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Maurice Fickelson – pratique de la mélancolie – Le visiteur


LE VISITEUR

Le roi vient me voir. Oui, seul, en toute simplicité, chaque jour, à la tombée de la nuit. Il entre, il s’assoit, toujours près de la fenêtre. Puis nous causons. C’est devenu comme une habitude

-je veux dire, une chose qu’il fait, lui, sans y penser, je le suppose, je ne peux que le supposer, car comment oserais-je formuler la moindre, la plus anodine question ?

Sans y penser, distraitement – c’est l’impression qu’il me donne.

Avec une sorte de lassitude – que j’attribue aux soucis de la royauté qui ont pesé sur ses épaules jusqu’au soir, et qu’il abandonne pour un moment, ici, dans ma maison, délivre de l’exigence de paraître, seul avec moi.

 

Pourquoi m’a-t-il choisi ? Rien ne me désignait, moi qui vis retiré le peu de jours qu’il me reste. Mais aussi bien, ce n’est peut-être pas un choix qu’il a fait, quelque chose de délibéré, de voulu, l’accomplissement réfléchi d’une intention. J’admets que les rois peuvent avoir des raisons qui nous échappent, mais il est tellement plus vraisemblable qu’il soit entré ici par hasard.

Puis il serait revenu en se disant : là ou ailleurs, pourquoi changer ? Comme on ne peut s’empêcher de vouloir des causes compréhensibles aux faits qui ne le sont pas, je me suis dit que ce devait être la situation de ma maison, un peu à l’écart, en retrait de la rue, qui avait attiré le roi, la seule à être précédée d’un jardin auquel je consacre le plus clair de mon temps et mes dernières forces. Oui, le roi aurait pu être attiré par les fleurs, bien qu’il ne leur accorde, durant ses visites, aucune attention, pas même un regard.

Je me suis aussi demandé, du moins au début, tout à fait au début, si c’était réellement le roi. Car il vient sans les attributs de la royauté. Sinon cet air de tristesse sur le visage, de profonde, de rêveuse tristesse. Est-ce bien de la tristesse, d’ailleurs ?

Je veux dire, celle que nous connaissons. Comment la situer sur la carte de nos sentiments, quand il n’existe pas de critère et qu’aucune comparaison n’est possible ? Le premier soir, en entrant, il m’a dit : Je suis le roi. nous nous ne sommes jamais revenus là-dessus.s’ assoit près de la fenêtre, et nous causons. lui avec cette sorte d’indifférence – mais il arrive à certains moments, il arrive qu’il s’anime, qu’il montre de l’intérêt.

Je serais bien embarrassé de dire à propos de quoi. Là non plus je ne parviens pas à suivre les cheminements de son esprit royal : il attache une importance inexplicable à des choses apparemment insignifiantes, sur lesquelles il paraît anxieux de connaître mon opinion. J’ai quelquefois l’impression qu’il aimerait s’assurer qu’il n’y a pas eu une erreur commise, je ne saurais dire où.

Quand il est détendu, il s’intéresse aux oiseaux. Il en parle, me demande ce que je sais de telle ou telle variété, discute de leurs habitudes de vol et s’interroge sur les significations diverses de leur chant. Il lui arrive alors de lever les yeux vers le ciel où l’on aperçoit, très haut, immobile, et seulement à cette heure-là, juste après le coucher du soleil, un aigle. Est-ce son aigle, à lui ? Mais pourquoi aurait-il pour l’observer ce regard si morne ? Il ne veut pas que j’allume la lampe. Il se complaît dans la pénombre du crépuscule, et moi, dans ces minutes, je le vois comme à travers une pluie de fines cendres.


Maurice Fickelson – Pratique de la mélancolie – sur la colline


peinture: Frida Kahlo  : The Brick Ovens  1954

peinture:           Frida Kahlo :          The Brick Ovens           1954

 

 

 

SUR LA COLLINE

Curieuses gens que ceux du village de N. : ils ont pour le soleil un attachement excessif, singulier, maniaque.

Et quelle façon de le démon­trer !

S’ils habitaient l’une de ces froides et lointaines contrées du Nord que l’hiver enténèbre pour de longs mois, cela s’expliquerait, à la rigueur.

