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Tourner les vents en sa faveur – ( RC )


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Tu voyages
au pays des croyances,
et, tu constates,
qu’à chaque imprévu de l’existence,
on a trouvé une parade,
une carte maîtresse, une antidote…

Dans leur distribution ,
réparties au petit bonheur,
il y a le catalogue complet
des corps célestes et des oracles funestes,
qu’on peut trouver,
dispersés aux quatre vents,
comme des graines de pissenlit .

Même inégalement répartis,
il est tout à fait possible
d’y trouver son compte,
de se vouer à son saint patron,
comme pour les muses,
et les dieux antiques :

Quel augure permettra
de franchir les obstacles;
de tourner les vents en sa faveur
combattre les maladies,
favoriser la fertilité
et même prévenir de la morsure
des chiens enragés
– à chaque chose malheur est bon – dit-on..

Il y a aussi ceux qui représentent
la musique, l’architecture,
la corporation des chapeliers,
des orfèvres, etc .

Les églises sont un florilège
où se multiplient les représentations
en statues de bois ou de plâtre,
tel Saint Tugen
( qui guérirait des maux de dents ),
ou ceux – les plus courants –
qu’on reconnaît à leurs attributs.

Ils répondent « présent ! « ,
au garde-à-vous,
à la façon d’une bible sculptée.
Certains – comme saint Evénec,
bien connu des bretons,
ne représentent qu’eux-mêmes –
( à moins qu’on ait oublié
quels étaient leurs bienfaits ) …

Protecteurs ou indifférents,
montrés sur les tympans romans
ou les peintures gothiques,
leur regard est vide,
mais sans doute plein
de bonnes intentions….

( quoiqu’on connaisse aussi
ces poupées, où on peut planter
des aiguilles ) ;
ou ces fétiches bardés de clous
pour conjurer le sort,
ou au contraire
le provoquer…

Ce sont aussi des objets
crées pour repousser les mauvais esprits,
ou représentés par des masques
sereins ou grimaçants ,
dans lesquels s’incarnent
la puissance des ancêtres.

Mais on peut penser
à ces chouettes crucifiées,
beaucoup plus proches de chez nous,
clouées sur les portes,
pour avoir eu le malheur
de naître emplumées,
et porteuses – parait- il – de mauvais présages.

 

RC mai 2017

 

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Derrière les masques riants d’aujourd’hui ( RC )


peinture: Henri Rousseau ( le douanier)

peinture: Henri Rousseau ( le douanier):        la guerre

Lorsque l’effervescence  s’empare des  esprits,
Que la lumière bondit d’arbre en arbre,
Si, encore,  la vie crie à perdre haleine,

Comment oublier, il y a quelques  jours encore,
Les fureurs, et les bruits destructeurs,
Les tronçons d’arbre  et les murs,
Marqués par la guerre et les incendies ?

Chacun peut  chercher  en soi sa voix,
Et aussi essayer de saisir un univers
Qui échappe à sa propre logique,

Mais l’élan qui revient, le retour du printemps,
Canalisé de murs de béton,et de ruisseaux  d’acier,
Porte encore en lui, une noirceur d’à-venir
Derrière les masques riants d’aujourd’hui.

RC – 12 juin 2013

– en relation avec le texte  de  Claudio Pozzani; » Cherche en toi la voix que tu n’entends pas »


Mémoire de l’Art Africain – (RC )


croquis perso: masque du Congo Lulua – exposition « voir l’invisible » Bordeaux 2011

 

Il y a, massives, les présences  de bois,  revêches  et enfermées  dans leur masse
Sévères les porteurs  d’esprits, qui daignent à peine  refléter les lumières.
La géométrie  entaillée, de fentes pour les yeux, les masques  qui ont dansé, encore habillés de fibres.
Que l’on imagine  sur des corps noirs, et au soleil implacable  de l’Afrique.

A l’abri de l’enceinte sacrée, Il y a tout hérissés  de clous, les  fétiches ,
qui voisinent les  boîtes à onguents, et les calebasses ventrues,
chez celui qui va se guider de l’âme des ancêtres  et jeter les  cauris.
C’est un parcours, à gagner la faveur des éléments,

à espérer que la maladie soit tenue à l’écart, que le bonheur se construise, et que la pluie viennent caresser les  récoltes…

Dans la lumière tamisée des grandes salles, l’éclairage  étudié vient  caresser les  formes et les matières
nous raconter une autre façon de voir le monde, et de dessiner le destin.
Et si je pouvais, en capter une partie du mystère, debout deux jours durant, à faire voyager mon crayon
et donner un peu à voir de moi-même…    je le ferais.

