre 2013


Patrick Laupin – sans oracle


 

art – auteur non identifié, style Baselitz

 

 

 

Sans oracle

 

 

 

C’était quand même un peu disparaître
derrière quelque chose
derrière le mur physique des paroles
non pas une disparition — une déperdition
mot à mot lettre à lettre et tout le langage
dispersé dans ma tête
où je voulais j’espérais que la compréhension
naisse identique à l’amour
Fête de mai ni feuille ni théâtre
l’ombre noyée de mon angoisse
et la très haute lumière des chambres
froissée dans ce point de rêve endolori
d’où je m’éveillais enfant dans la coupure terrible
et noire d’un point diurne forcené d’irréalité
Que n’ai-je à espérer jour après jour
que la lente amère balancelle d’un présage
Ô signe physique d’un langage
des rythmes sacrilèges
une vitalité presque malade
Des portes un soir ou un matin
quand toute la douleur fêlée
des signes de dissociation
vanne un cri d’appel au creux du monde
du proche et du lointain qui souffrent encore
Ma terre de vision mes rêves de douleur
jamais nous ne sommes semblables
Déjà la masse noire confuse des corps auprès du lac
et l’ironie tragique des arbres sous la pluie
J’ai souffert te servir
j’ai ouvert des portes sans te trouver
je chérissais un principe d’espérance
je me suis retrouvé comme j’étais
triste, imbécile, marchant les deux pieds devant
ne voyant même pas l’âme d’un Dieu frôler mes yeux
Avril ne m’a compté que la cruelle étude apatride
et je n’ai pas vu le vent simple derrière l’ordre
ébloui du monde — Sans oracle
Je me suis mal protégé de ces roses mystérieuses
et fatidiques de l’aurore
qui élèvent en moi leur sentence
comme des temples ou des strophes puériles de la mort..

Patrick Laupin, extrait de La rumeur libre (Corps et âmes), Paroles d’Aube, 1993