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Max Jacob – Un chapeau d’instituteur


André Utter

peinture:       Suzanne Valadon

 

Du large je ne reconnais pas ma maison sur la falaise :
on l’a passée au lait de chaux.

Du bourg je ne reconnais pas ma maison sur la falaise :
on a mis de l’ardoise au lieu de chaume.

Du sentier je ne reconnais pas ma maison sur la falaise :
on a mis une grille en fer.

Et du coup mon cœur se fond,
il y a un lit de ville à la place du lit clos.

Je partirai sans vous regarder, Marie,
car sûrement vous avez des paillettes sur votre robe au lieu de broderie,
et une coiffe de poupée sur vos cheveux, effrontée !

Adieu, Marie, il y a une odeur de pipe dans la maison
et un chapeau d’instituteur sur la table.

Max JACOB « Poèmes de Morven le Gaélique » (Gallimard)


Max Jacob – A un filleul de quinze ans


aquarelle perso,  d'après Egon Schiele, portr  d'Erich Lederer,  Bâle  musée  d'Art

aquarelle perso,       d’après Egon Schiele,           portr d’Erich Lederer,          Bâle musée d’Art  – mars 2013

 

 

A UN FILLEUL DE QUINZE ANS.

Tu réprouves ce que je dis,
Tu parais écoeuré de moi,
Tu salues (ô torticolis) !
Et tu souris (ô quel empois)!

Tu méprises un vieux citharède
dans une enjambée de tes pneus.
Le dédain ce n’est pas une aide :
Comprendre c’est aimer un peu.

Tu te crois un très beau jeune homme,
et plus encore intelligent!
tous les romans que tu consommes
moisis, pivotent dans ton sang.

Si c’était blesser que tu souhaites…
mais non!! tu es doux et poli..
vrai Dieu, je te mettrais en boîte
et ficelé comme un colis.

Jean, ta ressemblance m’angoisse
avec mes quinze ans de jadis.
Songe à de futures disgrâces :
J’en suis le miroir aujourd’hui.

 

MAX JACOB. »derniers poèmes »


Max Jacob: – vie et marée


 

 

 

Vie et marée

Quelquefois, je ne sais quelle clarté . nous faisait
entrevoir le sommet d’une vague et parfois aussi le bruit
de nos instruments ne couvrait pas le vacarme de l’océan  qui se rapprochait.

La nuit de la ville était entourée de  mer.

Ta voix avait l’inflexion d’une voix d’enfer et le piano  n’était plus qu’une ombre sonore.

 

 

Alors toi, calme, dans  ta vareuse rouge, tu me touchas  l’épaule du bout de ton
archet, comme l’émotion du Déluge m’arrêtait.

« Reprenons! » dis-tu.
O vie 1 ô douleur! ô souffrances d’éternels
recommencements !
que de fois lorsque l’Océan des  nécessités m’assiégeait !
que de fois ai-je dit, dominant  des chagrins trop réels ! hélas!

« Reprenons! » et ma  volonté était comme la villa si terrible cette nuit-là.
Les nuits n’ont pour moi que des marées d’équinoxe.

——–

Max JACOB« Le Cornet à dés »
(Gallimard)
Bibliothèque des Arts Décoratifs       Échelle de sensations