 

RC   17  juillet  2012

croquis perso – fétiche Butti du Congo   –  expo « voir  l’invisble »  Bordeaux  2011

 

photo perso: masque Tschokwe – Congo         expo « voir l’invisble » Bordeaux 2011

 

 

 

statue ancestrale   Teke  (Congo)

 

-Figure masculine dont le corps est englobé dans une masse presque semi-sphérique composée d’argile mélée à des matériaux organiques. Le visage est couvert sur les tempes et sur les joues de fines scarifications verticales. Dans la masse en terre rougeâtre – qui est un « médicament » (bilongo)- sont enfoncés des clous et lames de métal, des plumes et d’autres éléments . Cette pratique magique était opérée par le nganga,féticheur, médecin, devin et spécialiste du rituel dans les sociétés bantoues d’Afrique Centrale.

 

 

 

 

 


Léopold Sédar-Senghor – Lettre à un prisonnier


Lettre à un prisonnier

Léopold Sédar SENGHOR                                         Recueil : « Hosties noires »

Ngom ! champion de Tyâné !

C’est moi qui te salue, moi ton voisin de village et de cœur.
Je te lance mon salut blanc comme le cri blanc de l’aurore, par dessus les barbelés
De la haine et de la sottise, et je nomme par ton nom et ton honneur.
Mon salut au Tamsir Dargui Ndyâye qui se nourrit de parchemins
Qui lui font la langue subtile et les doigts plus fins et plus longs
A Samba Dyouma le poète, et sa voix est couleur de flamme, et son front porte les marques du destin
A Nyaoutt Mbodye, à Koli Ngom ton frère de nom
A tous ceux qui, à l’heure où les grands bras sont tristes comme des branches battues de soleil
Le soir, se groupent frissonnants autour du plat de l’amitié.

Je t’écris dans la solitude de ma résidence surveillée – et chère – de ma peau noire.
Heureux amis, qui ignorez les murs de glace et les appartements trop clairs qui stérilisent
Toute graine sur les masques d’ancêtres et les souvenirs mêmes de l’amour.
Vous ignorez le bon pain blanc et le lait et le sel, et les mets substantiels qui ne nourrissent, qui divisent les civils
Et la foule des boulevards, les somnambules qui ont renié leur identité d’homme
Caméléons sourds de la métamorphose, et leur honte vous fixe dans votre cage de solitude.
Vous ignorez les restaurants et les piscines, et la noblesse au sang noir interdite
Et la Science et l’Humanité, dressant leurs cordons de police aux frontières de la négritude.
Faut-il crier plus fort ? ou m’entendez-vous, dites ?
Je ne reconnais plus les hommes blancs, mes frères
Comme ce soir au cinéma, perdus qu’ils étaient au-delà du vide fait autour de ma peau.

Je t’écris parce que mes livres sont blancs comme l’ennui, comme la misère et comme la mort.
Faites-moi place autour du poêle, que je reprenne ma place encore tiède.
Que nos mains se touchent en puisant dans le riz fumant de l’amitié
Que les vieux mots sérères de bouches en bouche passent comme une pipe amicale.
Que Dargui nous partage ses fruits succulents – foin de toute sécheresse parfumée !
Toi, sers-nous tes bons mots, énormes comme le nombril de l’Afrique prodigieuse.
Quel chanteur ce soir convoquera tous les ancêtres autour de nous
Autour de nous le troupeau pacifique des bêtes de la brousse ?
Qui logera nos rêves sous les paupières des étoiles ?

Ngom ! réponds-moi par le courrier de la lune nouvelle.
Au détour du chemin, j’irai au devant de tes mots nus qui hésitent. C’est l’oiselet au sortir de sa cage
Tes mots si naïvement assemblés ; et les doctes en rient, et ils ne restituent le surréel
Et le lait m’en rejaillit au visage.
J’attends ta lettre à l’heure ou le matin terrasse la mort.
Je la recevrai pieusement comme l’ablution matinale, comme la rosée de l’aurore.

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A lire aussi de L S Senghor;   son élégie à Martin Luther-King

Paris, juin 1942