Mais ici… Je m’efforce de les comprendre, et même de m’identifier à eux en partageant leur mode de vie, en adoptant leurs manières, leur parler, leurs habitudes de table, tout ce qui peut marquer leur différence       , leurs tâches qu’ils accomplissent avec une efficacité que l’on pourrait donner en exemple.

Le village de N. a eu la bonne fortune de se voir gérer par une suc-cession d’hommes remarquables, intuitifs et enthousiastes, soucieux du bien public et suffisamment avisés pour le faire entrer dans le siècle avec un peu d’avance, de sorte que la population, au lieu de décroître comme alentour, s’est maintenue, avec un niveau de vie rarement atteint ailleurs. Des experts suisses et Scandinaves viennent le visiter et s’inspirer de ses méthodes.

Ils repartent avant le soir pour aller se loger en ville.

Moi, je suis là à demeure. Je me plais dans cette ruche qu’est le village de N., où l’on a créé des ateliers d’une haute technicité, où il est aisé de trouver à la bibliothèque municipale l’ouvrage que l’on cherche, où il est toujours possible de rencontrer quelqu’un avec qui parler d’art, de littérature ou de cosmogonie.

Oui, tant que le soleil brille encore assez haut dans le ciel.

La plupart des gens de N. ont une qualification et leur emploi au village.

A les voir au travail, on ne pressent rien de ce qui va venir. Mais vers la fin de l’après-midi, ils changent : distraits, taciturnes, bientôt fébriles.

Ils suspendent le geste qu’ils vont accomplir, lèvent la tête, pareils à des animaux inquiets avant l’orage. Mais le ciel est pur. Rien n’altère la plus belle lumière du jour à son déclin. Et pourtant… Ils suivent des yeux le disque du soleil maintenant au bord de l’horizon. Alors, comme à un leurs comptes, et, par petits groupes, ils s’assemblent, avec l’air décontenancé de ceux qui ne savent quelle résolution prendre dans leur détresse.

Ils restent encore un moment immobiles, le visage rougi par les feux du couchant, puis, subitement, se mettent en marche. Ils marchent de plus en plus vite, ils grimpent en courant la colline, anxieux d’en atteindre le sommet avant que le soleil sombre définitivement.

Ils arrivent en haut juste à temps pour le voir disparaître, et lorsqu’il n’est plus qu’une mince trace de lumière plus vive dans le rougeoiement du ciel, ils sautent, ils sautent, pour un dernier regard, une dernière vision.

Comme ils sautent !              signal, ils abandonnent leurs instruments, leurs machines.

 

Après  « soir de mai », c’est  le deuxième extrait de ce livre, paru chez Gallimard,  dont on peut  trouver une analyse ici.

 

 


Maurice Fickelson – le solitaire


LE SOLITAIRE

Quand vient le soir, le bruit des pas du Solitaire se fait entendre et résonne le long des rues déjà désertes. C’est un quartier paisible de retraités cossus. Peu de commerces : des antiquaires, deux librairies dont l’une dent aussi un rayon de musique. Les retraités achètent beaucoup de livres ; ils en lisent quelques-uns. Ils ne sortent que pour leur journal du matin et pour leur promenade de l’après-midi qui leur donne l’occasion de voir ce qu’il y a de nouveau dans les boutiques : une règle qu’ils s’imposent, une obligation à laquelle ils se soumettent ; le confort les retient chez eux. Ils ont des nids douillets ; des installations coûteuses de télévision multimédia et de haute fidélité ; des congélateurs, de volumineux congélateurs. On leur livre tout ce qu’il faut à domicile.

Ils suivent des régimes et font de la gymnastique ; dans l’ensemble, ils se portent bien. Les enfants viennent les voir le dimanche. Le reste de la semaine,

ils classent leurs disques et leurs cassettes ; ils n’aiment pas la musique, la musique qu’ils achètent, mais ils aiment bien faire des classements. Le soir, s’ils osaient, ils regarderaient la télévision ; mais il y a les voisins, et ils n’osent pas ; c’est une question de standing culturel.

Alors, ils lisent. Ils se couchent tôt avec un bon livre et s’endorment en lisant. Les pas du Solitaire traversent la nuit et résonnent le long des rues.

Quelqu’un s’éveille et dit : « C’est encore le Solitaire. Ne peut-il s’empêcher de nous réveiller au milieu de la nuit et de nous priver d’un bon sommeil mérité par une vie de labeur ? Mais il marche quand les autres dorment, et son pas est arrogant sur le pavé de nos rues. »

Le Solitaire l’entend et s’arrête. Il regarde les volets fermés. Il ne savait pas. Il ne rencontrait jamais personne. Il ne pensait pas gêner. Arrogant, lui ?

Pourquoi irait-il troubler le sommeil des autres ?

Si seulement il avait une raison de marcher. Autrefois, peut-être. Peut-être… Et il repart dans le doute, d’un pas plus lent, presque sans bruit. L’alignement des réverbères paraît tirer devant lui la rue interminablement vers le haut d’une colline.

Après quelques minutes, il se sent mieux. Il se dit que s’il marche assez longtemps, il finira par se trouver une raison de continuer.

 

-M Fickelson,         extrait de  « pratique de la mélancolie » – Gallimard, 1995

 

 


Maurice Fickelson – pratique de la mélancolie – soir de mai


SOIR DE MAI

Ils s’étaient assis tous les trois à l’une des tables que l’on sortait dès les premiers beaux jours, seuls encore, à cette terrasse, devant l’auberge, à la sortie du village. La fraîcheur venait dans les derniers rayons du soleil de mai. Un peu avant, il avait plu et l’on entendait l’eau s’égoutter dans les bois tout proches : une brève et vigoureuse averse, puis le soleil était réapparu pour se coucher.

Les sièges étaient mouillés ;
ils s’étaient quand même assis, les mains posées sur la table ou sur leurs genoux. Une brise, par moments, se levait, mais au premier souffle, retombait, se remettait à plus tard. Durant quelques secondes, l’égouttement des feuillages recommençait l’averse. Comme quelqu’un se retourne dans son sommeil et soupire, le saule, de l’autre côté de la route, dans le pré qui descend vers la rivière, bruissait. Eux, c’était comme s’ils n’attendaient rien, mais attentifs aux intermittences de l’air – leurs cheveux, sur leur front, bougeaient, et les jeunes gens alors se regardaient en souriant. Personne ne les avait vus venir.

photo fav de Tom McFarlane - the watchers

Quand la patronne de l’auberge avait remarqué leur présence, ils étaient installés là, tout à fait à l’aise, sans besoin ni désir ; sur la table repeinte en blanc qu’ils occupaient, des gouttes d’eau brillaient au soleil. Ils avaient demandé un pichet de vin, mais ne paraissaient pas pressés de boire et n’avaient pas même rempli les verres.
La jeune patronne de l’auberge venait parfois sur le pas de la porte et, tout en faisant mine d’observer le ciel, ou la route, elle leur jetait des coups d’œil curieux, timides et intéressés. Les quelques habitués réunis à l’intérieur parlaient haut et fort, trinquaient et riaient bruyamment.

Mais ceux-là, assis à la terrasse, tandis que s’allongent les ombres, c’est à peine s’ils bougent la main, de temps à autre, ou tournent la tête. Tellement tranquilles. Ils regardent le saule, ou plus loin en bas du pré, la ligne des aulnes qui suivent le cours de la rivière. Ou bien les nuages, comme immobiles.

Ils regardent aussi l’étroit chemin qui part de la route, contourne le bois derrière l’auberge et remonte entre les noisetiers vers le hameau qu’on appelle Les Portes, l’église ancienne désaffectée et le cimetière à l’abandon. Lorsqu’ils lèvent le visage vers le toit moussu ou le ciel, il reçoit la lumière d’un oblique rayon qui le dore. Cela leur donne l’air heureux de ceux qui ne font pas de projet.
La patronne s’avisa qu’on ne les avait jamais vus par ici. Ils sont de passage, se dit-elle, émue par ce que ces mots apportaient de précaire, tout à coup, dans son existence. Un homme descendait le chemin du cimetière, une fourche sur l’épaule ; on l’apercevait par intervalles, entre les noisetiers.
Le soleil avait disparu.
Ils jetèrent un dernier coup d’œil à tout ce qui les entourait. Ils venaient de fort loin, de plus loin qu’on ne peut l’imaginer, et à quoi bon s’attarder quand le vent du soir ne saurait plus leur apporter l’odeur des lilas